Théâtre : Dans la solitude des champs de coton, mis en scène par Roland Auzet

"La Solitude, ça n'existe pas" (Gilbert Bécaud) /photo © Christophe Reynaud de Lage
"La Solitude, ça n'existe pas" (Gilbert Bécaud) /photo © Christophe Reynaud de Lage

« -Tu en as ? -Pourquoi ? Tu en veux ? -Pourquoi ? Tu en aurais ? » Voilà en substance l’échange mystérieux autour de l’échange d’une mystérieuse substance imaginé par Koltès, dans une relecture très Auzet…

À l’heure où les fauves vont boire… Il y a le dealer, riche d’une marchandise qu’il se flatte de posséder mais ne montre ou ne détaille jamais. Il y a l’acheteur qui se fait alpaguer. S’ensuit entre eux — entre elles, dans cette proposition de Roland Auzet — un ballet commercial, une tentative de conclure le deal passant par des stratégies promotionnelles d’ordre affectif ou sentimental. Une mise à nu violente, révélatrice de l’interdépendance entre celui (celle) qui offre et celui (celle) qui demande, s’achevant quasiment sur cet implacable constat : « il n’y a pas d’amour ».

"-On fait la course ? -On fait les courses ?" / photo © Christophe Reynaud de Lage
"-On fait la course ? -On fait les courses ?"
/ photo © Christophe Reynaud de Lage

Le choix du mall

Roland Auzet transpose la pièce de Koltès d’un plateau théâtral classique vers un authentique espace marchand, le « Centre de shopping de la Part-Dieu ». Cette dénomination ampoulée, qui endimanche d’un snobisme ridicule un lieu que tout le monde réduit depuis quarante ans à son métonyme « Part-Dieu », désigne un espace de consommation pure, voué à la transaction officielle de marchandises licites… durant ses heures d’ouverture. Il n’est donc pas absurde d’y proposer cette pièce après que les rideaux de fer ont été baissés : son « décor naturel » s’y prête et se trouve détourné. Lorsque la représentation débute, le centre commercial est pareil à une zone neutre, à un non-lieu ; il s’est transformé en un territoire quelconque. Et les chalands qui l’arpentent se montrent interrogatifs lorsqu’ils traversent « la scène », découvrant une foule sagement assise et casquée, voire des projecteurs braqués sur deux femmes s’haranguant ou se frôlant l’une l’autre. Ce surgissement du réel serait impossible dans les murs d’un théâtre.

Le choix du non mâle

Autre transposition déroutante : l’attribution des deux rôles à des comédiennes. Sauf erreur, Roland Auzet n’est aucunement intervenu dans le texte pour l’adapter à ses interprètes Anne Alvaro et Audrey Bonnet, c’est-à-dire en « féminisant » les répliques. Il prouve ainsi que dans cette pièce, la voix n’a pas de sexe. Elle n’est pas pour autant dépourvue de séduction. C’est d’ailleurs celle d’Anne Alvaro grave, lancinante, qui ouvre le spectacle. Spriralant les mots, elle joue de leur musicalité hypnotique, modulant une parade destinée à appâter le client et à cristalliser son désir. Pendant qu’elle tisse sa toile verbale, on la voit gravir lentement ce qui sera l’axe principal de la représentation : un escalier. Voilà sans doute l’idée de mise en scène la plus astucieuse : substituer à l’horizontalité morne du plateau cette verticalité ô combien symbolique des assauts et des revers du désir. Quelques degrés vite avalés, vite dévalés, séparent le septième ciel des enfers. Le désir d’un shoot, le shoot d’un désir : tout se renverse et s’inverse si aisément. Le dealer n’est rien d’autre qu’un mendiant dépendant du bon vouloir de son acheteur.

Après Clôture de l'amour, clôture des magasins… Audrey Bonnet, une actrice ferme dans ses choix. / photo © Christophe Reynaud de Lage
Après Clôture de l'amour, clôture des magasins…
Audrey Bonnet, une actrice ferme dans ses choix.
/ photo © Christophe Reynaud de Lage

Et c’est pas mal

On a vu des spectateurs clore leurs yeux pour s’abstraire au maximum du cadre et ainsi profiter du texte, retransmis dans des casques individuels — pourquoi pas ? Pourtant, effectuer cette expérience d’assister à une pièce contemporaine en investissant un lieu familier, mérite de se vivre pleinement. Pour sentir les vibrations légèrement perturbatrices du monde qui continue à pulser alentour, suivre la course des comédiennes à travers les niveaux, les perdre de vue et les découvrir surgissantes devant soi… Si c’est toujours un plaisir de revoir Anne Alvaro sur scène (elle avait déjà tenu un rôle intense sous la direction de Roland Auzet dans La Nuit les brutes de Fabrice Melquiot aux Célestins en 2010), on appréhendait de retrouver Audrey Bonnet, après le pensum Répétition de Pascal Rambert, qui la cantonnait à une machine à déblatérer du texte. Grâce à Koltès et Auzet, elle retrouve un corps.

Dans la solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, mis en scène par Roland Auzet, jusqu’au samedi 23 mai à 20h30 au Centre de shopping de la Part-Dieu, Lyon 3e. www.celestins-lyon.org. De 12 à 21 euros.

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