Opéra : Roméo et Juliette, de Boris Blacher

Les thanatopracteurs autour de Juliette. Ils ont tous les papiers réglementaires © Stofleth
Les thanatopracteurs autour de Juliette. Ils ont tous les papiers réglementaires © Stofleth

Jean Lacornerie poursuit son entreprise de création d’opéras du XXe siècle rares ou inédits sur les scènes françaises avec une histoire immortelle revue par un compositeur oublié, Boris Blacher…

Entre les familles Montaigu et Capulet, la haine est profonde. Pourtant, au cours d’un bal où il s’est invité incognito, Roméo-le-Montaigu tombe amoureux de Juliette-la-Capulet ! Afin de vivre leur passion malgré leurs parents, qui envisagent pour eux d’autres alliances, les deux jeunes gens se marient en cachette, ourdissent plusieurs stratagèmes qui finiront pas se retourner contre eux et les conduire, l’une et l’autre, au tombeau…

Un opéra de papier

Tout ça ne finira pas bien… © Stofleth
Tout ça ne finira pas bien… © Stofleth

Le maître-mot de cet opéra « de chambre » est la légèreté. Afin d'obtenir un digest digeste, Blacher a réduit l’orchestre symphonique à l’extrême (9 instrumentistes) et l’histoire à son essence, faisant l’impasse sur les digressions et les ornementations narratives — que le compositeur devait considérer comme inutiles, tant immense est la notoriété de Roméo et Juliette. Seuls ajouts, marqueurs d’une époque : les incursions d’une meneuse de cabaret "kurtweilesque", choryphée atypique et canaille affirmant l’aspect contemporain de l’œuvre. Cette hybridation entre, schématiquement, le bastringue et le classique aurait de quoi surprendre ; elle heurte d’autant moins le public que celui-ci n’est pas cueilli à froid. Jean Lacornerie a eu en effet l’excellente idée de mettre son directeur musical à contribution pour un propos liminaire en forme de présentation biographique de Blacher. Une recontextualisation bienvenue, brillamment assurée par un Philippe Forget à l’érudition affable : il est de ces chefs attachants car humains qui peuvent arpenter la scène (c’est le cas dans cette production), et glisser quelques répliques au passage, sans donner l’impression qu’ils redoutent de désacraliser leur fonction.

Roméo au balcon, Pâques au tombeau © Stofleth
Roméo au balcon, Pâques au tombeau © Stofleth

Légèreté, donc, et simplicité dans l’interprétation. Sans doute encore un peu de raideur dans le jeu des chanteurs lyriques, mais la mobilité des musiciens, les interventions et apostrophes de la « Diseuse » de cabaret, ainsi que les mouvements des danseurs harmonisent le plateau. Plateau également soumis à une modestie constructive, ou plutôt déconstructive : la soustraction progressive d’éléments lui confère sa profondeur. Partant d’une façade-muraille austère, le décor se perce d’ouvertures arrondies, ouvrant une perspective représentative de la réconciliation finale des familles Montaigu et Capulet — bien que très illusoire pour les amants de Vérone, lorsque l’on connaît l’issue tragique de leur romance. La fragilité, à chaque instant, est perceptible, et superbement incarnée par l’omniprésence de la texture papier : nuages de papier froissé tombant du ciel, sarcophages de la même étoffe enrubannant les amants… Après tout, ce support si fin, si fragile qu’il se déchire entre deux doigts, est aussi celui sur lequel les mots d’amour s’inscrivent pour l’éternité…

Roméo et Juliette (Romeo und Julia), de Boris Blacher d’après Shakespeare, direction musicale de Philippe Forget, mise en scène de Jean Lacornerie, jusqu’au mercredi 4 mars au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon 4e. Durée : 1h15. En anglais et allemand surtitré. De 5 à 26€.
Une demi-heure avant chaque représentation, Philippe Forget présente brièvement la vie et l'œuvre du compositeur Boris Blacher.

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