Théâtre : La tragédie est le meilleur morceau de la bête, de Denis Chabroullet

La tragédie est le meilleur morceau de la bête © Cécile Maquet
La tragédie est le meilleur morceau de la bête © Cécile Maquet

Partant sur une note vaudevillesque et grotesque, cette évocation de la Grande Guerre scandée par des assauts pétaradants s’achève dans la boue et la folie. On s’y croirait presque…

Lui parle allemand, elle répond en alsacien : un couple se dit ses quatre vérités au fin fond d’une tranchée, profitant d’une accalmie entre deux bombardements. Et puis, la guerre reprend ; ça claque dans tous les sens et ça tombe comme à Gravelotte. Le couple, ainsi que les autres soldats terrés dans la position — un Italien, un Écossais, un Sénégalais, un Français (mais les uniformes, c’est-à-dire les nationalités, importent peu ici, ils luttent tous contre un invisible Ennemi) — ont beau avoir l’habitude de ces assauts, à chaque attaque, ils semblent abandonner davantage de raison, et dégringoler plus sûrement vers la bestialité…

L’art universel de la guerre

Hasard intégral ou preuve d’une programmation pointue, cette Tragédie… est accueillie par la Célestine dans la suite immédiate d’Un fils de notre temps, autre réflexion sur le cataclysme de la guerre — des guerres, en réalité. Et si une salle souterraine se révèle le lieu idéal pour immerger le public dans l’ambiance fangeuse des tranchées, on imaginait mal la petite Célestine abriter le barnum inventé par Denis Chabroullet ! Mécanique horlogère, mine de détails où à chaque instant plusieurs événements surviennent, le décor (qui nécessite trois « manipulateurs ») est le personnage principal de ce spectacle quasiment sans paroles, et la scénographie sa langue d’écriture. Ce n’est pas faire injure aux comédiens de dire qu’ils servent ce décor comme on peut servir un texte, car il faut du talent pour habiter l’exiguïté, la boue et le feu ; pour tenir sa partition dans un tel capharnaüm. Ce sont ces acrobates qui, en emmêlant leurs bandes molletières dans les décombres jonchant le sol, nous raccrochent au fil d’une histoire mécaniquement décousue tenant du collage surréaliste — le tango macabre auquel il se livrent (d’ailleurs un peu trop long, le rythme en prend un coup) avec des mannequins de cadavres n’est pas sans rappeler Un chien andalou de Dalí et Buñuel — où l’on retrouve assemblés chansons d’époque, fragments de dialogue de films, musique, effets pyrotechniques, marionnettes, balles de tennis de table, grand-guignol et cri primal.

Une grosse pensée pour l'équipe technique qui doit "remettre en désordre" la pagaille à l'issue de la représentation… © VR
Une grosse pensée pour l'équipe technique qui doit
“remettre en désordre” la pagaille à l'issue de la représentation… © VR

La tragédie est le meilleur morceau de la bête est revendiqué comme « une évocation théâtrale tragico-comique sur la Grande Guerre ». Il est vrai que cette succession de tableaux parvient à persuader le spectateur, par les yeux et les oreilles (voire les projections de terre, s’il s’assoit aux premiers rangs), qu’il est au cœur de la tranchée. La séquence des gaz se vit, d’ailleurs, avec une certaine angoisse. Toutefois, et heureusement, cette évocation reste sur les bas-côtés de l’abominable, même si elle fait danser un pas de deux au réalisme et au symbolique — car le théâtre n’a pas vocation à être obscène, il le transcende pour le rendre supportable. Quand la fumée se dissipe, ce n’est pas le gaz moutarde qui perfore les poumons, ce n’est pas non plus l’odeur de charnier calciné qui écœure, mais bien les effluves des amorces, des artifices et des claque-doigts qui empestent les narines. Un peu d’humus aussi, non de la terre détrempée de sang. Au fait, pourquoi (se) faisaient-ils la guerre ?

La tragédie est le meilleur morceau de la bête, de Denis Chabroullet jusqu’au samedi 7 mars au théâtre des Célestins, Lyon 2e. www.celestins-lyon.org. De 12 à 21€.
Bord de scène à l’issue de la représentation du vendredi 27 février.
La Tragédie est le meilleur morceau de la bête

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