Dans son deuxième long métrage, “Baise-en-ville”, Martin Jauvat s’inspire de (sa pas si lointaine) jeunesse pour raconter les tribulations d’un anti-héros en quête de permis de conduire. Conversation lors du Festival de Sarlat.
Avant la sortie, vous avez présenté votre film en festival à des publics très différents tels que les exploitants à Charlieu ou les lycéens à Sarlat. Avez-vous noté des différences de réception ?
Martin Jauvat : J’ai l’impression que quand ça se passe bien, quand on aime bien l’humour en général, on va peut-être pas rigoler aux mêmes blagues de la même façon si on a 15 ou 75 ans. Même s’il y a quelque chose de très générationnel dans le film, je fais des petits clins d’œil aussi. Rien que le baise-en-ville du titre, c’est quand même pas de mon âge ; ou Bonne nuit les petits qui revient rythmer tout le truc… Après, j’aimerais que tout le monde aime et rigole, évidemment… En tout cas, les gens me donnent beaucoup de bienveillance, quel que soit leur âge.
J’essaie de faire un truc radical. Et quand c’est radical, forcément, c’est clivant : ça laisse des gens de côté. Je sais qu’il y a des gens qui sont pas du tout sensibles à ce type d’humour. Mais pour ceux qui aiment bien, et j’espère qu’ils sont majoritaires, bah, on est assez généreux, on n’est pas avare en blagues. Il y en a beaucoup et même qui sont pas très drôles — et ça fait partie du charme, je trouve (sourire) J’aime bien laisser des blagues pas très drôles, c’est même un luxe ! J’essaie de faire un truc hyper personnel et en allant au cœur de l’intime, ça va finir par devenir un peu universel, c’est mon pari.
Êtes-vous passé comme votre personnage de Sprite par une phase où vous étiez complètement perdu ?
Pas du tout ! Moi, je suis un énorme winner : j’ai fait HEC… non non non pas du tout : j’ai galéré de ouf. Comme le perso, j’ai fait trois licences à la fac ; après je me suis fait larguer, je suis retourné chez mes darons, j’étais en galère, je fumais des joints, je prenais des bains, ma mère m’a confisqué le bouchon de la baignoire… Tout est vrai ! Mon permis, je l’ai eu pour le tournage — pareil, mon code allait se périmer dans les six mois — l’intérim. Il y a juste la start-up que j’ai inventée parce que j’avais besoin que ça se passe la nuit pour qu’il ait le baise-en-ville et tout le truc de devoir dormir. Je bossais plutôt le jour — enfin parfois c’était tellement tôt que c’était encore la nuit.
J’ai fait pas mal d’intérim à Disney et dans tout ce coin de Seine-et-Marne où j’ai grandi, je retournais dans le pavillon de mes parents…
Mais ce n’est pas parce que j’étais en galère que je n’étais pas inspiré. Au contraire, même : toutes ces galères m’ont donné pas mal de matière. Sur le coup c’était chiant, mais si tu laisses passer quelques mois, tu trouves ça cocasse. Je pense pas que là que les success stories soient inspirantes. Je n’ai pas envie de voir des films sur des gens qui sont au top : c’est pas intéressant. J’aime bien quand c’est compliqué, qu’on trouve des solutions, de la fantaisie, de la poésie pour s’en sortir dans ce monde qui est devenu quand même assez difficile. Le film raconte ça.
Je me suis toujours inspiré de ma vie, en prenant des événements assez tristes pour moi et en les tournant à la comédie : ça permet de les exorciser. Il y a un truc un peu thérapeutique là-dedans ; c’est très intime en fait. Je galérais mais j’avais envie de faire des films : je ne pensais qu’à ça, je ne faisais que regarder des films, je faisais des courts métrages auto-produits qui n’étaient pris dans aucun festival…
Et comment vous en êtes vous sorti ?
Je faisais des courts métrages auto-produits dans mon jardin et j’ai eu la chance de pouvoir montrer un de mes films à un producteur qui aime les profils atypiques, qui aime les outsiders, qui n’ont pas fait les meilleures écoles, qui n’ont pas le meilleur CV. En plus, c’est un producteur qui faisait des films que je trouve géniaux, Emmanuel Chaumet. Il avait fait les films de Le Tourneur, de Triet, de Peretjatko, de Forgeard… Moi, j’étais très fan de Benoît Forgeard et c’est Benoît Forgeard qui a montré mon court métrage à son producteur, après avoir joué dans mon tout premier court métrage auto-produits en bénévole.
À ce moment-là, je galérais de ouf : je faisais des licences, j’étais caissier au cinéma de ma ville… enfin c’était chaud, quoi ! Et ce producteur m’a fait confiance sur mon premier long Grand Paris immédiatement, alors que je n’ai jamais fait un truc produit. Et c’est comme ça que je suis rentré dans le cinéma : par la fenêtre de la salle de bains. C’est cool aussi parce que ça apporte un peu de sang neuf. Parce que sinon, tous les mêmes écoles, tous les mêmes cercles, c’est un peu consanguin…
Vous avez évoqué le territoire dans lequel vous avez grandi. Il est presque un personnage du film mais vous le représentez à la fois comme un espace réaliste et imaginaire, poétique…
J’adore cette tension : je vais aller dans un truc effectivement presque naturaliste — les enjeux du scénario sont hyper triviaux. J’aime bien que ça soit vraiment ancré dans un territoire ; ça donne une âme en plus. En contrebalançant avec un traitement complètement irréaliste : imaginez que ce soit un Tintin en Seine-et-Marne, un Wes Anderson ou un truc aussi esthétisé mais ramené à une réalité banale. Ce décalage me plaît vraiment, je le trouve très poétique : je rajoute toujours des étoiles dans le ciel la nuit ; de la couleur partout… On a beaucoup de plans fixes, très composés, très graphiques contrebalancés par un truc prosaïque : c’est ça qui est beau, justement. L’un sans l’autre, ça ne serait pas intéressant pour moi.

Aviez-vous un moodboard pour Baise-en-Ville ?
Très très coloré, oui ! J’aime beaucoup les comédies américaines, c’est sûr : j’avais beaucoup de Miyazaki dans mon moodboard. Et figurez-vous qu’il y avait pas mal Les Tuches — qu’on aime ou qu’on aime pas il y a quelque chose de graphique, de radical à l’image. C’est très très très coloré à la différence de beaucoup de comédies françaises où on s’en branle, finalement, de l’image tant que Didier Bourdon fait sa bonne blague — je lui tire dessus mais vrai, je suis fan des Inconnus à la base.
Les comédies un peu interchangeables, c’est peut-être les films qui vont avoir le plus de mal survivre aux IA et c’est dommage parce que pour moi la comédie c’est le genre le plus intéressant. Elle a tendance à s’en foutre de l’image alors que pour moi c’est un médium hyper intéressant. Le son aussi. Moi j’ai tendance à surmixer, à faire beaucoup de bruitage, comme dans un cartoon. À suresthétiser quelque chose de banal mais toujours pour raconter des trucs hyper prosaïques.
Citer Wes Anderson, ce n’est pas un hasard…
Non c’est pas un hasard du tout. Tati aussi. Demy aussi : la couleur, clairement.
Est-ce rassurant que des comédiens-réalisateurs comme Emmanuelle Bercot ou Michel Hazanavicius aient adhéré à votre projet ?
S’ils viennent, on se dit qu’on n’est pas en train de faire totalement de la merde, c’est vrai. Ils apportent une garantie : ils ne vont pas aller sur n’importe quelle connerie. Je n’étais pas sûr de faire ce film, mais à un moment j’ai décidé de le faire et d’y croire à 100% — on ne peut pas y aller à la moitié. Au début, je trouvais ça trop inintéressant un mec qui passe le permis : ça manquait de folie. Mais les gens étaient très enthousiastes sur le scénario, alors ça me donnait de la force. Je n’avais pas envie de céder à cette euphorie, j’étais assez paranoïaque : je n’ai vraiment pas du tout confiant en moi ; je me demande ce que je fous là tout le temps…
Pour la monitrice d’auto-école, il fallait quelque’un de très haute en couleur. Quand j’ai vu des interviews de Bercot, tellement brute de décoffrage, tellement cash, j’étais sous le charme total. Je l’ai rencontrée et je lui ai dit : « je veux que ce soit toi » ; elle a dit oui. Pour Hazanavicius dans le rôle de mon daron, c’est un rêve de gosse ! Et il est trop bon acteur surtout : il est énorme dans Jacky au royaume des filles ; on n’en parle pas assez mais il a un des premiers rôles. Il est trop drôle, il a le bon timing… C’est un plaisir.

Leurs expériences vous ont-elles servi ?
Michel a fait une petite passe sur le scénario : il m’a proposé des vannes. J’en ai gardé quelques-unes.« On t’aimera quand tu nous laisseras dormir », c’est lui qui l’a trouvé. Il y en a certaines que j’aimais beaucoup, mais je les ai coupées quand même, finalement. Bercot non, elle était là comme actrice. Même si je lui demandais son avis, elle m’encourageait, mais elle n’allait jamais se mettre à ma place et commencer à me dire comment on fait un film. Elle était vraiment au service de la mise en scène.
Hazanavicius, il n’est pas comédien, il était là pour être avec moi, pour faire le truc, on s’amusait. Jamais il m’a dit : « mais pourquoi tu ne fais pas ça ? » Jamais de la vie. Si je leur avais demandé, je pense qu’ils m’auraient donné des conseils. Ce qui est bien, c’est qu’ils sont généreux et étaient à l’écoute ; ils ne sont pas venus m’apprendre la vie mais parce qu’ils savaient que j’étais comme ça, plutôt décontracté avec ma façon de bosser. C’’est pas comme s’ils manquaiten de taf. Ils sont venus parce qu’ils aimaient ce style-là, je pense. Je parle à leur place, mais j’ai compris un peu le truc…
Avez-vous toujours pensé interpréter le premier rôle ?
Je n’étais pas mon premier choix ; c’est mon producteur qui a voulu que je joue… Mais je suis content : en fait, je m’auto-censurais. Je pensais à quelqu’un d’autre en écrivant ; je peux vous dire si vous voulez : Pierre Nin… (rires) Je cherchais une connerie, j’allais dire Lino Ventura (sourire) Ça va vous paraître con, mais à la base je pensais à Lebghil pour jouer mon rôle ; je lui avais même dit. Et après j’ai dû lui dire qu’en fait c’était moi. C’était horrible ! Merci de retourner le couteau dans la plaie (rires)
Le truc, c’est qu’il a passé un âge entretemps : tu le mets en maillot de foot dans la baignoire, c’est un peu glauque. Je ne dis pas que je suis pas glauque, mais il l’est plus que moi. C’est un daron, maintenant !
Finalement, comment êtes-vous parvenu à ne pas vous auto-censurer ?
Sur le jeu ? Bah je sais ce que je veux, je le fais ; c’est assez fluide, justement. Pour le coup, j’étais plus stressé quand c’était pas moi devant la caméra. Après, tout le monde est assez facilement rentré dans son personnage et c’était c’était trop bien ; je ne changerais personne au casting, je suis trop content ! Mais quand c’était moi, je me disais : « ça va rouler » Je ne me posais pas 36 000 questions : le personnage est hyper proche de moi.
Quand tu finis la prise, tu sens si tu as fait de la merde ou si ça va. Je commence à avoir de l’expérience là-dessus, à savoir ce que je fais. Et c’est hyper agréable de jouer, je prends du plaisir à faire des blagues. J’essaie de prendre du plaisir sur mes films parce que sinon ça n’a aucun sens. Parfois je me trompe : je suis persuadé d’avoir fait un truc génial et en fait c’est de la merde (rires) J’arrive au montage : « j’aurais dû refaire une prise » (rires)
C’est un pari…
C’est complètement un pari. Chaque blague, c’est un pari : il y en a certaines qui marchent pas, qui marchent moins bien… Je ne pourrais pas, comme certaines grosses prod, faire un questionnaire de satisfaction : « ah, les gens n’ont pas rigolé ; je la coupe ». C’est horrible. Les films qui me plaisent, qui ont du charme, c’est ceux qui ne sont pas parfaits, qui ont des petits défauts, des petits trucs… Si c’est une énorme machine totalement bien huilée, ça ne me parle plus, c’est moins personnel…
Avez-vous déjà une nouvelle idée en tête ?
En général, j’ai des idées depuis longtemps et je laisse un peu vadrouiller dans un coin de ma tête. À un moment je me dis : « bon allez, celle là je la choppe ! » En ce moment, il y a un truc un peu un peu à la Fargo des frères Coen qui me plairait — mais à Chelles et en un peu moins violent — et je m’éclate à l’écrire. Je ne cherche que le plaisir : si ça me fait chier de l’écrire, j’abandonne ; et là, c’est juste du kiff. Il y aura de l’action, donc je vais m’éclater à faire des cascades — j’ai décidé de jouer dedans.
C’est intéressant de montrer le monde et de réfléchir un peu sur ce qu’on est en train de faire. Je ne veux pas que ça soit trop frontal, trop lourd, trop appuyé mais j’essaie toujours d’avoir une sorte de propos social politique qui sous-tend la comédie. Sinon, je trouve que ça sert à rien.

Baise-en-ville de & avec Martin Jauvat (Fr., 1h34) avec également Emmanuelle Bercot, William Lebghil, Michel Hazanavicius, Sébastien Chassagne, Géraldine Pailhas, Anaïde Rozam… Sortie le 28 janvier 2026.


