Riad Sattouf, au futur antérieur

Riad Sattouf en dédicace à la Librairie La Bande Dessinée, après celle du Tramway et avant Vivement Dimanche ! © VR
Riad Sattouf en dédicace à la Librairie La Bande Dessinée, après celle du Tramway et avant Vivement Dimanche ! © VR

Son deuxième film est — hélas — passé en trombe sur les écrans au début de l’année ; Riad Sattouf revient par la fenêtre BD et fait coup double avec le quatrième tome de sa série Pascal Brutal et le premier d’une autobiographie touchante et sans afféterie, L’Arabe du futur. Tête à tête avec le camarade d’atelier de Christophe Blain, Mathieu Sapin, Joann Sfar…

Avec L’Arabe du futur, vous vous confrontez à votre passé le plus intime : votre petite enfance. Pourquoi avoir attendu, à l’inverse de certains de vos consœurs et confrères, pour traiter de ce matériau aussi riche ? Aviez-vous besoin de passer auparavant par des filtres, des décalques, des anti-doubles ?
Pascal Brutal, Les Pauvres Aventures de Jérémie, Retour au collège, c’est autre chose… Je ne pense pas que ce soient des filtres, c'était ce que j'avais envie de faire à l’époque. En fait, je n’avais pas réussi pas à trouver le bon angle pour traiter ce sujet-là avant ces dernières années. Et même si ce n’est pas possible de faire autrement avec un nom pareil, je ne voulais pas devenir “l’Arabe de la BD”, mettre en avant une spécificité tout de suite — celle du mec qui a grandi en Syrie. Mon envie de faire d’autres choses auparavant, c’était aussi une manière de fuir ce sujet un peu compliqué à aborder. Il fallait que j’aie un peu plus d’expérience.

Y a-t-il eu un déclencheur extérieur ou interne ?
Lorsque la guerre s’est déclenchée en Syrie, j’ai dû aider une partie de ma famille à venir en France. Et à la suite de cela, je me suis dit que j’allais pouvoir raconter toute l’histoire syrienne, justement, parce que j’avais une sorte de fin : leur venue en France.

Toutes proportions gardées, avez-vous marqué une rupture graphique parce que vous traitiez d’un sujet plus grave, à l’instar de Picasso pour Guernica ?
(rires) Oui, oui, gardons les proportions ! Disons que j’aime bien adapter le dessin à chaque projet. Quand je fais La Vie secrète des jeunes, je ne veux surtout pas que ce soit un truc très détaillé, plutôt sommaire avec quelques expressions et quasiment pas de décor. Pour L’Arabe du futur, comme il s’agissait de souvenirs, c’était beaucoup plus précis qu’une description de la réalité — en tout cas, c’est comme cela que j’avais envie de le faire. J’ai donc adapté mon style au propos.

Riad Sattouf, du temps où il arborait des boucles blondes qui fascinaient tous les Lybiens…
Riad Sattouf, du temps où il arborait des boucles blondes qui fascinaient tous les Libyens…

Il y a, en plus, un code de couleurs…
Oui, il y a une couleur par pays. Ce sont les couleurs que m’évoque chaque pays, et dans chaque pays je m’autorise à utiliser les couleurs du drapeau. C’est aussi une manière de dépayser le lecteur.

Une figure semble parcourir toute votre œuvre, comme une constante : celle du “déplacé”, du ”translaté” qui, de fait, peut se faire l’observateur du monde dans lequel il est parachuté : les jeunes, les Syriens, les Libyens, etc.
Oh, ce n’est pas conscient et ce n’est pas intellectualisé à ce point-là, mais c’est vrai que le voyage, les récits de voyages m’intéressent. Apprendre des choses sur des univers que je ne connais pas… Alors forcément, je suis tenté de faire pareil dans mes histoires et de décrire des lieux, des comportements un peu bizarres… enfin, que je trouve marrants à observer. En réalité, c’est surtout de l’observation : j’ai axé La Vie secrète des jeunes sur les jeunes parce que je l’étais encore, proche de mon adolescence, et que j’avais envie d’en parler, sans plus.

Et lorsque vous passez au cinéma, derrière ou devant la caméra, vous ne cherchez pas davantage à vous “déplacer” hors de votre champ habituel ?
Même pas, puisque j’ai fait des études de cinéma d’animation aux Gobelins… Donc la narration par l’image, ce n’était pas un truc qui me “terrifiait“. Et comme j’ai eu la possibilité de faire des films parce qu’une productrice [Anne-Dominique Toussaint, NDR] me laissait faire ce dont j’avais envie, je l’ai fait. Toutefois, je me serais battu pour faire de la BD, pas pour du cinéma, parce que c’est très difficile.

Ce qui ne vous empêche pas de composer, en plus, la musique de vos films…
Oui, oui… Justement, je me dis que j’essaie faire tout ce qui est possible pour avoir d’autres expériences.

Comment avez-vous ressenti ce curieux effet yoyo, après le succès des Beaux Gosses tout d'abord, puis le passage éclair sur les écrans de Jacky au Royaume des filles, plutôt mal distribué?
En fait, je ne sais pas quoi en dire… Si je savais comment faire des trucs qui marchent tout le temps, je ferais des trucs qui marchent tout le temps (rires) ! Je vais essayer de faire un autre film et de voir. La bande dessinée, c’est l’auteur tout seul avec son crayon et sa feuille de papier ; le cinéma, il faut convaincre plein de gens des idées que l’on peut avoir… C’est un truc de communication intense, alors que la BD, c’est un truc très solitaire. Même quand on travaille dans un atelier — avec mes collègues, c’est surtout pour discuter et rigoler qu’on est ensemble. Pas pour se soumettre pour approbation nos “découpages narratifs” respectifs.

Vous avez planifié trois volumes pour L’Arabe du futur. L’actualité ou les retours de vos proches peuvent-ils influer sur la suite de votre récit ?
Vu le succès, je vais en faire deux cents (rires) ! L’éditeur a dit trois, moi je ne sais pas. Peut-être que le troisième sera plus gros.  Mais je n’ai pas encore écrit le contenu.



L’Arabe du futur, tome 1 : Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984), de Riad Sattouf, Allary Éditions, 158 pages, (1h30 de lecture), 20,90€
Pascal Brutal, tome 4 : Le Roi des hommes, de Riad Sattouf, Fluide Glacial, 48 pages, (40 minutes de lecture), 10,95€

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