Une audience tendue, une néo-travailleuse du sexe, un tournage sous contrôle et une exploratrice bipolaire sont l’affiche cette semaine dans les salles. Entre autres…
On vous croit de Charlotte Devillers & Arnaud Dufeys
Accompagnée par ses deux enfants, Alice se rend au tribunal pour une audience très importante puisqu’elle doit décider de la garde de ses enfants. Face à eux, leur père tente de récupérer ses droits après avoir été accusé d’abus sur Ulysse, le plus jeune. Durant la confrontation devant la juge, chacun assène sa vérité avant que les enfants n’expriment la leur à huis clos…

XÀ la fois film-concept et film “à contenu”, On vous croit va au-delà de la mise en lumière d’un sujet de société pour en livrer une proposition artistique radicale, pensée pour les spécificités du cinéma, sans pour autant transiger avec celles du droit. Le fait qu’il émane d’un duo d’auteurs venus d’horizons différents mais complémentaires pour traiter de la question — une 🔗infirmière et un réalisateur — et bénéficie de la présence devant la caméra du concours de comédiens ainsi que d’authentiques avocats, explique sans doute ce mixte rare d’exactitude et de sensibilité.
Parole contre parole
La brièveté relative (1h18) est compensée par tension grandissante au fur et à mesure que la confrontation entre les différentes parties s’engage. Le cadre resserré et le décor aseptisé de ce huis clos obligeant à se concentrer sur ce qui est dit d’un côté comme de l’autre, mais aussi à scruter les remous agitant les visages quand ils ne les débordent pas, il s’avère impossible de lâcher prise. Rien à voir avec un dispositif théâtral où la scène n’offre qu’un plan large et force le spectateur à sélectionner ce qu’il veut voir ; ici, le montage et les valeurs de plans dirigent sans ambiguïté aucune le regard. Conséquence : les réalisateurs composent avec plusieurs hors champs : celui activé par le récit (ce qui s’est passé ailleurs à un autre moment) et ce qui ne rentre pas de la cadre durant hic et le nunc de l’audition.

Tour de force pour l’ensemble des interprètes – à commencer pour Myriem Akheddiou, dont le monologue habité apporte ce qu’il faut d’humain pour ne pas héroïser le personnage — On vous croit est un film “juste” dans le sens où il place le spectateur dans une position d’arbitre : à lui de forger son opinion (et d’anticiper une décision que le film ne délivre pas) à partir des éléments recueillis durant l’audience. Avec pour seule boussole sa “conviction intime” et cette encourageante phrase de la juge à l’adresse des enfants : “On vous croit”. Nul besoin d’en dire davantage.

On vous croit de Charlotte Devillers & Arnaud Dufeys (Bel., 1h18) avec Myriem Akheddiou, Laurent Capelluto, Natali Broods, Ulysse Goffin, Adèle Pinckaers… En salle le 12 novembre 2025.
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Kika de Alexe Poukine
La vie, et son cours qui tient à un fil. À cause d’une poignée de porte cassée, Kika, assistante sociale en couple et mère, tombe à nouveau amoureuse. Bonheur de courte durée puisqu’elle perd brutalement son compagnon et se trouve confrontée à des galères pécuniaires. Pour y pallier, elle s’aventure à tâtons et à reculons dans un monde en apparence turpide : celui des fétichistes et du travail du sexe. L’argent n’a pas d’odeur…

Le titre, l’affiche bariolée ; la trame mélodramatique de l’histoire comme le traitement décalé des choses du sexe… Tout semble évoquer par de furieux clins d’œil l’univers d’Almodóvar. Et pourtant, le premier long métrage d’Alexe Poukine n’est en rien un décalque de l’univers du cinéaste espagnol ; au contraire cultive-t-il son propre ton et sa propre écriture. Loin des outrances ornementales superfétatoires dont Pedro pare (souvent) ses propres œuvres, la réalisatrice brosse dans Kika un portrait délicat de son personnage-titre, bien ancrée dans le monde réel et non dans on ne sait quel fable métaphorique suresthétisée.
Tout sobre, la mère
Film empreint de réalisme, Kika n’en est pas moins une œuvre à la construction subtile où le montage témoigne d’un magistral art de l’ellipse. Less is more disent (à raison) les Anglo-Saxons : la suppression de séquences à la plus-value informationnelle inutile pour le spectateur crée ce léger hiatus permettant de se rendre compte combien l’absence peut se révéler éloquente… Voilà qui fait parfaitement sens avec une histoire de deuil, sans rien surligner par ailleurs.
Réaliste également, à la limite du documentaire parfois, s’avère également le rapport ingénu, voire décalé que Kika entretient avec la prostitution et sa clientèle. Plongeant dans un milieu dont elle ignore tous les codes et où elle officie comme une intérimaire-mercenaire, elle rappelle le parcours de l’Irina Palm (2007) de Sam Garbarski campée par Marianne Faithfull.
Oui à Manon
Comme dans ce précédent film, le choix de l’interprète est ici déterminant tant le fil est ténu entre le sordide, la balourdise et ce à quoi on assiste : une dramédie nuancée. Manon Clavel (aperçue récemment dans 🔗Le Répondeur) est idéale dans la peau d’une jeune femme ni belle ni laide mais qui, selon les situations, se métamorphose pour dégager une forme de sensualité — par exemple, lorsqu’elle tombe amoureuse ou lorsqu’elle se acquiert les codes de la domination et module son timbre de voix.
Œuvre bienveillante avec les précaires et les marginaux, Kika étrille en parallèle les moralistes et les petits-bourgeois à l’instar de la mère et du beau-père de l’héroïne, dont la fausse sollicitude charitable masque mal leur absence d’empathie comme leur égoïsme satisfait. Leur vitriolage par Kika tient du pur délice. Pas de doute, Alexe Poukine est une cinéaste à suivre.

Kika de Alexe Poukine (Fr.-Bel., 1h50) avec Manon Clavel, Ethelle Gonzalez Lardued, Makita Samba, Bernard Blancan… En salle le 12 novembre 2025.

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Les Aigles de la République de Tarik Saleh
Star du grand écran égyptien menant une vie plutôt libre et privilégiée, George Fahmy est contraint d’accepter un engagement professionnel dont il se serait bien passé : le rôle-titre dans un biopic hagiographique dédié au président al-Sissi. Rétif mais piégé, il doit supporter les indications d’un censeur et des menaces à peine voilées sur sa vie privées ainsi que celle de ses proches. Et malgré la surveillance dont il fait l’objet, George entame une relation avec l’épouse du commanditaire du film, un général très puissant…

Imaginez quelqu’un muni d’un bâton qui aurait comme distraction d’agacer la queue d’un lion, d’un crocodile ou le croupion d’un aigle ; voilà à peu de choses près l’équivalent de la relation cinématographique entre Tarik Saleh et l’Égypte. Le Caire Confidentiel, La Conspiration du Caire et maintenant Les Aigles de la République sont autant de manières de titiller un régime qui, malgré les soubresauts révolutionnaires de la dernière décennie, n’a pas fondamentalement changé d’esprit. Seulement de visages : Moubarak, Morsi, al-Sissi… Des têtes interchangeables pour une grande mascarade.
Faux et usage de faux
Tragiquement comique, cette inébranlable stabilité (rappelant la fameuse sentence du Guépard : « Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que nous changions tout ») devient le prétexte d’une farce non moins sombre. À une époque où les infoxs pullulent, où l’image n’a jamais été autant été manipulée au point qu’elle en devient désormais douteuse par essence, la fabrication du film de propagande “à l’ancienne” dans lequel est embringué George Fahmi relève de l’absurdité absolue : non seulement l’interprète ne présente aucune ressemblance avec son “modèle” mais en plus la contrefaçon historique est tellement évidente qu’aucun spectateur ne peut être dupe. En réalité, le tournage constitue surtout une diversion médiatique propre à occuper les esprits.
Acteur devant les caméras et témoin des coulisses du régime, George en devient de facto sa marionnette… même lorsqu’il croit se livrer à une aventure transgressive. En fait, il se retrouve dans une impasse dès lors qu’il donne une suite favorable à la “proposition-qu’il-ne-peut-pas-refuser“ puisque sa carrière et les siens ne sont pas épargnés et que sa réputation est brûlée. Seul l’exil aurait pu le libérer de ce non-choix — toujours se souvenir de l’exemple de Fritz Lang, qui préféra décliner l’offre mirifique de Goebbels et partit rapidement pour Paris puis Hollywood. Le compromis avec les politiques est un match toujours perdu d’avance pour les artistes…

Les Aigles de la République de Tarik Saleh (Suè.-Fr.-Dan., 2h09) avec Fares Fares, Zineb Triki, Lyna Khoudri… En salle le 12 novembre 2025.
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L’Incroyable Femme des neiges de Sébastien Betbeder
Dure à cuire et à geler, Coline Morel n’a jamais eu froid au yeux — ce qui peut aider lorsque l’on exerce comme elle le métier d’exploratrice au Pôle Nord. Seulement, son obstination et son goût pour la bouteille lui ont valu d’être licenciée. En désespoir de cause, elle se replie dans son village natal jurassien où ses frères Basile et Lolo tentent de la requinquer. Hélas, son naturel impétueux reprend le dessus et elle sème la pagaille. L’incroyable femme des neiges ne serait-elle pas mieux au Groenland ?

Si le manque de flocons vous taraude en hiver, faites confiance à Sébastien Betbeder pour y remédier : chaque occasion lui semble bonne en effet de re-tourner au Groenland chez son ami inuit Ole Eliassen.Ce nouveau film ne serait-il donc qu’un prétexte à ces sympathiques retrouvailles — voire un spot publicitaire grand format pour l’office de tourisme groenlandais dont Betbeder mériterait d’être nommé ambassadeur pour services rendus ? On serait tenté de le croire tant le cinéaste la joue ici paresseuse en recyclant ses vieilles lunes : un retour au bercail, des vieux potes/une fratrie, un fugue soudaine, le Nord comme havre de paix. Au milieu ? Des gags semi-drôles et puis Bastien Bouillon avec lunettes, barbe et chapka.
Qu’importe le flocon
Certes, il y a pire et l’on sourit même une ou deux fois — notamment lorsque l’exploratrice campée par Blanche Gardin effectue une intervention totalement inappropriée dans une école au cours de laquelle elle traumatise son jeune auditoire. Hélas, le cinéma de Betbeder, épigone atténué de Peretjatko, semble entré dans une sorte de cercle écologiquement vertueux (c’est bien de recycler et de valoriser) mais artistiquement vicieux. Il serait temps d’incorporer un peu de fraîcheur… et qui ne vienne pas forcément de Nuuk.

L’Incroyable Femme des neiges de Sébastien Betbeder (Fr., 1h42) avec Blanche Gardin, Philippe Katerine, Bastien Bouillon… En salle le 12 novembre 2025.

