Cette semaine dans les salles, deux manipulateurs se répondent pendant qu’un Chellois tente de passer son permis de conduire. Entre autres…
Gourou de Yann Gozlan
Coach en développement hyper charismatique, Matthieu “Matt” Vasseur exerce une influence redoutable sur des millions d’individus, qu’il galvanise en ligne ou lors de sessions de motivation collective. Son emprise alerte les autorités qui songent à réglementer le secteur flou où il a bâti sa start up psycho-manipulatoire. Mais Matt ne compte pas se laisser faire et est prêt à tout pour poursuivre son idéal de réussite. Vraiment tout…
À l’instar de nombreux cinéastes, Yann Gozlan tourne souvent le même film — comprenez : il poursuit jusqu’à l’obsession une poignée de thèmes (dissimulation, manipulation, usurpation d’identité…) qu’il dissèque, analyse, sous toutes leurs coutures. Le plus fort étant qu’il use volontiers pour cela d’un personnage totem — Matthieu Vasseur, son François Pignon à lui — incarné ici pour la troisième fois par Pierre Niney — même s’il peut parfois endosser d’autre alias, à l’image de celui plus éthéré du personnage-titre de son précédent long métrage, 🔗Dalloway (2025). Gourou est donc un nouveau thriller autour d’un mythomane s’enferrant dans ses mensonges, à grande échelle, jusqu’au crime. Mais pas seulement.
Miroir magique
Au-delà de l’apparence de redite avec Un homme idéal (2015), le thriller s’avère prenant : Gozlan a le sens du rythme comme du cadre. S’intéresser à la dramaturgie de l’emprise via le coaching et les fariboles new age du développement personnel est aussi pertinent : cela renvoie à tous les fonctionnements sectaires, d’embrigadement religieux ou politique reposant sur la fascination pour la figure du chef providentiel. L’attirail numérique que Matt déploie pour assujettir ses disciples (en les dupant) devrait dessiller quelques utilisateurs compulsifs des réseaux prompts à vénérer des “influenceurs“. La popularité de Pierre Niney comme cheval de Troie pour éveiller les consciences ?

Mais le plus intéressant est à venir. Dans Gourou, un projet de loi vient à menacer le business de Matt Vasseur en réglementant son activité. Et que fait le “héros” pour rallier à ses intérêts le bon peuple ? Il va plaider sa cause de manière intéressée et complotiste sur le plateau de Cyril Hanouna. Ce dernier n’a-t-il pas eu à un moment l’impression d’effectuer un contre-son-camp majuscule en se faisant l’hôte et le défenseur d’un personnage (certes de fiction) se révélant être un escroc et un criminel — donnant raison à tous ceux qui l’accusaient de pratiquer un sensationnalisme débridé ?
Si Gozlan et Niney ont prémédité cette situation, de surcroît en étant produits et distribués par une filiale du groupe Bolloré, force est de leur reconnaître une certaine malice et de brio dans l’art du troll. Mais ne nous réjouissons pas trop vite : la fin du film verse plutôt dans le pessimisme quant à la puissance des manipulateurs et leur faculté à survivre à toutes les tentatives pour les démasquer.

Gourou de Yann Gozlan (Fr., 2h04) avec Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajon, Jonathan Turnbull, Christophe Montenez, Holt McCallany… Sortie le 28 janvier 2026.
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Baise-en-ville de & avec Martin Jauvat
Post-étudiant en pleine déconfiture existentielle, Sprite glande dans le pavillon de ses parents en banlieue parisienne. Sommé par sa mère de se remuer, il se résout à trouver un boulot. Mais sans permis de conduire, la tâche est quasi impossible. Et comment payer les leçons de conduite sans travail ? Un miracle lui permet de trouver un emploi nocturne et une monitrice atypique d’auto-école le jour. Mais il va falloir ruser pour concilier les deux en trouvant des plans pour découcher…
Couleurs acidulées, ambiance décalée, comique à la limite de l’absurde ou du bancal 🔗(mais assumé comme tel)… Martin Jauvat transforme le rien ordinaire en conte merveilleux pour ravi de la dèche, où sa bonne fée serait une monitrice d’auto-école brute de décoffrage. Cette manière de métamorphoser le réel et ses contraintes en une imagerie adoucie conforte Sprite (!) dans sa posture d’ado attardé peinant à assumer sa vie d’adulte.

Doit faire ses preuves à l’examen
Dans ce film aux enjeux minuscules, aimable mais anodin, il y a quelque chose de singulier de voir l’auteur-interprète coexister avec des “icônes” cinématographiques tels que Hazanvicius ou Bercot. Ont-ils la prescience qu’il incarne une importante voix générationnelle et qu’il faut l’accompagner sur ce qui reste encore un film hybride ? Plus tout à fait court, pas encore tout à fait long ; adolescent dans sa forme comme l’est le protagoniste, Baise-en-ville bénéficie d’une onction professionnelle et médiatique rare, sans doute démesurée au regard de ce qu’il représente. Tant mieux pour Jauvat. Toutefois, ce pécule de sympathie s’avère d’une haute volatilité si les résultats chiffrés ne sont pas au rendez-vous…

Baise-en-ville de & avec Martin Jauvat (Fr., 1h34) avec également Emmanuelle Bercot, William Lebghil, Michel Hazanavicius, Sébastien Chassagne, Géraldine Pailhas, Anaïde Rozam… Sortie le 28 janvier 2026.
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Nuremberg de James Vanderbilt
1945. L’Allemagne vient de capituler après le suicide d’Hitler. Les Alliés se disputent sur le sort des dignitaires nazis : faut-il les fusiller ou bien les juger ? Les Américains obtiennent la constitution d’un tribunal militaire international que l’honorable Robert H. Jackson, juge à la Cour suprême, doit mettre en place. Le psychiatre Douglas Kelley est alors mandaté pour évaluer les prévenus et savoir si leur état est compatible avec un procès. Il va se pencher tout particulièrement sur la personnalité du bras droit d’Hitler, Hermann Göring…
« Qui veut dîner avec le diable doit avoir une longue cuiller », dit le proverbe. L’orgueilleux Dr Kelley aurait dû y penser lorsqu’il crut pouvoir cartographier sans risque la psyché d’un des criminels les plus froids, pervers, retors et manipulateurs que la terre ait jamais portés. Sans surprise, son entreprise lui causa davantage de dégâts qu’elle n’en infligea à son roué patient qui — on ne divulgâche rien, l’Histoire est connue — réussit à partir comme il le souhaitait malgré le verdict des juges. Preuve de la dangerosité, de la venimosité d’une idéologie capable d’intoxiquer psychologiquement par contigüité seule — et ses mises en garde sur le risque d’une résurgence du fascisme à l’attention de ses contemporains ne l’épargneront pas d’une issue tragique.
À l’ancienne
Si l’on comprend la pertinence d’aborder ce sujet, la nécessité mémorielle de rappeler à notre époque oublieuse la réalité et la vérité de ce passé ; si l’on note l’insistance dont Vanderbilt fait preuve pour faire résonner les avertissements de Douglas Kelley, on peut se montrer déconcerté par la forme ou la facture de son film. Comment en effet peut croire en 2025 que traiter d’un “grand sujet“ équivaut à un blanc-seing ? Que reproduire des schémas narratifs des années 1950 fonctionne encore — telle cette séquence balourde pour présenter Kelley, tentant de séduire dans un train grâce à un tour de magie un personnage prétexte (mais séduisante) de journaliste ? Que placer face à face deux récipiendaires de l’Oscar qualifiera d’emblée le film pour les statuettes ? Pour le coup, c’est raté…

Certes, on peut excuser des aménagements nécessaires pour les besoins de la fiction tant que le sens de l’Histoire n’est pas perverti. Mais le polissage à l’extrême et la conformation hollywoodienne ont ceci d’horripilant qu’ils finissent par saboter les meilleures intentions et transforment une potentielle entreprise édifiante en pudding industriel et impersonnel.

Nuremberg de James Vanderbilt (E.-U.-Hngr., 2h28) avec Russell Crowe, Rami Malek, Richard E. Grant, Michael Shannon… Sortie le 28 janvier 2026.


