Steve, de Shaka Ponk : “On a souvent des accidents heureux”

Une belle bande de chevaliers des Arts et Lettres. Steve se repose par terre © Shaka Ponk
Une belle bande de chevaliers des Arts et Lettres. Steve se repose par terre © Shaka Ponk

Phénomène scénique du rock français, Shaka Ponk n’en finit pas de remplir les salles, les stades et la Halle Tony-Garnier, une nouvelle fois, dans le cadre de son centenaire. Avant le live lyonnais, entretien exclusif avec Steve le clavier historique de la formation sur l’album sorti, l’album à venir, la scène et la philosophie du groupe…

La conception de The White Pixel Ape est totalement atypique pour vous : elle est consécutive à l’immobilisation du groupe après l’accident de Frah il y a deux ans…
Steve : Carrément. Parce que d'habitude, on ne s’arrête jamais ; on tourne toujours, on compose sur la route. Là, la fin de la tournée s’était soldée par une blessure à la jambe de Frah. Ça tombait mal et en même temps, ça tombait bien : c’était le meilleur moment auquel ça pouvait arriver. Il restait Bercy, mais c’est arrivé suffisamment longtemps auparavant pour nous permettre de bosser un set spécialement pour l’occasion. D’ailleurs, quand on avait mis Bercy en vente, pour nous, c’était un pari… Mais ça a été sold out un mois avant ! Et partout dans la presse on lisait : “Attention, nouveau show, avec encore plus d’invités et de vidéos !” Ça nous a foutu la pression, et on a profité de l’immobilisation de Frah pour faire quelque chose de différent du dernier concert de la tournée. Ensuite, on a enchaîné par une absence d’un an, justifiée par un travail acharné : quitte à être arrêté, autant changer 100% des images, du décor, et partir sur un album. Du coup, on en a même composé deux : The White Pixel Ape et The Black Pixel Ape. On ne supporte pas de rester à rien faire. Ça fait dix ans qu’on galère, et un truc s’est passé sur The Geeks and the Jerkin' Socks : les gens l’ont acheté, il est passé à la radio, le groupe est monté en notoriété… On avait envie d’en profiter, de générer encore plus de création ; on avait hâte de repartir en tournée et de jouer nos nouveaux morceaux devant les gens. C’est pour cela qu’on n’a pris que 15 jours de vacances et qu’après, ça a été boulot-boulot.

Shaka Ponk s’est fait à l’ancienne, par le public plus que par les médias.
Clairement. Shaka a toujours tourné, mais ce n’était pas du tout dans les mêmes festivals que ceux que l’on fait aujourd’hui : on jouait souvent très tard, ou alors dans des festoches plus modestes. Le groupe avait une vie de live, jusqu’à remplir un Zenith à Paris, et c’est vraiment parti de là : la presse a commencé à se rencarder sur nous. Et quand tu commences à te rencarder, tu t’aperçois qu’il y a de la matière : de la vidéo, une webtv, un site internet… On est assez actifs parce qu’on s’est toujours démerdés tout seuls. Le groupe est vivant ; ce ne sont pas les médias qui ont fabriqué notre histoire. Et même si aujourd'hui ça marche bien avec les médias, on continue à bosser de façon autonome. On a une maison de disques qui nous soutient, avec laquelle on travaille activement. Mais si on ne l’avait pas, on continuerait à être actifs sur notre site internet, le plus indépendant possible.

Shaka Ponk en concert à Nantes. © nicolas_patault
Shaka Ponk en concert à Nantes. © Nicolas Patault

Justement, vous êtes chez Tôt ou Tard, un label plutôt estampillé artisans et d’auteurs-compositeurs-interprètes de la chanson française…
La rencontre avec Tôt ou Tard, ça a été une rencontre humaine avec son boss Vincent Frèrebeau, qui bosse à la sueur de son front et part sur des challenges : signer Shaka, c’était pas facile : personne ne l’avait fait avant lui et pourtant on les avait tous rencontrés. (rires) Lui a eu les cojones de le faire. On avait rencontré des maisons prêtes à signer mais qui disaient : “Le concept, ça va pas, en France on pourra jamais imposer Goz, le singe en 3D : faut le virer”. On n’a jamais lâché. Et Vincent ne nous a jamais pris la tête sur quoi que ce soit : il a kiffé le groupe, il l’a signé, nous a dit de continuer à être le groupe que l’on est, autonome. Quand on fait un album, on lui fait écouter à la fin, et il sort comme ça. Il ne nous a jamais demandé de virer une virgule ou de baisser une guitare, alors que c’est le directeur artistique du label. Mais il nous fait confiance et ça marche. Il a l’humilité de nous laisser faire artistiquement ce qu’on veut. Il pourrait avoir des doutes — parce qu’on part un peu dans tous les sens. Il fait juste ce qu’on sait pas faire.

Il respecte votre identité. Mais à l’intérieur de Shaka, est-ce que le groupe fonctionne comme une démocratie ?
Heu… C’est un mot un peu bizarre, démocratie. C’est plus une… anarchie respectueuse (rires), un bordel sans nom dans le respect le plus total. J’ai plus l’impression de voir un groupe de frangins qui se chamaillent et qui finalement, s’aiment vachement. Un morceau peut naître d’un membre qui le refile à un autre, qui le refile à une autre, et ainsi de suite. Et quand ça repasse par le premier à la fin, il ne reconnaît plus le morceau, mais il est content, parce que tous ses potes ont ajouté leur grain de sel et produit un truc complètement inattendu. Ça peut même partir d’une idée de clip, de vidéo : on se lance sur une animation, un scénario, et le morceau vient en même temps. Je crois qu’on a essayé tous les cas de figure. Finalement, on est le moins proche du plus répandu dans l’histoire du rock’n roll : le groupe dans un local de répèt’ qui bœuffe pour essayer de composer. Ça, non, on ne sait pas faire. On l'a fait une fois, pour un morceau du Black album. C'était une adaptation, et une cover tellement adaptée qu’un ne reconnaît même pas l’original !

En fait, la configuration “répétition dans un garage“, c'est trop unidimensionnel pour Shaka. Vous devez avoir toutes les entrées possibles (l’image, le son…) en même temps ?
On s'est rendu compte assez vite que dans une cave, ça nous fatigue vachement les oreilles et qu’on ne pouvait pas vraiment mixer. On travaille sans ampli, comme sur scène : on entend mieux la musique, mieux les arrangements, et on peut mieux se projeter vers un mix live. Dans notre home studio on a installé une cabine de batterie insonorisée dans laquelle on a mis un micro, et on répète à l’étage,  dans les conditions du live, ce qui permet de changer chirurgicalement tout ce qu’on veut. Si bien qu’on arrive sur scène avec un travail de son prémixé. Donc, si t’es sondier et que tu veux travailler le son de Shaka, c’est mort (rires), nous, on envoie déjà un truc calé. Ce qu’on recherche après, c’est travailler le son dans la salle pour le sublimer.

Vous ne pourriez jamais vous limiter au studio sans envisager la scène…
Ah non, ce serait super-frustrant ! On fait des albums pour justifier le fait de partir en tournée (rires). Là, pendant un an, on a eu des horaires de bureau, on s’est levés à 7 heures, couchés à 23, pour composer à la maison. Avant, on faisait de la musique ; quand on était prêts, on allait jouer. Là, c’était plus stressant parce qu’on avait une deadline : quand tu décides de sortir un album, tout se met en place un an à l’avance ; on vend les places pour la tournée 8 mois à l’avance. Sauf qu’ici l’album n’est pas fait, pas fini… et le live, les vidéos, les clips non plus. Pour tenir les délais, on nous a proposé d’annuler la tournée des clubs… Bon, c’était une tournée à perte, mais qu’on voulait faire (jouer pour des patrons de salles qui avaient misé sur Shaka Ponk à une époque où ça marchait pas du tout — ils se mangeaient des fours avec des 100-150 personnes. Résultat, on a vendu les places en une heure ou deux, c’était super de pouvoir leur rendre ça). Du coup, on s’est mis une espèce de méchante pression, parce qu'on ne voulait rien lâcher. On voulait être au top, finir ce qu’on avait en tête, qui était très ambitieux et très théorique — comme des représentations de lettres en 3D pour décorer la scène. Finalement, on s’est fait aider pour la fabrication. En fait, le gros point noir de Shaka, c’est le relai : on n’est pas hyperforts pour expliquer, alors on met la main à la pâte. Ça nous est très difficile de trouver des partenaires pour les vidéos, les clips, et d’être complètement satisfaits. Mais si on devait tout faire, là, il nous faudrait deux ans…

The White Pixel Ape
The White Pixel Ape

Ça n’est pas plus facile aujourd’hui de trouver des partenaires, maintenant que la « patte » Shaka Ponk est mieux perçue ?
Ouais, mais cette patte-là elle ne plaît pas tant que ça aux professionnels de l’image. C’est rempli de défauts, dans le son aussi, mais on l’assume. Quand on envoie nos mixes aux États-Unis, ils doivent halluciner : c’est pas dans les normes, on défonce tous les vumètres. Il y a des règles de bases qu’on bafoue complètement. On travaille d’une manière complètement punk, eux, ils arrivent à rattraper le truc — et on est très contents du résultat. Par exemple, le mec qui nous filme sur scène, habillé comme un ninja noir : il y a cinq ans,  il était serveur à Paris. Il nous a suivis et s’est formé sur le tas. Quand il rencontre des pros de la vidéo, et qu’il explique ses réglages, on lui dit qu’il est fou, et qu’il utilise un mode pour prendre des photos de la lune… (rires) Mais le résultat nous convient. On détourne toutes les utilisations des logiciels, parce qu’on n’a pas appris à s’en servir. C’est pour cela qu’on a souvent des accidents heureux. Mais on les voit, les défauts — on ne voit même que ça. Après… on se fait une raison entre le temps qu’on a eu pour faire, et le résultat. La scène permet de continuer à faire évoluer le disque — sinon, on ne le rendrait jamais. C’est sur scène qu’on a trouvé de nouveaux arrangements, qu’on a réenregistré les guitares, la batterie, les basses. Ça nous a servi, ça a servi à l’album, mais ça nous a fait perdre le temps qui était réservé pour construire le live et les images. On était à la bourre, et ça s’est fait dans un speed monumental. Depuis on a enchaîné les dates. Le show était vachement attendu et il plaît. Et ça nous détend : on voulait faire un truc encore mieux que le précédent, sur lequel on était déjà au taquet, c’était pas facile de repartir sur un autre concept. Comme on joue beaucoup sur le rapport entre le réel et le virtuel, les gens croient qu’on a des hologrammes sur scène, un écran en 3D : c’est juste la définition de la 3D et les lumières qui font ça.

Ça sera pareil en intérieur à la Halle ?
On a deux configs. Pour les clubs, deux minibus, deux semi-remorques, et pour la Halle, on étend encore sur les côtés avec des écrans. On en est à trois tourbus et six semi-remorques ! Ça commence à devenir assez excitant de voir le projet grossir comme ça, de voir des gens qui construisent ton décor pour que tu joues le soir…

Quelques mots sur The White Pixel Ape, et ce qu’il véhicule : sur le visuel intérieur de la pochette, on peut comprendre que le Christ est une femme. Pour les Shaka Ponk le nouveau Messie serait donc féminin ?
Je l’espère ! Le problème des croyants, c’est de penser qu’ils savent, alors qu’à mon sens, il faut que ça reste philosophique, que ça reste des pensées qui servent aux gens à se remettre en question. Et pas à justement affirmer les choses… Il faut arrêter de se servir de la religion pour séparer les gens et se taper sur la gueule. On devrait rester à l’état de pensée et s’en servir pour être meilleur. Si on ne sait pas faire ça, faut croire en rien, ça vaut mieux. (rires)

Vous avez tous dans le groupe des valeurs écologistes, mais pas d’engagement politique affirmé…
On n’a pas peur de s’engager, mais on reste sur une philosophie de non-jugement. Je veux pas me battre contre quelqu’un, mais pour défendre quelque chose. Et en plus, ça rallie tout le monde, de ne pas défendre les intérêts d’un parti ou d’une partie de la société. Notre métier, c’est d'avoir une vision critique de la société et de rendre ça ludique, parce qu’on n’est pas des gens militants, mais on est engagés. Maintenant, on fait de la musique et on n’a pas envie de prendre la tête des gens avec ça.

Et ça change quoi d’être chevalier ?
(rires) Ah ben tout ! J’ai le droit de vie et de mort sur ma commune, Monsieur ! Non, c’est rigolo. Je ne sais pas à quoi ça correspond vraiment, ni ce que ça doit faire aux gens d’avoir cette médaille de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. Déjà, on a trouvé ça rigolo. On a cru que c’était une blague, et puis on a reçu un diplôme et quelques mois après, Aurélie Filippetti voulait nous remettre la médaille au Ministère. On s’est dit chouette, ça va faire une nouvelle vidéo pour la MonkeyTV ! Et on y est allés et c’était plutôt cool et flatteur de se faire récompenser. On n'a pris ça pas que pour Shaka, mais pour toute la scène de groupes français qui chantent en anglais, comme Skip the Use ou d’autres copains, qui ne se laisse plus culpabiliser avec des : “Mais Monsieur ! Pensez à Rimbaud et à Gainsbourg ! Et écrivez dans votre langue, bordel de merde !” On est passé à autre chose, de plus international, avec Internet. On va aux Victoires de la musique, à des remises de récompenses, ce genre d’institution. Pour moi c’est pareil, l’État te remet une médaille comme les professionnels te remettent une Victoire.

The Black Pixel Ape
The Black Pixel Ape

Même si être punk et institutionnalisé paraît toujours bizarre ?
Mais on n’est pas spécialement des punks. On a parfois un fonctionnement un peu anarchique dans notre façon de travailler, d’être sur scène quand on saute… Ça peut s’y apparenter, si on veut faire entrer les gens dans les cases, mais on est hypersoft : on ne boit pas d’alcool, on est assez raisonnables — bon, pas tout le temps, hein (rires). Arrêtons d’entrer dans les clichés. On s’est posé la question : “Ça ne va pas ternir notre image de punks ?” Mais dès qu’on se pose la question, c’est terminé. Tu fais ce que tu veux, et ceux qui ne sont pas contents, tant pis. Cela dit, c’est vrai que ça a fait bondir des gens. “-Mais quelle honte ! Maintenant on peut le donner à Arthur -Ah ben ouais mais il l’a déjà” (rires) On y est allés parce qu’on est bien élevés et par curiosité. Et Aurélie a fait un discours très documenté, en rentrant dans les paroles. À se demander si elle n’était pas fan…

Qu’a-t-elle dit ?
Elle a parlé du mérite au travail — même si on n’aime pas Shaka Ponk, on ne pourra pas nous retirer qu’on est un groupe de bosseurs. Elle a parlé de ce qu’était un groupe, de ce qu’un groupe de notre génération pouvait apporter à la culture par son autonomie, parce qu’on a réussi à contourner l’industrie du disque qui se pétait la gueule en continuant à vivre dans notre autonomie. Ce n’était pas très consensuel, elle a pris un risque en voulant nous récompenser. On a d’ailleurs reçu chacun une médaille : c’est la première fois qu’un groupe est récompensé et pas seulement le leader. Or nous, on n’a pas de leader, à part le singe.

Goz, justement, il a eu sa médaille ?
Ah non ! Ils ne font pas encore de médaille virtuelle. On n’a eu que six médailles (rires).

Shaka Ponk, le jeudi 30 octobre à 20h00 à la Halle Tony-Garnier, Lyon 7e. De 36 à 45 €
Concert labellisé 100 ans de la Halle Tony-Garnier
The White Pixel Ape, Shaka Ponk, Tôt ou Tard, 14,99 €
The Black Pixel Ape, Shaka Ponk, Tôt ou Tard (sortie le 3 novembre)

Clip de Shaka Ponk - An Eloquent

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