Patrick Carney des Black Keys : "Je veux que la musique ait toujours son attrait spécial et mystérieux"

Patrick Carney des Black Keys © Tommy John
Patrick Carney des Black Keys © Tommy John

Patrick Carney, le batteur des Black Keys, décrypte l'ambiance de leur dernier disque, décortique leur façon de travailler, nous explique sa conception de ce qu'est un bon disque et explicite le nom de leur groupe. Entretien exclusif…

Ce titre, Turn blue, c'est une allusion à votre état d'esprit quand vous l'avez écrit ou au genre musical ?

On se pose la question du titre une fois que le disque est fini. C'est un album de rupture, un disque plus triste, les paroles sont plus sombres ; oui, c'est un peu bluesy, ce ne sont pas des paroles de blues au sens traditionnel du terme mais musicalement, je crois que ce disque vient d'un endroit un peu différent des précédents. Il est plus ancré dans le rock classique et dans tout un éventail de genres musicaux, dont la pop, j’imagine.

La réception, unanimement bonne, de El Camino a-t-elle influé sur la production de Turn blue ? Avez vous envisagé ce nouvel album justement comme un nuevo camino, totalement différent ?

Chaque disque qu’on enregistre vient d’un endroit différent. Quand on a fait El Camino, c’était un nouveau départ pour nous, différent de tout ce qu’on avait pu faire jusque là. Et même si c’était l’album le plus ouvertement rock qu’on ait jamais fait, on n’était pas sûrs de comment il serait perçu, et c’est pareil pour celui-ci. En tant qu’artiste c’est plutôt une bonne chose, vous savez, de créer quelque chose en quoi on croit passionnément sans savoir si le reste du monde y adhérera, c’est un risque que tout musicien devrait prendre à chaque fois qu’il enregistre un disque. Ce disque-ci a été plus critiqué que le précédent : des gens l’ont vraiment aimé, d’autres l’ont détesté. Je crois que c’est là qu’on sait qu’on a fait ce qu’on devait faire : si tout le monde le trouvait moyen, alors, je pense qu’on n’aurait pas fait notre boulot ! Il se vendrait peut être mieux mais ce ne serait pas passionnant.

Patrick Carney et Dan Auerbach. © Danny Clinch
Patrick Auerbach et Dan Carney. © Danny Clinch

Le nom de votre groupe vient d'un artiste schizophrène, Alfred McMoore, qui vivait près de chez vous quand vous étiez jeunes, et qui laissait des messages sur les répondeurs téléphoniques à propos d'une clé noire « Votre clé noire prend trop de temps… » par exemple… Pourquoi avoir gardé ce nom ?

Trouver un nom pour le groupe est vraiment difficile parce qu’on ne peut pas revenir en arrière, une fois le nom choisi, c’est pour toujours. Je n’ai jamais eu de regrets quant à notre nom. C’était une sorte de blague entre nous, avec ma famille et celle de Dan. Rien de plus que ça, en fait, c’était le truc que nos deux familles avaient en commun : on connaissait cet artiste, Alfred McMoore.

Comme c'est le cas de beaucoup d'autres groupes, on a l'impression que votre longévité tient aussi à la poursuite d’activités parallèles. Les vôtres vous ont permis de travailler avec Art Spiegelman sur l’instrumental Be a Nose. Comment s’est faite la rencontre ? Avez-vous d'autres "sas" qui protègent votre duo ?

A vrai dire, je n’ai jamais rencontré Art Spiegelman, mais j’ai un ami qui travaille pour McSweeney’s qui a édité un livre de croquis d’Art Spiegelman en 2008. Dave Eggers, le patron de cette maison d’édition, a monté un organisme de bienfaisance, 826, qui fait du soutien scolaire et promeut l’écriture créative des enfants. Ils m’ont demandé d’écrire une chanson pour aller avec le petit dessin animé qu'ils avaient fait pour la publicité de ce livre, tous les bénéfices allaient à cet organisme. Alors, oui, c’est une des choses que j’ai faites en dehors des Black Keys. Mais je doute que cette chanson ou celle que je viens d’écrire pour le générique de BoJack Horseman soient un jour commercialisées.
Les expériences musicales les plus satisfaisantes que j’ai pu avoir sont avec les Black Keys, mais c’est vraiment agréable de sortir, de rencontrer d’autres musiciens, de travailler avec eux, ça aide à être ouvert et à changer sa façon de voir les choses, notamment sur comment on doit travailler.
J’apprends beaucoup en travaillant pour d’autres groupes, mais je crois que je retire aussi beaucoup de bénéfice de ne pas travailler du tout. C’est vraiment important pour moi de me retirer, de m’éloigner de la musique une fois de temps en temps. Je passe parfois des semaines entières sans jouer de batterie, sans rien faire musicalement parce que je veux pouvoir revenir et me sentir neuf par rapport à tout ça. Si on fait quelque chose en permanence, certains diront que c’est comme entretenir un muscle, mais en ce qui me concerne en tout cas, ça le transforme en routine et je ne veux pas que ce que j’aime le plus au monde devienne une routine. Je veux que la musique ait toujours son attrait spécial et mystérieux. Quand je rentre dans le studio d’enregistrement, je ne sais pas ce qui va en sortir, et j’aime ça, j’aime avoir cette surprise.

Patrick Carney et Dan Auerbach. © Danny Clinch
Patrick Carney et Dan Auerbach. © Danny Clinch

Votre productivité est remarquable. Mais comment faire survivre l'esprit de la cave, l'indépendance dans le show-business ? Concilier son désir de créer, son besoin de créer avec les lois du marché ?

Dan et moi avons toujours fait nos disques en gardant la main. Sans qu’il y ait là une névrose, on surveille de très près ce que font nos ingénieurs. On a fait nos quatre premiers disques dans notre sous-sol. Quand je travaille sur d’autres projets, la plupart du temps je ne prends pas en compte l’aspect commercial, je veux juste que le groupe soit content du résultat. Il faut dire qu’en général je me retrouve à choisir de travailler sur des projets qui ont à peu près 0 % de chance d’avoir du succès parce que le groupe n’est pas en position, à cause de son label ou autre chose, d’être largement diffusé. Je choisis ces projets-là parce que sinon ce serait beaucoup de pression et c’est quelque chose que Dan et moi avons essayé d’évité — depuis des années maintenant, depuis le succès de Brothers — : la pression commerciale du succès permanent. On fait des disques, peut-être qu’ils ont du succès, peut-être qu’ils n’en ont pas mais on ne rentre pas en studio en pensant qu’on va faire quelque chose de viable commercialement. C’est comme ça qu’on fonctionne, Dan et moi.

Il se dit que vous teniez à jouer à la Halle Tony-Garnier… Lorsque l’on quadrille le monde, comment parvient-on à percevoir la singularité d’une salle ? Est-on sensible à ses qualités acoustiques, son architecture, son public ?

Notre agent à Paris nous a montré des photos de la salle et nous a dit que c’était là qu’il fallait qu’on aille, alors c’est là qu’on voulait jouer. Il y a plein de salles exceptionnelles dans le monde et on n’a pas toujours l’opportunité d’y jouer, donc c’est important de saisir l’occasion quand elle se présente.

The Black Keys, Turn Blue world tour : le 7 mars à 20h à la Halle Tony-Garnier, Lyon 7e. 41,30€. Concert annulé. Les billets sont remboursables dans les lieux d'achat.
Turn Blue, extrait de l'album du même nom.

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