Cette semaine sur les écrans, une vieille dame rebelle, une infirmière endeuillée et des pilotes d’élite. Entre autres…
Rue Málaga de Maryam Touzani
Appartenant à la communauté espagnole du Maroc, Maria Angeles a toujours vécu à Tanger et compte bien y finir ses jours dans son appartement de la rue Málaga. Lorsque sa fille Clara débarque pour lui annoncer qu’elle est contrainte de le vendre, Maria Angeles est dévastée. Refusant de suivre Clara en Espagne, elle préfère aller dans un EHPAD tangérois dont, très vite, elle va s’échapper pour revenir habiter en cachette son appartement occupé. Et reconquérir ses souvenirs avec la complicité des habitants du quartier…
Entre Une histoire simple de Claude Sautet et La Vieille Dame indigne de René Allio, Rue Málaga est de ces films où l’héroïne effectue, plus ou moins tardivement, l’apprentissage de sa liberté de femme en dépit de son environnement familial. Elle choisit enfin d’agir à sa guise alors que d’autres lui ont dessiné sans la consulter un autre programme, plus conforme à la norme… ainsi qu’à leurs intérêts propres. Ici, la révolution de velours de Maria Angeles n’en est pas moins ferme ; et son inébranlable obstination finit par faire plier l’autorité. Plus fort que le clerc Bartleby !
L’âge de madame est avancé
Mais Rue Málaga n’est pas que l’histoire de Maria Angeles : celle-ci peut en effet se voir comme un prétexte à l’évocation de cette étonnante enclave linguistico-communautaire, cette utopie tangéroise où cohabitent et devisent ensemble Espagnols et Marocains dans une ambiance de village : dans ce quartier cosmopolite, la Méditerranée en partage abolit les frontières. 🔗Maryam Touzani y fait flotter conjointement deux époques : certes la nostalgie est perceptible, mais exempte de mélancolie. Le passé n’empêche pas le présent d’exister : il lui donne de l’épaisseur, une texture donnant plus tangible qu’il trouve des échos dans les meubles et objets de l’appartement de Maria Angeles.

Ce rapport sensoriel et sensuel aux choses, la réalisatrice l’avait déjà exploré dans son film précédent Le Bleu du kaftan ; elle va plus loin encore ici en suscitant la vue, l’odorat, le goût, l’ouïe avec ses séquences de marché, de préparations culinaires… Toutes ces couleurs, épices, saveurs et ambiances constitutives de ce Tanger auquel Maria Angeles est indissolublement liée. Enfin, il y a la dimension sentimentale, parachèvement pudique mais bien réel de cette reconquête de la vie jusque dans sa dimension la plus intime.
En Carmen Maura, le personnage de Maria Angeles a trouvé une merveilleuse incarnation de cette rébellion du troisième âge, à la fois têtue et malicieuse. Cela fonctionne à l’écran parce que l’on a envie de l’accompagner dans sa nécessaire transgression mais également — ne nous voilons pas la face — car la comédienne a déjà par le passé campé des rôles de femmes (trop) sages faisant voler les carcans pour exprimer leur vraie nature. Gagner en expérience n’a pas que de mauvais côtés…

Rue Málaga (Calle Málaga) de Maryam Touzani (Fr.-Esp.-Mar.-All.-Bel, 1h56) avec Carmen Maura, Marta Etura, Ahmed Boulane… Sortie le 25 février 2026.
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Woman And Child de Saeed Roustaee
Veuve et mère de deux enfants — dont Aliyar, un garçon très turbulent —, Mahnaz vit avec sa mère et sa sœur et travaille comme infirmière dans un hôpital. Alors qu’elle se prépare à convoler avec son fiancé Hamid, Aliyar est exclu de l’école puis victime d’un dramatique accident. Dévastée par cet événement tragique, Mahnaz va chercher à comprendre ce qui s’est réellement passé…
Montré à Cannes l’an dernier, Woman And Child avait été programmé dans la foulée pour cette sortie dans les salles françaises à la fin de l’hiver. Bien avant, donc, les nouvelles répressions sanglantes opérées par le régime de mollahs à l’encontre de la population. S’il ne rend pas compte explicitement de cette situation, ce film — comme le précédent long métrage du réalisateur, Leila et ses frères (2022) — permet en partie de mieux cerner le contexte de la société iranienne par la métaphore.
Les femmes et les enfants d’abord
Au-delà de la photographie explicite qu’il délivre de certaines institutions du quotidien malades — l’école, l’hôpital, la famille… — Saeed Roustaee évoque surtout l’omniprésence d’une caste vieillissante exerçant un potentat insupportable de délétère sur la jeunesse. Telle Cronos dévorant ses enfants, elle vassalise, opprime et tue ceux qui cherchent à s’affranchir des carcans moraux imposés. Dépositaires de l’argent (ou plutôt, de l’or), soutenus par les autorités religieuses, menteurs, les aînés constituent la force d’inertie du régime tandis que les nouvelles générations aspirent à sortir de cette écrasante tutelle.

À cette menace constante s’ajoute pour les femmes le risque de tomber de Charybde en Scylla, en fuyant un père pour trouver un mari du même acabit. Woman And Child s’achève sur une solution intermédiaire où des femmes, par la force des choses et la cruauté du hasard, se regroupent au seins d’une sorte de gynécée. Dans un équilibre qui ne les satisfera sans doute pas toutes, mais qui au moins les préservera et les protègera après le pire. Et les prémunira d’autres pires ?

Woman And Child (زنوبچه) de Saeed Roustaee (Irn, 2h11) avec Parinaz Izadyar, Sinan Mohebi, Payman Maadi… Sortie le 25 février 2026.
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Athos – Au cœur de la patrouille de France de Mathieu Giombini
Fin 2024. La passage de témoin s’effectue entre le commandant de la Patrouille de France 2024 et son successeur. De nouveaux pilotes rejoignent ce corps d’élite et tous ensemble entament la longue préparation du programme 2025. Dans cette chorégraphie aérienne où rien n’est laissé au hasard, les 8 Alpha-Jet apprennent à ne faire qu’un avion au fil d’incessantes répétitions. Au plus près du ciel… et parfois à quelques millimètres du drame…
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque ». Les vers de René Char — qui fut, à L’Isle-sur-la-Sorgue, le “voisin” de la Base aérienne 701 de Salon-de-Provence — viennent naturellement à l’esprit lorsque l’on observe le labeur des pilotes engagés avec un mixte de passion et de concentration dans l’élaboration de leur démonstration. Rarement routine fut aussi périlleuse que celle de ces Icare visant l’excellence au moins autant par nécessité vitale que par orgueil esthétique ! Bien loin des fanfarons de Top Gun se mesurant les biceps, les Athos — du nom leur indicatif radio — forment avant tout un corps de ballet où le moindre frôlement est proscrit.
Leur vie en l’air
Déjà chanceux d’avoir eu l’autorisation de suivre de l’intérieur la vie d’une Patrouille durant un cycle annuel complet, Mathieu Giombini peut remercier sa bonne étoile d’être tombé sur la promotion idéale dramaturgiquement parlant. Car non seulement il a pu mettre en boîte de belles images (que la projection en IMAX rend encore plus immersives), tourner des interviewes avec de “bons clients“ pédagogues à l’enthousiasme communicatif mais il a indirectement bénéficié d’un coup de théâtre : le crash — heureusement sans victimes — de deux appareils durant une session d’entraînement.
Rappelant la cruelle réalité et la dangerosité de l’exercice, cet événement montre aussi la rapidité avec laquelle le groupe est amenée à gérer ce situation de crise pour reconstituer une patrouille opérationnelle dans les délais impartis, pendant que les convalescents se retapent. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »… En tout cas, il faut presque repartir de zéro puisque les automatismes sont désynchronisés. Mais au bout du bout, tout le monde finit par arriver au 14 juillet en même temps…

Athos – Au cœur de la patrouille de France de Mathieu Giombini (Fr., 1h30) documentaire… Sortie le 25 février 2026.


