Deux copines partent encadrer une colo dans la Drôme cette semaine dans les salles tandis qu’une gouverneure est prestement exfiltrée avant même d’arriver sur nos écrans. Entre autres…
Ma frère de Lise Akoka & Romane Gueret
Inséparables depuis qu’elles sont gamines, Shaï et Djeneba ont trouvé un plan pour passer l’été loin des tours du quartier de la Place des Fêtes : elles seront animatrices d’une colonie de vacances dans la Drôme. Si Djeneba a l’habitude du contact avec les petits, Shaï se montre plus désinvolte, ce qui créé des tensions dans le groupe et entre elles. Cet été de leur vingt ans va jouer le rôle de révélateur autant que de crash test pour leur amitié…
De 🔗Lise Akoka et Romane Gueret, on avait beaucoup aimé Les Pires, premier long métrage fonctionnant sur deux tableaux : le portrait assez classique, au premier degré, d’un groupe d’ados et d’enfant d’une banlieue du Nord ; le second, plus décalé, croquant avec une pointe d’auto-dérision les travers du cinéma social. Une manière de ne pas se prendre au sérieux et bien insister sur leur préoccupation première : la préservation de leur jeunes comédiens. Les autrices avait d’ailleurs expliqué avoir veillé à accompagner par la suite Mallory Wanecque, révélation du film, dans ses premiers pas de comédienne professionnelle.
Suite et redite ?
Ma frère montre qu’elles ont de la suite dans les idées… à plusieurs enseignes. D’abord parce qu’elles conservent des protagonistes identiques — des ados issus d’une “cité” (en l’occurrence, la Place des Fêtes à Paris) —, qu’il s’agit de surcroît d’un duo de comédiennes qu’elles ont précédemment dirigées dans une websérie (Fanta Kebe et Shirel Nataf dans Tu préfères ?) et que le cadre de la colonie de vacances n’est pas éloigné de celui du tournage à l’intérieur des Pires puisqu’il confronte des encadrants adultes pas toujours en adéquation avec des ados/gamins : les aventures parallèles de ces deux générations ainsi que les bisbilles entre elles alimentant le récit.

S’ensuit une chronique estivale pas détestable de la jeunesse des années 2020, face aux problématiques de famille dysfonctionnelle ou sentimentale, de consentement… Tout cela serait fort plaisant si l’essentiel du film — à savoir le segment durant la colonie — ne se démarquait pas assez d’un film revendiqué par les réalisatrice comme leur référence : Nos jours heureux (2006) de Nakache & Toledano. On peut comprendre l’envie de faire allusion à une œuvre de chevet mais là, le nombre de clins d’œil fait parpeléger et parasite la vision de Ma frère. Dommage.

Ma frère de Lise Akoka & Romane Gueret (Fr., 1h52) avec Fanta Kebe, Shirel Nataf, Amel Bent, Idir Azougli, Yuming Hey, Suzanne de Baecque, Zakaria Lazab… Sortie le 7 janvier 2026.
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Ella McCay de James L. Brooks
Dans une petite bourgade américaine, Ella McCay est une brillante jeune femme de 34 ans qui assume les fonctions de lieutenant-gouverneur de l’État. Lorsque son patron, le gouverneur Bill Moore l’informe qu’il est sur le point d’être nommé Secrétaire d’État et qu’elle doit logiquement lui succéder pour les quelques mois de mandat qu’il reste à accomplir, c’est une bourrasque qui s’abat sur sa vie. D’une intégrité absolue, elle tient d’emblée à déminer plusieurs affaires touchant à sa vie privée qui pourraient compromettre son action politique qu’elle souhaite plus efficace que son pragmatique prédécesseur. Ce qu’elle n’imagine pas en revanche, c’est que sa nouvelle position va révéler la vraie nature de certains de ses proches. Ni coïncider avec le retour de son encombrant père dans l’équation…
Ella ? pas là !
Avouez qu’il s’agit d’un bien étrange paradoxe que d’évoquer la non-sortie d’un film. Ou quand cette disparition soudaine se lit comme un symptôme d’une industrie créative malade, voire d’une société dans son ensemble. Ella McCay aurait dû apparaître sur les écrans français le 7 janvier 2026, mais le studio le produisant et le distribuant (20th Century Studios, filiale de Disney) a décidé de le priver d’exploitation en salle après le démarrage calamiteux aux États-Unis mi-décembre. Une punition radicale et collective, en somme. Car si l’on s’en tient à cette stricte lecture comptable : puisque les États-Unis n’en veulent pas (après deux jours d’exploration), le monde n’en voudra pas non plus.

Considérer que “le monde” présente des goûts uniformes est déjà spécieux ; il l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit de cinéma ainsi que du public européen — et, singulièrement en France où une foultitude de cinéastes ont par le passé réalisé leurs meilleurs scores parce que le public comme la critique voyait dans leurs film au-delà des produits de consommation : des œuvres. Ajoutons qu’avec une tête d’affiche franco-anglaise, Emma McKey, le marché hexagonal en particulier pouvait éprouver de l’intérêt et de la curiosité pour se film, envers et contre l’autre côté de l’Atlantique.
Trompe l’œil
Cette gouvernance globalisée des majors les privant de nuances s’ajoute à la liste de tous ces choix pris par certaines depuis deux décennies et s’avérant aberrants sur le long terme. Comme réduire ou abandonner la diversification dans les séries B et les films indépendants “d’auteurs“ (certes moins rémunérateurs immédiatement mais ô combien rentables sur le catalogue et en termes de prestige) afin de tout miser sur un nombre restreint de franchises, limitées à des univers fermés (fantasy, super-héros…) et n’en sortant que pour lancer des resucées de succès passés au lieu d’investir dans de nouvelles idées. L’inflation des recettes et les acquisitions massives de concurrents a joué son rôle de trompe-l’œil : les majors sont aujourd’hui des colosses aux pieds d’argile plus enclins à enterrer un film qu’à le soutenir.
Tendres pressions
Même lorsqu’il s’agit d’un film signé par un « scénariste et réalisateur récompensé aux Oscars® » comme le dit l’affiche ? James L. Brooks, auteur rare à l’instar d’un Malick ou d’un Kubrick (6 longs métrages depuis 1983), orfèvre d’une comédie “à l’ancienne” telle que Capra, Hawks, McCarey (ou Rappeneau en France) la ciselaient et adulé par les comédiens — certains lui doivent des Oscars. Ah, il est aussi via sa société Gracie Films le producteur historique des Simpsondepuis 1989, charge permanente et salutaire vis-à-vis d’une certaine vision auto-centrée du monde. Certes, la série s’adresse à un public convaincu en dézinguant l’Étasunien moyen mais elle a le mérite d’avoir conservé son mordant satirique (notamment vis-à-vis de la main qui la paie) malgré son succès. Sans doute parce qu’elle sait que sa poursuite dépend de sa faculté à persister à tourner en dérision ceux qui incarnent le pouvoir.
Ce qui peut passer dans une série d’animation passerait-il plus difficilement dans un film ? Venons-en au cas plus particulier d’Ella McCay, trépidante comédie dramatique épousant terriblement l’époque… prouvant au passage qu’une structure éprouvée ne signifie pas vieillerie empoussiérée. Ella McCay n’est pas un “film woke” dans la conception récente du terme, si abhorrée par les rétrogrades. Ou alors, le cinéma de Cukor avec Katharine Hepburn l’était avant l’heure ; d’ailleurs, l’héroïne-titre du film de James L. Brooks eût pu l’inspirer. Quant à sa probité et sa foi dans la démocratie, elles n’auraient pas déparé parmi le cosmos des idéalistes de Capra.
Brooks forever !
Sans revendiquer avec des clignotants partout le fait d’être en phase avec les problématique de l’époque, Brooks traite ici du féminisme face à un patriarcat parfois intégré, de la parentalité toxique, de la phobie sociale contraignant à l’isolement, de l’hypocrisie du pouvoir préférant les apparences aux compétences, des petites et grosses vénalités du quotidien, de la nécessité d’une politique d’aides sociales… et de tenir les promesses de campagne — lesquelles donc ne doivent pas uniquement servir à se faire réélire… Autant de thématiques constituant la colonne vertébrale de l’œuvre de Brooks — revoyez Tendres passions, Broadcast News, Pour le pire et pour le meilleur, Comment savoir… Si James L. Brooks avait été cyniquement opportuniste, il aurait pu “vendre” sa protagoniste comme l’incarnation de la charge mentale. Même si elle l’est, elle est surtout un personnage purement brooksien.

Faire la fine bouche aujourd’hui devant ce film rythmé, quasi chorégraphique, à la distribution splendide (Emma/Ella, magnifique) est peut-être aussi triste, voire grave, que le priver de sortie. Même si l’on se convainc qu’il sera redécouvert avec un plaisir étonné dans quelques années par des yeux dessillés, on peine à comprendre le mépris ou la condescendance manifestée vis-à-vis d’un auteur aussi exigeant. Alors qu’il y a sans doute plus de cinéma, de propos et d’émotion dans un plan de Brooks que dans une franchise complète en CGI.

Ella McCay de James L. Brooks (É.U, 1h55) avec Emma McKey, Jaimie Lee Curtis, Julie Kavner, Spike Fearn, Rebecca Hall, Ayo Edebiri, Kumail Nanjiani, Albert Brooks, Jake Lowden, Woody Harrelson… Sortie le 7 janvier 2026???


