Cette semaine sur les écrans, deux hommes qui ambitionnent de réussir à travers l’art se mesurent à l’échec. Entre autres…
À pied d’œuvre de Valérie Donzelli
Photographe professionnel ayant bien vécu de son art, Paul Marquet a décidé un (beau ?) jour de lâcher le succès, l’argent, la stabilité pour écrire. Dans sa quête d’absolu créative, il va se dépouiller de tout — du confort à sa famille — et devoir financer son nouvel idéal. Pour cela, il se met à accepter des petits boulots d’autant moins bien payés qu’ils sont proposés sur une plateforme en ligne selon une enchère dégressive. L’intello troque son ordinateur contre une expertise de factotum et le dénuement contre la précarité…
« À la sueur de ton front tu mangeras du pain ». Depuis la Bible (et sans doute même avant), l’Homme accepte comme naturelle, voire nécessaire, la pénibilité du travail. Comme si tous les désagréments subis durant son labeur contribuaient à éponger quelque vieille ardoise édénique. Les artistes n’échappent pas à cette malédiction : souvent décrits comme vivant dans des sphères éthérées, dépourvus de toute considération terrestre, on exige d’eux la vache enragée et que leurs œuvres soient consubstantielles à d’infinis tourments… En somme, rien ne peut s’obtenir dans la légèreté ni la joie : chacun doit faire l’épreuve de la souffrance pour mériter sa part. Et peut-être, l’éphémère satisfaction d’une réussite.
En bossant en écrivant
En moine soldat de l’écriture, Paul s’obstine avec une forme de vertige dont on ne saurait dire s’il tient de l’orgueil ou de l’humilité. Son sacrifice jusqu’à l’obsession, à l’avilissement matériel volontaire, se transforme en drogue dans le temps qu’elle devient le carburant de son inspiration. Toucher du doigt la misère des sans grades en étant exploité (et revendiquer l’authenticité de l’être) le légitime dans sa démarche littéraire. Il lui faut vivre la galère et se défaire de ses anciens oripeaux pour pouvoir écrire. La démarche pourrait rappeler les enquêtes documentaires à la Florence Aubenas (Le Quai de Ouistreham), mais elle porte moins sur la révélation d’un contexte social que sur une épiphanie artistique personnelle.

Certes, en creux et dans les marges, À pied d’œuvre montre bien cette économie du diable par la queue, l’uberisation ignoble de la tâche par des particuliers plus ou moins sympas ; de même qu’il évoque les paradoxes de ce monde de l’édition qui rétribue chichement ses auteurs — mais où les éditeurs n’ont visiblement pas de problèmes de loyer. Sans insister sur le sujet, Valérie Donzelli diffuse ces thèmes en arrière-plan, rendant la croisade solitaire de Paul moins égoïste qu’elle ne pourrait sembler de prime abord.
Prix, concours…
Justement distingué à Venise par un Prix du Scénario (pour Valérie Donzelli et 🔗Gilles Marchand), À pied d’œuvre est, après 🔗L’Affaire Bojarski, le second film depuis le début 2026 où Bastien Bouillon impose sa silhouette. Après une quinzaine d’années de métier, quatre films par an en moyenne et une consécration comme “espoir“ (en 2023 !), il devrait enfin pouvoir être considéré par la profession comme digne d’être éligible aux plus prestigieux trophées. Après tout, il est au moins autant du sérail que Swann Arlaud…

À pied d’œuvre de Valérie Donzelli (Fr., 1h30) avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen… Sortie le 4 février 2026.
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The Mastermind de Kelly Reichardt
1970, aux États-Unis. La trentaine, Mooney végète professionnellement, au grand dam de son père juge et de sa mère qui accepte en secret de lui financer un hypothétique projet entrepreneurial. Elle ignore qu’elle lui permet de mettre sur pied le casse de trois toiles dans un musée, que Mooney a minutieusement conçu. Mais entre l’exécution du plan contrecarrée par des bras cassés et l’écoulement du butin, rien ne se déroulera pour ce cerveau trop intello…
Est-ce un hasard si The Mastermind arrive après Showing Up (2022) ? Ils forment en tout cas un diptyque édifiant sur la création artistique en échec : d’un côté une plasticienne qui hésite, achoppe, se laisse envahir par ses problématiques familiales alors qu’elle devrait rester concentrée sur la conception de son exposition ; de l’autre un homme obnubilé par l’art dans lequel il voit une issue pour fuir le cul-de-sac de sa vie routinière. Pour Kelly Reichardt, l’œuvre d’art n’est pas une fin en soi mais un prétexte — un McGuffin — permettant de parler de ce qu’il y a autour de sa présence.
1970
C’est en effet ici moins le cambriolage que le contexte d’une époque que la réalisatrice capture et encapsule dans son film — pour rester dans la thématique, on pourrait presque parler d’un travail virtuose de faussaire tant elle parvient à restituer. Dès les premières images, on croirait à un authentique film de la fin des années 1960 : décors, costumes, gueules, cadrage, étalonnage et rythme global du film… tout concourt à évoquer un film indépendant du Nouvel Hollywood. Le parcours du personnage-titre, stratège à la petite semaine, rappelle également les itinéraires bancals des anti-héros fleurissant dans ces années de guerre du Vietnam, où la jeunesse (les baby-boomers) oscillaient entre contestation et désespérance — revoir Macadam Cowboy (1969) ou Le Canardeur (1974).

Loin de se borner à un exercice de contrefaçon, The Mastermind est à l’instar deInside Llewyn Davis (2013) des frères Coen un très beau et très pathétique portrait d’individu, d’autant plus captivant qu’il le suit quasiment en permanence, usant d’un sobriété pouvant paraître surprenante. Ce “minimalisme omniprésent” fait écho à celui de l’espace à l’écran, encore vierge de ces produits de la société de consommation saturant le moindre recoin de notre existence. Rappeler que le monde occidental était alors encore “empli de vide” et que l’on pouvait espérer y tracer sa route, a de quoi laisser songeur, sinon nostalgique…

The Mastermind de Kelly Reichardt (É.-U., 1h50) avec Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro… Sortie le 4 février 2026.


