Un chantier maudit, une apocalypse heureuse, des retrouvailles fraternelles et un baryton cohabitent dans les salles cette semaine. Entre autres…
Grand Ciel de Akihiro Hata
Ouvrier dans l’équipe de nuit sur le chantier d’un programme immobilier futuriste — le projet “Grand Ciel” — Vincent voit dans cet emploi le marchepied pour enfin s’en sortir. Lorsqu’un de ses collègues disparaît brusquement alors qu’il s’occupait d’une malfaçon, Vincent et ses collègues en viennent à se demander si son “évaporation“ ne dissimule pas un accident. Alors que des remous agitent les ouvriers, d’étranges phénomènes se produisent à nouveau sur le chantier et la hiérarchie fait de belles propositions d’évolution à Vincent…
Le premier long métrage d’🔗Akihiro Hata tient ses promesses d’œuvrer sur plusieurs tableaux simultanément. S’il dépeint avec un réalisme brut le fonctionnement d’un chantier — et surtout ses travers, tels que ses “petits arrangements” avec la réglementation, la tendance à briser toute velléité collective des ouvriers ou l’instrumentalisation des chefs d’équipe —, il dose avec une juste mesure l’incursion du fantastique dans son récit. Le paranormal, comme symptôme et symbole d’un dysfonctionnement structurel de cette micro-société du BTP.
Laisse béton
Notons que ce fantasme d’une “cité idéale” censée révolutionner et simplifier la vie de ses occupants mais s’avérant en définitive pire qu’un habitat classique a maintes fois été abordé : en BD par Christin et Bilal dans La Ville qui n’existait pas (1977) ; dans la série Chapeau melon et bottes cuir avec l’épisode Complexe X41 (1977) ou récemment par Yann Gozlan dans 🔗Dalloway (2025). La différence ici réside dans le fait qu’avant les habitants, ce sont les bâtisseurs qui supportent les conséquences de l’orgueil architecturale, comme à Babel. Et pendant que les petites mains paient le prix fort, les donneurs d’ordres, eux, sont plutôt à l’abri ; voilà qui rappelle 🔗le triste bilan des chantiers de la coupe du monde au Qatar.

Dans Grand Ciel, Vincent est un arriviste aux ambitions contrariées qui n’hésite pas à vendre son âme… et trahir ses collègues au profit d’une hiérarchie ingrate. Espérant “prendre l’ascenseur social” pour s’élever au-dessus des autres, il va néanmoins continuer à plonger dans les tréfonds des fondations, le mouvement matérialisant sa descente aux enfers morale. On peut s’interroger sur le déterminisme ou la prédestination de ses actes : est-il voué à ses comporter ainsi ; son horizon est-il limité à celui d’un prolétariat servile ?
En surplomb demeure la question de l’’entité mystérieuse, poussière scintillante, faisant disparaître les ouvriers. Si elle punit par la mort les esclaves du chantier, elle n’inflige que des dommages plus légers (matériels et administratifs) à leurs employeurs, perpétuant cette idée d’un inégalité de traitement « selon que vous serez puissant ou misérable »…

Grand Ciel de Akihiro Hata (Fr.-Lux., 1h38) avec Damien Bonnard, Samir Guesmi, Mouna Soualem… Sortie le 21 janvier 2026.
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Amour Apocalypse de Anne Émond
Quadragénaire célibataire, Adam est le prototype du (trop) brave gars : dans le chenil qu’il dirige, même sa jeune employée l’exploite ! Pour trouver un peu de sérénité, il fait l’acquisition par correspondance d’une lampe de lumino-thérapie et entre en contact avec Tina, du service après vente. Par le miracle des voix, une étrange complicité s’instaure entre Adam et Tina, qui va au-delà de l’échange commercial. Et c’est même une drôle de relation virtuelle qui s’engage, qui des circonstances imprévues vont concrétiser…
Au tournant du XXIe siècle, un film avait raconté le cheminement d’un homme introverti, bafoué dans son foyer, mais accédant à une libération/délivrance d’autant plus jouissive qu’elle transgressait les règles et la morale petit-bourgeoise. Jonglant du burlesque à la tragédie, ce petit bijou avait en sus révélé un cinéaste, Sam Mendes, et raflé la mise aux Oscars. Depuis, American Beauty (1999) est un peu tricard, en grande partie sans doute à cause des tribulations judiciaires de Kevin Spacey, son interprète principal — et peut-être aussi parce que le vitriol qu’il aspergeait n’est plus au goût du jour. Son esprit se retrouve en partie dans cet Amour Apocalypse canadien.
À deux c’est mieux
Sur fond de dépression et d’éco-anxiété, cette charmante comédie sentimentale fait tout pour nous rendre Adam — quel symbole pour un célibataire ! — sympathique : n’est—il pas le prototype du bon gars qu’on rêve de voir accéder au bonheur tant il semble anormal qu’il en soit privé ? L’idylle improbable qu’il noue virtuellement avec Tina est à la mesure de sa situation. Et aussi dissemblables qu’ils puissent être, ne parlant pas de surcroît la même langue (le Canada s’avère idéal pour cela), les deux correspondants finiront grâce une intervention providentielle par concrétiser leur romance.

Anne Émond insuffle une réjouissante légèreté et de l’optimisme dans une histoire terriblement en phase avec la morosité ambiante ; comme une allégorie de la lumière (amoureuse) au bout du tunnel. Certes, il faut encore subir l’apocalypse, mais on la traverse mieux à deux. Primé à Cabourg, son film est aussi une occasion de revoir Piper Perabo, actrice sous employé et ici excellente. Qui sait ? Amour Apocalypse pourrait rappeler son existence aux réalisateurs souvent amnésiques et volontiers suivistes…

Amour Apocalypse (Peak Everything) de Anne Émond (Can., 1h40) avec Patrick Hivon, Piper Perabo, Élizabeth Mageren, Gilles Renaud… Sortie le 21 janvier 2026.
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Christy and his brother de Brendan Canty
Irlande, de nos jours. À quelques semaines de sa majorité, Christy est expulsé de sa famille d’accueil et est recueilli par Shane, son-demi frère, dans sa ville d’origine de Cork. Alors que l’aîné s’est rangé des voitures et cherche à recréer un nouveau cocon familial avec son épouse et son bébé, Christy se pose des questions sur sa petite enfance, leur mère droguée défunte, leurs cousins. Christy balance entre deux options : suivre la voie de ces derniers, loin de la légalité, ou s’épanouir en cultivant le donc qu’il s’est découvert dans la coiffure…
Autant se débarrasser d’entrée de la référence “encombrante” et inévitable lorsqu’il s’agit de cinéma social anglo-saxon (et de surcroît touchant à des fractures familiales) : oui, il y a ici un petit air de Ken Loach mâtiné de Peter Mullan, puisque le contexte est irlandais et qu’il est question d’enfants placés en foyer. Outre le fait de s’intéresser aux classes populaires et d’œuvrer dans un style réaliste — tant sur le versant dramatique que sur la comédie, notamment à la volubilité de ses personnages —, Brendan Canty partage avec son aîné un goût pour une écriture partagée avec un co-scénariste (ici, Alan O’ Gorman est l’équivalent de Paul Laverty), puisée dans le réel et volontiers incarnée par des non professionnels.
Cork en stock

Premier long métrage, Christy est en fait le prolongement d’un court homonyme tourné en 2019 auquel Canty souhaitait donner davantage de profondeur. Il y avait en effet largement la matière quand on voit le résultat : à la relation complexe et conflictuelle entre Christy et Shane (un lien fraternel lestée de culpabilité très tragédie antique), il ajoute l’affranchissement progressif du jeune rebelle ainsi que surtout, la très vivante (et pittoresque) description de ce quartier de Cork. C’est dans les rapports de voisinages, l’entraide, les vannes à répétition ou les timides apprivoisements entre adolescents qu’il cueille ses plus belles séquences. Mention spéciale pour le générique final en forme de clip de rap.

Christy and his brother (Christy) de Brendan Canty (Irl., 1h34) avec Danny Power, Diarmuid Noyes, Emma Willis, Cara Cullen… Sortie le 21 janvier 2026.
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Ludovic de René Paul Letzgus
Baryton reconnu au niveau international, Ludovic Tézier enchaîne les grands rôles du répertoire lyrique sur les scènes les plus prestigieuses. Entre deux représentations ou récitals, il répète à domicile avec son épouse, la soprano Cassandre Berthon, ou donne des master-class. Et mène une existence en apparence des plus ordinaire pour une superstar…
Accompagné par sa famille, un vacancier visite le musée milanais de Brera avec un émerveillement communicatif. Qui se douterait que ce touriste lambda foulera dans quelques heures la Scala pour une représentation d’Un bal masqué ? Comptant au nombre des plus grandes voix de la scène lyrique contemporaine, le baryton Ludovic Tézier ne bénéficie pas auprès du grand public de la notoriété des ténors — à qui le répertoire classique concède la majorité des premiers rôles héroïques et qui de facto se trouvent médiatiquement surexposés. Mais sa renommée dans le monde lyrique, ainsi que son goût pour la transmission et son abord facile, en font un sujet magnifique pour “désacraliser“ (dans le bon sens du terme) l’opéra.
Chanteur enchanteur
Il aura fallu quatre années à René Paul Letzgus pour composer ce portrait d’un artiste dévorant (et dévoré par) la musique à chaque instant de son existence (cela, sans que cela ne perturbe son harmonie familiale — mais le fait d’avoir une épouse du métier y contribue sans doute). Quatre années, voilà qui permet de nouer un lien de confiance et de faire oublier la caméra : Ludovic nous offre le privilège de suivre la haute stature de l’interprète en scène, en coulisses, au volant entre deux représentations ou face à des apprentis chanteurs à qui il prodigue de bienveillants conseils. Ce documentaire recueille également les souvenirs malicieux du Marseillais de jadis qui se glissait en douce à l’opéra pour assouvir sa passion.

Didactique et d’une simplicité d’accès notable — avoir choisi le seul prénom du chanteur pour titre est à cette enseigne un bon indice — Ludovic rend autant compte d’un parcours personnel que d’une pratique artisanale, méthodique et méticuleuse. La gloire, bien éphémère, dure le temps des applaudissements ; le rideau baissé, il faut aussitôt remettre le travail sur le métier pour maintenir la perfection exigée. Tézier prouve qu’il ne s’agit point là d’une contrainte mais d’une récompense lorsqu’on vit pour et par la musique ; de quoi conforter les vocations.

Ludovic de René Paul Letzgus (Fr., 1h30) documentaire avec Ludovic Tézier… Sortie le 21 janvier 2026.


