Théâtre : Juan, d’après Molière, Byron et d’autres, sous la direction de David Mambouch

Certains finissent la tête dans le seau © Michel Cavalca
Certains finissent la tête dans le seau © Michel Cavalca

Qui trop embrasse, mal étreint. Telle pourrait être la devise de ce Juan, qui emprunte à tant de sources qu’il ne peut être fidèle à aucune — ce que personne n’exige de lui, d’ailleurs…

La neige qui tombe, le rouge des pénitents processionnaires, de gens d’église et du sang… Et puis Don Juan. Le « grand seigneur méchant homme » flanqué de son valet Sganarelle, séduit les femmes et conspue toute autorité, en particulier religieuse. Jusqu’à ce qu’une force supérieure décide de lui faire payer ses affronts…

Grandeur et difficulté du collage…

Donc, David Mambouch a travaillé à partir de plusieurs textes © Michel Cavalca
Donc, David Mambouch a travaillé à partir de plusieurs textes © Michel Cavalca

Monter un classique relève du casse-tête : tout a déjà été fait en matière de proposition artistique — du respect absolu à la lettre initiale, à la mise en pièces intégrale. Il est donc compréhensible qu’un metteur en scène recherche une « vigueur hybride » en effectuant des croisements, des rapprochements, voire des superpositions de textes. Le projet mené par David Mambouch et sa troupe peut se voir comme une variation sur le riche personnage de Don Juan, une relecture, ou un essai (joué) de théâtre comparé. Là où les choses se compliquent, c’est que ce projet est collectif, donc qu’il n’y a pas qu’une seule clef de lecture, mais autant que de contributeurs à cet assemblage. Or, si vous avez déjà essayé d’entrer quelque part avec un trousseau inconnu (allez, même avec le vôtre, chez vous, un soir enténébré), vous savez qu’il faut du temps ou de la chance : on trépigne, on s’agace, jusqu’à ce que la serrure arrête enfin de se dérober. C’est ce qui se produit ici.

N'oublions pas que Dom Juan, c'est aussi le festin de pierre… © Michel Cavalca
N'oublions pas que Dom Juan, c'est aussi le festin de pierre… © Michel Cavalca

Bien que spectaculaire, l’ouverture faisant tourner en rond des personnages borborygmant dans la neige, dans un climat d’Inquisition, est terriblement décousue. On peut parler de mise en situation, de création d’ambiance ou d’immersion, ce chapelet de tableaux trop allusifs demeure obscur. Que fait Don Juan, où est-il ? La connaissance, naturelle pour un public post-bac, de l’œuvre de Molière dans ses détails, lui permettra de s’y retrouver. Mais quid des autres spectateurs ? À moins qu’ils aient biberonné à Byron, le risque est grand pour eux de percevoir Juan comme une création destinée à des happy few possédant un niveau culturel supérieur — vieille malédiction d’un théâtre vécu comme excluant, non comme rassembleur. Molière sera donc une bouée de sauvetage bien commode ; et si l’on connaît la densité subversive de son Dom Juan, Mambouch en exploite plutôt, en les amplifiant, les ressorts comiques. La noirceur tragique, le baroque sanguinolent, les nus et les cris se glissent dans les interstices, comme autant d'hallucinations juxtaposées. Certaines laissent interrogatif : vêtir Sganarelle (excellent Antoine Besson) en sorcière d’un film Miyazaki, d’accord c’est amusant, mais totalement cryptique. D’autres, brillantes, court-circuitent les pesanteurs ordinaires de la scène : un seau d’hémoglobine jeté au visage d’un personnage suffit à lui signifier son passage de vie à trépas — son game over. Ce bout-à-bout de séquences dessine un spectacle singulièrement abstrait, mais dont l’ironie désespérée et le pessimisme profond ne laissent pas indifférent. Être un (Don) Juan, n'a vraiment rien d'une sinécure…

Juan, d’après Molière, Byron et d’autres, conception de David Mambouch en étroite collaboration avec tout l’équipe, jusqu’au dimanche 8 mars au Petit théâtre du TNP - salle Jean-Bouise, Villeurbanne. Durée : 2h15. De 8 à 24€.
Visite-lecture au Musée des Beaux-arts mercredi 4 mars à 12h15 avec Clara Simpson
Apéro-rencontre avec David Mambouch le samedi 7 mars à 11h au Grand Théâtre du TNP, salon Firmin-Gémier.

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