Théâtre : Répétition, de et mis en scène par Pascal Rambert

Quatre comédiens dans un gymnase et une gymnaste sur un terrain de basket. © Marc Domage
Quatre comédiens dans un gymnase et une gymnaste sur un terrain de basket. © Marc Domage

Quatre superstars de la scène qui interprètent une troupe théâtrale en pleine supernova, et l’impression dérangeante d’assister à un test d’endurance pour public élu…

Sur ce terrain de basket où la troupe travaille à une pièce inspirée d’un épisode de la vie de Staline, Audrey la comédienne s’emporte contre la “structure” dramatique créée par Denis, l’auteur, et celle agencée par Stan, le metteur en scène.  Déverse ce qu’elle a sur le cœur, mêlant vie professionnelle et vie privée — car tout est lié. Son sac vidé, c’est au tour de sa partenaire de jeu, Emmanuelle de se (dé)livrer, puis de Denis et enfin de Stan. L’ambiance de la répétition a tourné au règlement de comptes, mâtiné de discours sur l’art et le théâtre…

Ergoter sur un mot, monter en épingle une phrase ; déclencher un tsunami à partir de quelques syllabes, depuis Nathalie Sarraute, fait les délices du théâtre contemporain, où l’on dissèque volontiers la parole pour révéler les êtres et les relations qui les unissent. On parle bien de parole, et non de dialogue, car Répétition, logorrhée des Danaïdes, du long de ses 2h15, ne contient que dix secondes de vrai dialogue (comprenez : moment où tous les personnages échangent verbalement entre eux). “Répétition” peut s’entendre aussi comme redoublement de “structure”, reprise d’une mécanique efficiente, ou en tout cas éprouvée dans une pièce précédente (Clôture de l’amour, conçu pour le duo Audrey Bonnet/Stanislas Nordey) : le texte ici se partage en quatre piliers équitables, chacun des comédiens portant le sien tour à tour, comme on doit s’acquitter d’une besogne, sur fond de musique bourdonnante. Donc, un tétra-monologue, une quadruple performance, un concours de débit. Une juxtaposition d’argumentaires, évoquant presque les débats contradictoires d’un procès, où les personnages témoignent de leur vérité, de leur rage, de leur dépit, sans jamais communiquer ni conclure : à peine ont-il achevé leur tirade, qu’ils s’affalent et roulent au sol, dans une chorégraphie lente et horizontale. Sont-ils à ce point condamnés à ne jamais s’entendre ?

L'expression "comme une poule devant un couteau" pourrait se décliner en "comme des comédiens devant une gymnaste de GRS"…
L'expression "comme une poule devant un couteau" pourrait se décliner en "comme des comédiens devant une gymnaste de GRS"…

Clôture de l’amour au carré

Ce procédé (ou cette “structure”) a des airs de remix de luxe, de relecture améliorée de Clôture de l’amour étendue à quatre rôles. Et on ne peut s’empêcher de soupçonner Pascal Rambert d’avoir composé une déclinaison sur mesure (à nouveau, les personnages portent les prénoms de leurs interprètes) afin d’y inclure deux têtes d’affiche supplémentaires. Et que dire de ces fausses audaces, ces artifices mous outrancièrement posés pour pimenter les rôles et choquer au passage le bourgeois — glisser un maximum de mots crus et d’évocations sexuelles dans la bouche d’Emmanuelle Béart, obtenir de Denis Podalydès qu’il baisse son pantalon, que Stanislas Nordey dévoile son torse ? Si le bourgeois, qui est un spectateur, part en faisant claquer son fauteuil (on en a entendu), c’est surtout parce que, impréparé à ce type d’expérience théâtrale, il se sent dupé, assommé par les déferlantes ininterrompues de mots et le jeu statique des comédiens. Davantage que par un mot de cul articulé comme s’il s’agissait d’un insensé tabou politique. Ce sont des facilités inutiles entravant l’appréhension d’un texte qui, de surcroît, se donne déjà bien du mal pour étourdir le spectateur, dans un excès de maniérisme et d’élitisme satisfaits. En définitive, ce que (dé)montre cette pièce, c’est à quel point le langage est la vraie frontière, le déterminant culturel, le marqueur absolu ; et à quel point il est insupportable pour un public non initié d’écouter, voire d’entendre, des tirades d’une demi-heure théorisant conjointement le nombrilisme et le théâtre. Il s’agit là d’un acte de violence, ou à tout le moins d’exclusion commis sur le spectateur. Conclusion excessive, commentaire anodin ? C’est l’ensemble des scènes qui paie à terme le prix d’une humiliation ou d’une déception. De l’importance de la médiation et de l’éducation…

Répétition, de et mise en scène par Pascal Rambert, avec Audrey Bonnet, Emmanuelle Béart, Stanislas Nordey, Denis Podalydès, jusqu’au 1er février au Radiant-Bellevue, Caluire-et-Cuire. www.celestins-lyon.com De 20 à 35€.

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