Après le succès de leur premier long métrage “Les Pires” qui avait notamment décroché le Prix du jury Jeune au Festival de Sarlat en 2022, Lise Akoka et Romane Gueret reviennent avec une comédie de colo menée par deux copines s’improvisant animatrices histoire de quitter Paris. Conversation avec l’une des réalisatrices…
S’agit-il d’un film de commande ?
Lise Akoka : Avec ma coréalisatrice Romane [Gueret, NDR], on ne se sent pas du tout capables de faire quelque projet de commande que ce soit pour l’instant. On a vraiment besoin de démarrer l’écriture avec une direction narrative viscérale. Celui-ci part donc d’un désir profond de raconter notre rencontre et notre histoire d’amitié, de sororité avec Shirel [Nataf, NDR] et Fanta [Kebe, NDR] depuis 10 ans. De raconter aussi le monde de l’enfance en tentant d’atteindre une certaine vérité très dure pour les adultes que nous sommes devenues, en faisant subir le minimum de transformation possible à ce qu’est l’enfance. Et puis raconter aussi la saveur des séjours en colonie de vacances, pour les avoir beaucoup fréquentées.
Elles ont dû évoluer : les vôtres ne sont pas les mêmes que celles des enfants d’aujourd’hui…
En quelque sorte… Il y a plein de choses qui n’ont pas changé et que j’ai retrouvées. Le défi, c’était qu’il y ait quelque chose d’intergénérationnel ; que le spectre d’âge des spectateurs soit large et que l’on puisse s’y reconnaître quand on a fait des colos il y a 20-30 ans ou aujourd’hui. Au moment de l’écriture, on est toujours dans un processus immersif qui nous permet de rester à jour. Pour ce film, on a beaucoup fréquenté les centres de loisirs, les maisons de quartier et les colonies de vacances. Notamment en faisant embaucher Shirel et Fanta en tant qu’animatrices stagiaires pour les mettre en situation : on les a regardées être animatrices auprès d’enfants ; ça a beaucoup nourri l’écriture !
Selon vous, qu’est-ce qui a le plus changé ?
Par exemple ce qu’on raconte dans le film avec le personnage de Naël, qui est un animateur·ice non-binaire. On a écrit cette trajectoire-là parce qu’on l’a observée dans une des colos qu’on a faites. On a été assez épatées par la façon dont la société évolue avec ces sujets-là. Pour les enfants de la colonie, ce n’était pas un sujet et à la fois, ça pouvait en être un, très fluide. Il y avait un dialogue très libre qui s’ouvrait avec Naël sur ces questions-là. On a eu envie vraiment d’en rendre compte dans le film — là où d’ailleurs le personnage de Shirel, Shaï est beaucoup plus fermée d’esprit. Elle est très en retard par rapport à cette nouvelle génération qui arrive et qui est capable de penser les questions d’identité, de genre, différemment.
Et pourtant le titre du film est “Ma” frère…
C’est le titre du film, effectivement, donc c’est peut-être ce qui est le plus prégnant. Mais ce n’est pas tellement propre à la colonie de vacances ; plus à ce qui a bougé chez les enfants d’aujourd’hui.
Justement, l’évolution du langage vous a-t-elle surprise ?
Est-ce que ça évolue plus vite dans le langage ? Je dirais oui : ça va à toute vitesse mais je trouve ça très beau ! C’est aussi ce qu’on essaie de mettre en lumière dans ce film : l’inventivité et la solarité de ce langage. J’espère de tout cœur aussi qu’un public plus âgé pourra parfois apprendre de ce langage et même s’approprier des choses, pourquoi pas ? Parce qu’il y a une grande poésie et un grand talent de répartie. Parfois, ça me rend assez ivre quand je les entends parler !
Comment avez-vous rencontré au départ Shirel et Fanta ?
Sur le film La Mélodie, où j’étais coach enfant. On passait beaucoup de temps ensemble hors plateau à attendre — et donc à discuter. On avait des discussions passionnantes, très drôles et très profondes aussi, très philosophiques et même très politiques, au fond, même si elles ne s’en rendaient pas forcément compte. La force de ces débats-là m’a accompagnée après cette expérience de tournage. La websérie qu’on a faite ensuite ensemble, 🔗Tu préfères ?, était une façon de remettre en scène ces débats-là à travers ce jeu qui oppose deux dilemmes. À travers ces dilemmes d’apparence un peu débile, un peu triviale, elles racontaient leur personnage — puisque c’est de la fiction — mais aussi d’une certaine façon leur génération.
La séquence finale de Ma frère, tournée au téléphone, y fait allusion…
Pour Tu préfères ?, Shirel et Fanta avaient 16 ans et pour cette série, on avait récupéré toutes leurs archives de téléphone pour faire les génériques — parce qu’elles se filment beaucoup toutes les deux et toutes ces images sont vraiment le témoin de leur amitié qui a démarré dans l’enfance ; elles racontent parfaitement le lien qui les unit. On avait envie, dans cette séquence finale, de faire un clin d’œil à ces images de téléphone portable.
Dans Ma frère, il est question de leur amitié mais aussi du passage à l’âge adulte et de leur “dé-fusion” à toutes les deux pour aller vers leur vie à chacune, et être capable de s’éloigner l’une de l’autre. Ce moment les ramène à ce qui est indéfectible entre elles et ce qui ne sera jamais abîmé. On avait envie d’aller prendre des vraies images de leur enfance, parce qu’elles sont véritablement amies depuis toutes petite. Comme il n’y avait pas la matière nécessaire — tout ce qu’on avait ne fonctionnait pas en longueur — on a en quelque sorte “tourné à nouveau” ce moment en s’inspirant des vidéos de leur enfance. Après, on a dû faire des effets spéciaux…
Comment avez-vous recruté vos autres jeunes acteurs pour ce film ?
C’est le fruit d’un très long casting sauvage qui a duré un an, au cours duquel on a vu 1500 enfants. On était accompagnées par Marlène Serour, une directrice de casting travaillant sur tous nos projets, dont on est très proches. Avec Romane, comme on vient aussi du casting, on est assez présentes à toutes les étapes du casting ; cette attention toute particulière, je pense que c’est ce qui fait le cœur de notre cinéma.
Là, on a sillonné les maisons de quartier, écoles, parcs de toutes les banlieues du nord-est parisien. Au début, on ne voyait pas les enfants un par un en casting, mais par groupes de 10-15 à qui on faisait faire des grosses improvisations — c’était des séances de travail très joyeuses et très légères. Il y a eu plusieurs étapes de casting comme ça, où à chaque fois on gardait les enfants qui nous semblaient correspondre le mieux au rôle — mais aussi certains pour qui on a pu réécrire des rôles à partir de coups de foudre qu’on a eus. C’est comme ça qu’on est arrivées à notre petit groupe idéal de 20 enfants.
Et on les a emmenés en colonie de vacances puisqu’ils étaient pendant trois semaines sur le décor, qui est donc un camping dans la Drôme en bord de rivière. Quand ils ne tournaient pas, ils étaient vraiment en colonie de vacances entre eux ; ils faisaient des activités de colonie, ils mangeaient ensemble, ils dormaient ensemble…
Avez-vous dû accumuler beaucoup de rushes pour obtenir le résultat final ?
On avait 150 heures de rushes à la fin parce qu’on tourne énormément ; en revanche, tout est très écrit et le film ressemble de près au scénario à la lecture. C’est d’ailleurs un peu tout le défi : faire croire à une spontanéité et à un aspect quasi documentaire alors qu’en fait c’est quand vraiment déjà de la fiction. Et puis on a choisi aussi tous nos interprètes — nos acteurs adultes comme enfants — pour leur qualités de jeu et pas pour leur naturel brut. Notamment des enfants capables de jouer, d’apprendre un texte, qui ressemblent aux personnages tels qu’on les avait écrits et qu’on a dirigés au mot près sur le plateau.
L’écriture se fait beaucoup à partir de séances d’improvisation et d’immersion — donc à partir du réel —mais une fois que le scénario est écrit, on en reste assez proche. Sur le plateau parfois, on fait une dernière prise on permet un peu plus de liberté, on lance une petite improvisation, mais finalement dans le film, il n’en reste pas grand chose.
Y a-t-il des sujets auxquels vous avez dû renoncer en cours de route, faute d’espace ou de temps pour les traiter ?
C’est une très bonne question mais c’est très très dur d’y répondre. Il faudrait vraiment que je je me plonge dans mes souvenirs… En écriture, on a eu plusieurs fois des débats sur les violences sexuelles et on a préféré ne pas rentrer dans une vraie trajectoire qui traitait de ça. C’était pas possible : c’est un film entier, on ne peut pas le traiter en filigrane dans un film choral. Le vrai défi de ce film, c’est de réussir à traiter en filigrane de tous ces sujets très profonds tout en ne restant pas en surface.

Comment Amel Bent est-elle arrivée dans ce projet ?
En fait, on a pensé à elle assez simplement… tout en se disant : « il y a de fortes chances qu’elle ne joue pas bien puisqu’elle n’est pas actrice ». On n’a pas tout de suite fait confiance à notre idée, parce qu’on la trouvait assez saugrenue au départ. En même temps, ça faisait sens pour nous parce que Sabrina, c’est vraiment ce qu’aurait pu être Amel si elle n’avait pas eu cette trajectoire de chanteuse populaire ; elle aurait pu être une de ces gamines..
On a eu envie de la rencontrer pour voir comment ça se passait de la diriger, lui faire apprendre un texte… Pour le contact, aussi. Elle était très très enthousiaste en arrivant, elle avait adoré le scénario, c’était porteur. Et quand elle est entrée dans la pièce, c’était vraiment le personnage — c’était assez choquant pour nous : elle était même habillée comme le personnage. On a fait une heure de séance de travail, très convaincante : ce qu’elle proposait était juste et en même temps, il y avait du travail. Mais en une heure on a vu qu’elle était très malléable, très poreuse aux indications. Donc le choix s’est fait comme une évidence après cette séance.
Est-ce elle qui a glissé dans le dialogue l’allusion au permis de conduire que l’on peut acheter ?
Non.
C’est vous ?
Oui. Mais quand on l’a écrit, on ne savait pas que ce serait Amel Bent — et elle a cru en lisant le scénario 🔗que c’était un clair-d’oeil pour elle. C’est Shirel qui m’a inspiré l’histoire du permis de conduire — sans vouloir la dénoncer aux services de police (rires)
Avez-vous pensé durant l’écriture à Nos jours heureux et comment avez-vous fait pour vous en démarquer ?
Nos jours heureux, c’est forcément une source d’inspiration, parce que c’est un peu un film culte pour Romane et moi, de notre adolescence, dans une période où les colonies de vacances c’était toute ma vie. C’est un film qui nous a accompagnées. Dans le notre film, le personnage de Bérangère, par exemple, c’est un petit clin d’œil à Caroline de Nos jours heureux quelque part. Mais c’est aussi un film qui a été fait à une autre époque. Je suis flattée si jamais pour certaines personnes, c’est une sorte de Nos jours heureux réactualisé.

Ma frère de Lise Akoka & Romane Gueret (Fr., 1h52), avec Fanta Kebe, Shirel Nataf, Amel Bent, Idir Azougli, Yuming Hey, Suzanne de Baecque, Zakaria Lazab… Sortie le 6 janvier 2026.

