Un septembre photographique (II)

Extrait de Russian Women © Alexandra Demenkova
Extrait de Russian Women © Alexandra Demenkova

Alors que les Itinérances se poursuivent quelques jours, continuons notre itinéraire à travers les expositions photographiques visibles en ce moment ici ou là…

Le Bleu du Ciel / Alexandra Demenkova & Dana Popa : Humaines trop humaines

On est à milles lieues géographiques et temporelles de Dorothea Lange ; pourtant, c’est à elle que l’on pense en découvrant les précieuses images rapportées par Alexandra Demenkova de ses promenades en terres russes, réalisées entre 2006 et 2011. Russian Women est un patchwork sans arrière-pensée misérabiliste : Loin de Moscou, il présente une diversité de tempéraments, de situations, d’ambiances, n’élude rien des difficultés ou des bonheurs d’une vie ordinaire. Pas de préjugés, une profonde empathie de l’artiste pour ces femmes et hommes qu’elle a su convaincre d’être regardés par elle. Bien sûr, il flotte un air de paradis perdu sur ce travail, le noir et blanc abolissant le temps. Une douceur à relativiser : la sauvagerie se tapit parfois dans le coin ; il faut encore lutter pour survivre.
En contrepoint, ou complément, Dana Popa livre un double reportage, coloré, mais terriblement cru. Dans le premier, Not Natasha, ce sont des femmes victimes d’esclavagisme sexuel qui ont été ses modèles. C’est leur histoire qu’elle évoque, dans le désordre de formats irréguliers, par fragments, par bribes. Quelle claque ! La solitude, les cicatrices, l’abandon et les coups vous hurlent au visage. Parfois, les images n’ont besoin d’aucun commentaire pour parler haut et clair. À côté, c’est une série presque plus “légère”, Our Father Ceaucescu : de grands formats mettant en scène la jeunesse contemporaine de sa Roumanie natale. Mais chaque image est pareille à une microfiction : il se passe un roman entier dans son cadre, des dramuscules ou de folles espérances.
Deux femmes peuvent en cacher d’autres. Si Alexandra Demenkova & Dana Popa ont bien les honneurs des cimaises au Bleu du Ciel, un diaporama vidéo présente les travaux de dix autres photographes. Prenez le temps de le visionner.

© Mireia c. Saldrigues
Abans que els gestos esdevinguin paraules
© Mireia c. Saldrigues

La BF15 / Mireia c. Saladrigues : Abans que els gestos esdevinguin paraules (Avant que les gestes ne deviennent paroles), dans le cadre du Off de la Biennale de la danse et des Itinérances de Photo Docks Art Fair

Entrez à la BF15, vous aurez l’impression d’être, vous, une œuvre d’art : Mireia c. Saladrigues vous fait fouler du papier bulles, comme si elle tenait à vous protéger, vous préserver du contact avec le sol. Dans ce cocon crépitant tout blanc, les premiers pas passés, voilà qu’on est gêné de marcher, nos gestes coutumiers nous paraissent disgracieux et pesants. Sommes-nous à ce point grossiers ? Le papier bulles n’est-il pas disposé plutôt pour prémunir le revêtement de toute souillure causée par notre passage ? L’ego vacille vite ! Heureusement qu’un film, A Specific Representation, nous replace en majesté : le spectateur voit défiler des observateurs qui le contemplent comme s’il était une pièce muséale, le prennent en photo, le scrutent, l’admirent… ou l’ignorent.

Chema Prado © VR
Chema Prado © VR

Galerie de l’Institut Lumière / Chema Prado : "Le cinéma, les amis, les voyages"

Lorsque, comme Chema Prado, on est directeur de la Filmoteca Española, on baigne dans le cinéma toute la journée, toutes les nuits, vacances incluses — car Chema partage à la ville la destinée de Marisa Paredes. Ses collègues de travail, et son cercle amical, ne sont pas non plus des inconnus, mais des comédiens et des réalisateurs, dont son vieux camarade Pedro Almodóvar. En villégiature dans leur résidence ibérique, ou bien lors du festival de San Sebastian, les vedettes sont en confiance face à l’objectif de Chema ; si elles posent, c’est avec de la malice et la certitude que ce n’est pas un rapace qui trahira leur confiance. Les portraits signés Prado sont des documents amusants — on a l’impression d’entrer dans l’album intime du tout Hollywood — qui valent davantage pour la charge affective qu’ils représentent (l’addition par l’amitié réciproque du modèle et du photographe et de l’admiration éventuelle de l’observateur pour la star immortalisée) que pour l’originalité de la composition. Plus singuliers sont en revanche les petits formats en noir et blanc glanés dans toutes les villes ou le cinémathécaire capture des fragments de cinémas, d’immeubles, de ciel…

Eros & Thanatos © Jordane Y. Gaudenzi
Eros & Thanatos © Jordane Y. Gaudenzi

Galerie-Atelier Ubik / Jordane Y. Gaudenzi : "ÉROS & THANATOS"

On est toujours heureux lorsqu’un(e) artiste surmonte une période de doute, ou un passage à vide personnel. Et toujours interdit lorsqu’il expose ses séances d’autoflagellation psychologique : le chaos interne peut certes être le préalable à une phase créative, mais est-il bon pour l’artiste de présenter comme œuvre(s) ce qui a été précisément conçu durant une période de déchirement ? Ne risque-t-il pas de se réduire à un enregistreur de crises, à un publicateur de brouillons ? C’est à lui (ou à elle) d’apprécier, évidemment. N’empêche que le visiteur se fait aussi son impression devant l’exposition, dans tous les sens du terme, de la souffrance racontée par les autoportraits de Jordane Y. Gaudenzi. Corps sacrifié, corps qu’on n’aime plus, qu’on supplie et supplicie, dont on se moque et où l’on convoque la vanité, ceci-est-mon-corps-encore… Un narcissisme un brin morbide et complaisant en Polaroïd, argentique et numérique. Mais à la fin, divine surprise, lorsque la douleur est bue, une aube nouvelle se lève sur une plage dans une image datée de 2014. Deux silhouettes en surimpression, comme un split screen… Un nouveau style, une nouvelle lumière. Une promesse. À suivre, on l’espère…

Animisme 1 © Laura Tangre
Animisme 1 © Laura Tangre

Visiosfeir / Laura Tangre : Animisme

Un jeu et un voyage à la fois ; un voyage et un mirage. Laura Tangre bourlingue et ramène des morceaux d’espaces. Des couleurs denses, de la matière de nature. Roche et rochers, montagnes colorées par les saisons, eaux des sommets, arbres en armées, plats et replats… Un vocabulaire d’altitude, en somme. La série est discrètement titrée (pas de cartel pour l’identifier) ; elle s’appelle pourtant Animisme. Ça, oui, il y a dans ces décors “quelque chose”, un écho, un souffle, une vie même minérale, corrodée et rouillée, fauve ou flottant dans les brumes. On la perçoit, venant d’outre-temps et peut-être d’outre-lieu. Dans le secret du galeriste, on découvre que ces sept territoires exotiques, qu’on jurerait empruntés aux landes gaéliques, arrachés à quelque steppe ou détourés d’un continent lointain, sont tous des purs décors rhônalpins — à l’exception d’un, qu’on ne vous dévoilera pas. Il faut une certaine adresse pour rendre familier ce qui est étranger, et autant d’âme pour nous rendre étrange ce qui est, en définitive, si proche…

Richard Bellia © VR
Richard Bellia © VR

Cinéma Comœdia / Richard Bellia :

Richard Bellia photographie la musique depuis bientôt trente-cinq ans : les musiciens, les chanteurs, les concerts, les fans… Il en tire des pavés de plusieurs kilogrammes qu’il autoédite. Il ne conçoit la photographie qu’argentique, fait essentiellement du noir et blanc, généralement du moyen format, avec un Hasselblad. S’il peut être véhément sur la question du numérique (pour lequel il faudrait selon lui trouver un nouveau nom puisqu’il ne s’agit plus là de “photo-graphie”), il n’en est pas pour autant sectaire et aime s’aventurer hors de son terrain de prédilection. L’année dernière, il a effectué une résidence d’artiste au Comœdia et a tiré le portrait des comédiens, comédiennes, réalisateurs et réalisatrices qui passaient y présenter leurs films. Depuis mardi soir et jusqu’au 7 octobre, pour célébrer le centenaire du Comœdia, ces portraits sont exposés dans le hall du cinéma. De James Gray à Lambert Wilson en passant par Mahmet-Saleh Haroun, une vingtaine de grands noms du grand écran vous regardent droit dans les yeux, esquissent un sourire ou se dérobent, sont en tout cas capturés par l’œil de Richard, le bromure d’argent et la lumière. Qu’il nous soit permis de préciser que les photos des comédiennes et ou réalisatrices (Aida Folch, Sophie Letourneur, Delphine Gleize, Karin Viard, Emmanuelle Devos, Yolande Moreau, Françoise Fabian) sont particulièrement réussies, justes, belles. Si vous vous faites une toile, ou même si vous passez dans le quartier ne manquez pas d’aller les saluer.

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