Un presque trentenaire à la dérive entame l’année sur les écrans en se faisant des amis en altitude Entre autres…
Laurent dans le vent de Anton Balekdjian, Léo Couture & Mattéo Eustachon
À bientôt 30 ans, Laurent n’a pas vraiment quitté l’adolescence. Ou plutôt, il retarde son entrée dans l’âge adulte et traîne un vague spleen qui le conduit vers une station de ski hors-saison où sa sœur lui a dégotté un studio libre quelque temps, histoire de faire le point. Sur place, il sympathise avec des locaux aussi baroques que lui et se laisse gagner peu à peu par l’ambiance… au point de rester, même s’il n’a plus de logis. Il va devoir se débrouiller en comptant sur ses nouveaux amis…
Ce deuxième long métrage du trio formé à la CinéFabrique peut en réalité se considérer comme le premier : comme son titre transparent l’avouait en 2022, Mourir à Ibiza (un film en trois été) était une sorte de bout à bout de courts métrages autant qu’un laboratoire leur permettant d’étalonner leur écriture, leur process de travail durant leurs études. En découlait une hétérogénéité technique logique mais d’autant plus attachante que les ambitions et le professionnalisme progressaient de segment en segment. Au-delà de la forme, le fond était le miroir naturel des envies et pensées de ses auteurs. Une sorte journal-chronique transfigurée en fiction. Laurent dans le vent poursuit sur ce chemin, en plus élaboré.
Chronique d’en-haut
On pourrait parler d’un film double de la part de ce triumvirat de scénaristes-cinéastes — eux-mêmes se répartissant les tâches entre l’image, le son et la direction. Le premier tient du conte semi-réaliste en milieu rural (ou, à tout le moins provincial) avec un gros tropisme social, dans la lignée d’un Guiraudie ou des frères Larrieu. Laurent est un candide découvrant (et nous faisant découvrir) le milieu dans lequel il atterrit… ainsi que ses habitants. Ceux du cru, avec leur typicité, leurs croyances flirtant avec le merveilleux symbolisant la permanence ou l’authenticité du terroir ; et puis la cohorte des saisonniers, population parallèle synchrone avec celle des touristes investissant les lieux à des fins utilitaires sans le chercher à le comprendre ni à l’habiter. À la différence de Laurent.

C’est d’ailleurs son paradoxe : dans son aboulie erratique, son incapacité à se projeter concrètement dans quelque futur que ce soit, Laurent s’avère ouvert aux autres et leur histoires… fussent-elles encore plus sombres ou plus barrées que la sienne. Entre la vieille dame recluse ou la mère célibataire d’un vingtenaire se prenant pour un viking, il y a de quoi faire.
Génération L (comme Laurent)
Témoin plus qu’agissant — en d’autres termes, moins héros qu’anti-héros — Laurent est loin d’être une incarnation inhabituelle dans le paysage cinématographique contemporaine. Non seulement ce type de personnage aux abords de la trentenaire, plutôt passif, en recherche de soi-même et à la genderfluidité assumée fait florès (voir Ari de Leonor Serraille (2025), hélas privé de salle ; À pied d’œuvre de Valérie Donzelli en février prochain etc.), mais les comédiens qui les interprètent présentent des similitudes physionomiques : silhouette ectomorphe, voix blanche, teint pâle, cheveu raide… Baptiste Perusat rejoint Andaric Manet, Bastien Bouillon, Thomas Blanchard…

Ces nouveaux jeunes premiers sont les évolutions des Mathieu Amalric ou Philippe Katherine apparus il y a trente ans. Désabusés et débarrassés des codes de la virilité, ils n’ont même plus la protestation furibarde de la génération précédente dont Hippolyte Girardot était l’emblème dans Un monde sans pitié (1990) d’Éric Rochant. L’insistance à présenter ce désenchantement ordinaire et cette absence de perspectives ne doit surtout pas être considéré comme anodin.

Laurent dans le vent de Anton Balekdjian, Léo Couture & Mattéo Eustachon (Fr., 1h50) avec Baptiste Perusat, Béatrice Dalle, Djanis Bouzyani… Sortie le 31 décembre 2025.

