Dans “L’Affaire Bojarski”, Jean-Paul Salomé exhume des oubliettes de l’Histoire un faux monnayeur de génie et offre le rôle à un Reda Kateb habité. Rencontre lors du Festival de Sarlat.
Faire un film d’époque, et de manière générale faire du cinéma, est-ce un travail de faussaire ?
Jean-Paul Salomé : Oui, de toute façon, faire du cinéma c’est toujours faire du vrai avec du faux ou du faux avec du vrai… C’est un peu comme on veut : ça marche dans les deux sens — et un film d’époque, c’est encore un peu plus compliqué. Après, recréer quelque chose n’’est pas un travail de faussaire mais de copiste, en essayant d’être un copiste doué. C’est-à-dire récréer une époque dans un but précis, avec sa propre sensibilité parce que ce n’est pas un travail d’historien non plus.
Sur mon film Les Femmes de l’ombre, on avait travaillé avec un grand historien, Olivier Wieviorka, qui disait toujours : « l’avantage des films de reconstitution, c’est qu’ils sont le regard de l’époque où ils sont faits ». Un film fait en 2025 qui regarde les années 1950 n’est pas pareil qu’un film qui aura été fait dans les années 2000 ou les années 1970 sur la même époque. Donc il faut un peu se libérer de ça.
Pour finir, j’avais un peu souffert sur Les Femmes de l’ombre qui se passait pendant la Seconde Guerre mondiale… Je m’étais dit : « c’est trop compliqué, les films d’époque. J’ai plus envie ». Et d’ailleurs pendant 20 ans, je n’en ai pas fait. Mais quand j’ai eu vent de l’histoire de Bojarski et vu que ça se passait dans les années 1950, je me suis dit qu’il allait falloir que je m’y remette. Mais je l’ai fait différemment d’il y a vingt ans, je pense.
Comment avez-vous découvert son histoire ?
JPS : J’étais dans la position des spectateurs d’aujourd’hui : en gros, personne ne connaît l’histoire. Et un producteur m’a parlé de ce sujet ; il m’a fait lire un texte qui ne m’a pas enthousiasmé mais en retournant aux racines de la véritable histoire de Bojarski, je me suis dit : « c’est incroyable, il y a un romanesque dingue, un personnage fou, une histoire très belle… » Des tas de choses qui, tout de suite, m’ont interpellé. Je me suis dit qu’il y avait un sujet, un film… Et après, je me suis lancé.
Et vous Reda, en aviez-vous entendu parler ?
Reda Kateb : Pas du tout. J’étais totalement ignorant de cette histoire, jusqu’à ce que Jean-Paul m’en parle. J’ai tout de suite été fasciné, étonné qu’on ne la connaisse pas, justement. Et senti qu’il y avait un personnage vraiment très fort. J’étais très vite engagé dans le projet, dans la rencontre avec Jean-Paul et dans les échanges qu’on pouvait avoir pendant l’écriture du scénario — à laquelle je n’ai pas participé, mais j’ai été quand même assez impliqué en amont pour avoir le temps de rêver à ce personnage, de le connaître mieux, me l’approprier presque comme on peut le faire avec un personnage de fiction. Parce que je n’avais pas à jouer les codes d’un biopic, d’un personnage que tout le monde identifierait. Pas à faire ce travail de copiste : pour moi, c’était la version originale de Bojarski qu’on pouvait raconter ensemble.
JPS : La curiosité de cette affaire est qu’elle a été extrêmement médiatisée dans les années 1950-60 et est complètement retombée dans l’oubli — ce que je n’arrive toujours pas bien à m’expliquer. Sans raconter le film, il fait la Une de tous les journaux (Paris-Match, Le Figaro, Le Parisien libéré, France-Soir de l’époque…) Il y a eu des articles partout ! Soixante-dix ans plus tard, cette histoire est complètement tombée dans l’oubli. C’’est aussi ça qui m’a donné envie de la faire redécouvrir au grand public.
Il n’y a que les numismates qui l’ont gardé en mémoire…
RK : Il y a le musée de la fausse monnaie…
JPS : Quand on présente le film dans les salles, je demande toujours au début qui le connaît. Il y a zéro main qui se lève ; une fois de temps en temps une personne d’un certain âge se souvient de l’époque. J’en parlais avec Claude Lelouch qui a vu film et qui se souvenait un peu d’avoir entendu parler dans sa jeunesse du fameux Bojarski mais il n’en savait pas plus. Ce film, c’était refaire découvrir cette histoire au grand public.
Le style du film s’est-il nourri du cinéma de cette époque ?
JPS : J’ai demandé à l’équipe — à Reda, aux comédiens et à tous les postes (chefs-op, déco, costumes…) de revoir un certain nombre de films : les grands classiques du polar des années 1950. Tous les Gabin — Touchez pas au grisbi, Du rififi chez les hommes, Razzia sur la chnouf — ; évidemment les Melville — Le Deuxième Souffle jusqu’au Cercle Rouge qui est un peu plus tardif. C’était important pour moi d’essayer de retrouver les racines de ces films-là, qui étaient quand même des films d’auteurs (Dassin, Becker, Melville et d’autres) mais ne s’affichaient pas à l’époque comme tels. Et en même temps, qui étaient quand même extrêmement tournés vers le public. Ces auteurs-là voulaient toucher le grand public

Ils ne s’enfermaient pas dans une espèce de démarche plus intellectuelle. C’est un moment où le cinéma français réussissait assez souvent, et largement, à ce que la vision d’un réalisateur soit partagée par un public. C’est le cinéma que j’aime, qui m’a formé, que j’ai vu enfant, adolescent, et qui m’a donné envie de faire ce métier — inconsciemment : je me suis pas dit : « je veux faire comme ça ». J’ai compris, je ne lutte plus contre ça. Revenons aux fondamentaux de ce type de films.
Ce n’était pas pour faire une copie de ça, ni un hommage ; juste essayer de retrouver ses racines et se dire comment dans le monde et le cinéma d’aujourd’hui, on pourrait peut-être essayer de retrouver cette veine-là. Et c’était vachement bien pour les comédiens aussi : parce que c’est quand même joué par des grands comédiens.On avait des grands personnages et des grands second-rôles qui étaient l’espèce d’ADN de ce type de film. Derrière Gabin dans Touchez pas au grisbi, il y avait une galerie de personnages incroyables. C’est pour ça que Lottin et d’autres arrivent dans le film et tiennent ces emplois assez référencés dans le cinéma français dans le cinéma français de l’époque.
Si vous vous défendez de faire un hommage, vous vous placez quand même dans l’ombre du Cercle rouge avec un commissaire nommé Mattei et un adjoint qui s’appelle Perrier…
JPS : Oui, tout à fait, je l’assume ! À un moment donné, j’ai cherché et allez, voilà, c’est pas grave. Je le sens, quand je fais des projections parmi les plus cinéphiles, ceux qui connaissent Le Cercle Rouge. En plus, moi, c’est l’un des deux films qui m’a donné envie de faire du cinéma quand j’avais 10 ans. En novembre 1970, mes parents m’ont emmené voir Le Voyou et le lendemain Le Cercle Rouge. Et à la fin du week-end, j’ai dit : « je veux faire du cinéma ». C’est incroyable, parce que d’abord, il n’y avait rien d’ultra-choquant mais ce n’était pas des films pour enfants à l’époque.
Je pense que ma vie de cinéaste a été marquée par le fait d’avoir vu ces deux films dans des grandes salles de cinéma archi-pleines (le Gaumont Ambassade et le Gaumont Colisée sur les Champs-Élysées, qui n’existent plus) ; d’avoir partagé ces gros succès de l’époque au milieu d’une foule dans une salle pleine.
Vous filmez beaucoup Bojarski tel un artiste au travail, notamment ses mains…
JPS : C’est marrant parce que les mains au travail, pour moi, c’était un film de peinture. Je repensais beaucoup au Van Gogh de Pialat et comment il avait filmé la peinture. Et je me suis dit : « il faudrait essayer de trouver l’équivalent pour filmer un homme qui fait des faux billets ». Ne pas avoir peur de filmer un homme seul au travail. J’ai un peu lutté pour y arriver quand même, avec les financiers et tout le système : « dans le cinéma d’aujourd’hui, il faut aller vite ; un homme seul, mais qu’est-ce que tu vas filmer ? Ça va être chiant. Une fois qu’il en fait un, on a compris… » Je disais, oui, oui, oui et puis je me disais, au fond : « non, non, non. De toute façon. je verrai bien, mais il faut que je le filme. Laissez-moi le temps de le filmer. » Et je pense qu’on a bien fait.
RK : J’ai toujours envisagé ce film comme un portrait d’artiste.
JPS : C’était ça qui était intéressant : ce glissement d’un type n’est pas un gangster ni un bandit. C’était pas un ingénieur mais un inventeur qui malheureusement ne savait pas se vendre. Vous avez des artistes qui sont extrêmement doués mais qui ne savent pas se vendre. Or, il faut un peu les deux pour y arriver aujourd’hui. Je trouvais extrêmement touchant que cet homme qui ne savait pas se vendre — sinon, ses descendants seraient multimilliardaires aujourd’hui — comme l’eau d’une rivière qui cherche son lit, ait changé son cours et soit allé ailleurs, dans des zones inattendues. C’est recycler sa créativité et son génie créatif qui était importants.
Il choisit aussi sans choisir parce qu’il est “l’étranger”…

JPS : Bien sûr : il s’attaque à quelque chose qui, à l’époque était extrêmement important et qui aujourd’hui paraît peut-être un peu plus compliqué pour les jeunes générations : le billet, qui était un des fondamentaux de la société de l’époque. S’attaquer à l’argent, c’était s’attaquer à l’État. Pourquoi les faussaires ont écopé de peines parfois plus lourdes qu’un mec qui va prendre des bijoux dans une bijouterie et blesser ou tuer quelqu’un ? Parce qu’ils attaquaient les fondements de l’État.
On a montré le film à des adolescents dont certains issus de l’immigration dans des quartiers défavorisés avec leurs profs d’Histoire.Eet les jeunes collégiens, comprenaient très bien le truc, ils avaient fait le transfert : le film parle de tout ça sans parler de la génération d’aujourd’hui — ce qui peut être stigmatisante quand on en parle. La société française a connu ces différents flots migratoires venant de différents endroits du monde ; à cette époque-là, c’était des gens qui aujourd’hui font partie de l’Europe : des Polonais, des Italiens, des Espagnols — on disait alors que les Polacs, les Ritals, les je-ne-sais-plus-quoi venaient faire le boulot que les Français ne voulaient pas faire.
Quand vous parlez aux gens de la Banque de France aujourd’hui, Bojarski est un dieu !
Jean-Paul Salomé
Et puis il y a eu une volonté d’effacer cet homme. Le commissaire avait quand même tout préparé pour qu’il rejoigne la Banque de France mais De Gaulle a refusé. Est-ce parce qu’il était polonais ? Quand vous parlez aux gens de la Banque de France aujourd’hui, Bojarski est un dieu ! C’était l’ennemi public n°1 à l’époque mais aujourd’hui ils ont une chambre forte qu’on a eu la chance de visiter avec ses brevets, les photos des machines, les vraies plaques qu’il a gravées… Plus des liasses de faux Bojarski et chacune, c’est plus d’un million d’euros la liasse — parce que chaque billet coûte entre 7 et 8000 euros. Pour eux, c’est un peu la Joconde.
L’équivalent d’un Bojarski aujourd’hui, ce serait un hacker. Or un un hacker de ce talent serait embauché par les services de renseignement ou la police…
RK: Sauf s’il a fait beaucoup de profits avant. Un hacker qui a envie d’être embauché, il va trouver une manière de signifier qu’il peut craquer les codes et faire ce qu’il veut sans le faire. S’il prend des millions…En tout cas, dans cette notion de propriété, je crois même dans le premier ou le second article des Droits de l’Homme, juste après « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », il y a tout de suite la sacralisation de la propriété — ce que représente aussi la monnaie.
Aujourd’hui justement, où l’on parle de la possible disparition des billets qui est la seule valeur intraçable, il faut se replonger un petit peu dans cette chose-là. Je me souviens enfant, que sur les billets en francs, je lisais cette chose sur les pertes de prison encourues ; et comme tous les enfants on était fascinés par cet objet-là. Ou quand il y avait un nouveau billet : le Saint-Exupéry, qu’il était un peu original — déjà c’était un peu bizarre déjà d’avoir un billet de couleur alors que les billets étaient grands. Je crois qu’on a envie de retrouver aujourd’hui cette chose du papier, comme quand on prend un bouquin au lieu de lire sur une tablette…
En jouant ce rôle, j’ai adoré le coaching que j’ai pu avoir sur les machines ; me plonger dans ces gestes répétitifs. Ça m’a même beaucoup aidé à construire le rôle : en le faisant, j’ai senti tout d’un coup une espèce de bulle méditative dans laquelle ce personnage se trouvait. Et j’ai compris qu’il pouvait trouver une forme de paix dans cet atelier, dans ses gestes, dans ses bruits, dans ses sons, dans cette matière… C’est à la fois un geste de copiste, de faussaire, de créateur et d’artisan à répéter sans cesse les mêmes gestes. Même sur sa manière d’écouler ses billets : ce type avec sa valise qui sillonne les routes de France tout seul pour aller écouler des billets, c’était tout de suite un personnage fascinant pour moi.

Quid des inventions de Bojarski que vous montrez dans le film ?
JPS : Eh bien, elles sont toutes réelles. On a retrouvé les brevets, reconstitué ses machines grâce aux brevets et à des photos qu’on avait. Comme il n’était pas un commercial, il ne déposait pas forcément très bien ses brevets, ni ne les renouvelait quand il le fallait. Du coup, ils tombaient dans le domaine publique et d’autres s’empressaient de les prendre — je ne sais pas si on lui a piqué ses trucs, mais en tout cas, s’ils avait été enregistrés, c’est sûr qu’il aurait forcément eu des royalties sur certaines machines…

L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé (Fr., 2h08) avec Reda Kateb, Bastien Bouillon, Sara Giraudeau, Pierre Lottin, Olivier Lousteau, Quentin Dolmaire, Camille Japy, Arthur Teboul, Lolita Chammah…Sortie le 14 janvier 2026


