Décidément prisé par les cinéastes marocaines en ce moment, Tanger est à nouveau à l’honneur dans “Derrière les palmiers” où l’on suit Mehdi, travaillant dans le bâtiment pour son père, écartelé entre une jeune boulangère à qui il a promis le mariage et une Française issue d’une famille aisée. Conversation avec la réalisatrice Meryem Benm’Barek lors des Rencontres du Sud.
Au début des Nuits de la pleine lune, Éric Rohmer place cette épigramme qu’il prétend être un proverbe champenois : « qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison ». Vous auriez pu également la prendre pour Derrière les palmiers…
Meryem Benm’Barek : Je crois que je l’ai vu il y a très longtemps quand j’étais adolescente ou jeune fille. Il a eu une meilleure idée que moi (rire) Ça aurait été parfait comme voix-off pour l’ouverture de mon film. Effectivement, il s’agit là d’un homme pris entre deux femmes et donc deux choix de vie possible qui s’offrent à lui. Il va courir derrière une espèce de rêve un peu capitaliste, tout va s’effondrer et finalement, il perdra tout.
Néanmoins, ce qu’il faut garder en tête, c’est que ce rêve capitaliste dont je parle dans le film — cette espèce d’ascension sociale représentée par la famille du personnage de Marie — n’était pas l’élan principal qui l’a poussé à aller vers Marie. L’élan principal est d’ordre sexuel : à la base, c’est un jeune homme qui désire une femme ; c’est une jeune femme qui le désire. En tout cas, c’est un désir partagé mais qui ne peut pas en fait être consommé du fait des normes sociales. C’est cette frustration sexuelle qui va le pousser à aller vers Marie d’abord par facilité et puis, finalement, il va petit à petit être pris dans cet engrenage.
Sauf que ça ne va pas être suffisant pour Marie ; elle va devoir le façonner pour qu’il soit acceptable dans son monde : lui trouver un boulot acceptable (parce que travailler sur des chantiers) ; l’habiller… C’est une violence qui est exercée sur lui mais elle n’en a pas conscience puisqu’elle-même subit exactement la même violence de la part de sa mère. Il y a un espèce de cercle vicieux qui se reproduit constamment jusqu’à ce qu’on prenne conscience de l’on est et ce qu’on produit.
Vous montrez effectivement dans votre film un rapport de domination économique et capitalistique, mais il est plus matriarcal que patriarcal…
Oui, c’est marrant que vous parliez de ça, parce qu’en fait c’était aussi le cas dans mon premier film [Sofia, NDR]. Je n’avais même pas le rapprochement. Ke pense qu’on est traversé même inconsciemment par ce qu’on connaît. Autour de moi, j’ai toujours vu des femmes prendre en charge les choses économiques et la responsabilité de la famille, les décisions importantes… Cette idée de capital économique par les femmes, peut-être que ce n’est pas quelque chose que l’on voit suffisamment au cinéma. Ça reflète quand même une réalité.
Bon, il existe encore un tel gap entre les hommes et les femmes d’un point de vue économique que c’est pour ça qu’on ne le retrouve pas communément dans les récits. Là, je trouvais ça intéressant pour le rôle de Marie, pour son rapport aussi à la mère. C’est très compliqué, les relations mère-fille ; c’est quelque chose de viscéral, complexe… Il y a ce que la mère projette aussi sur son enfant, il y a ce que l’enfant, la fille projette sur sa mère et ce qu’elle veut peut-être ne pas reproduire… C’est très complexe. Je trouvais ça intéressant de l’aborder sous cet angle-là et de faire un personnage masculin un peu effacé — un personnage de père, encore une fois, c’est vrai que c’était le cas aussi dans Sofia.
Comment avez-vous choisi vos actrices. Le fait qu’elles soient si physiquement distinctes a-t-il eu une incidence ?
D’abord c’était un choix d’actrices que j’aime, que j’admire pour leur travail et pour les choix de films qu’elles font. Pour le personnage de Marie, j’ai tout de suite pensé à Sara [Giraudeau, NDR] parce qu’il y avait quelque chose dans sa voix de femme enfant que je trouvais assez intéressant : en fait, cette femme a 40 ans mais elle est encore coincée avec ses parents et elle a du mal à prendre son envol. Je trouvais que ça voix amenait ce truc pouvant être à des moments un peu énervant mais aussi touchant.

Pour Selma, je voulais vraiment qu’elle soit à l’opposé physiquement et c’est quelque chose qu’on a travaillé aussi dans le jeu. Comme le côté un peu aérien de Sara, qui apparaît dans sa robe blanche, on a l’impression qu’elle flotte ; tout est simple, tout est facile, elle est hors sol tout le temps. Alors que le personnage de Selma que joue Nadia, on l’a plutôt travaillé comme ancré sur terre, pragmatique.
Ce qui est intéressant avec Selma, c’est qu’au départ, elle est une jeune fille naïve, elle s’amourache de ce mec. Il y a quelque chose d’un peu léger presque à la Emmanuel Mouret et quand ça bascule, ça bascule vraiment. Elle montre un autre visage d’elle-même et devient inquiétante. C’était ça que je voulais travailler : c’est quand même un thriller ! J’allais travailler aussi cette idée de switch : elle n’a pas le choix, il faut qu’elle s’en sorte ; Mehdi est littéralement traqué. À par moment, on se dit qu’elle est capable de tout — et c’est d’ailleurs pour ça qu’il lui propose un deal parce qu’il ne voit pas comment il va s’en sortir.
Il y a également une sous-intrigue derrière le thriller autour de l’escroquerie dont un ami de Mehdi est victime. Quelle était l’idée : montrer cette réalité économique marocaine ?
Ça raconte le contexte social marocain d’aujourd’hui pour les jeunes, qui est un reflet de ce que Medhi dit : il y a un plafond de verre, les jeunes ont beaucoup de difficultés à mettre en œuvre leurs projets, s’ils ne sont pas aidés ni accompagnés — et ils sont même empêchés par leur milieu. L’escroc qui “vend“ le local le dit : « tout part : les étrangers achètent tout ; il faut vite saisir l’occasion ils viennent de partout ils achètent tout. » Le Maroc est très en vogue en ce moment, il a le vent en poupe. C’est vrai qu’il y a de plus en plus d’étrangers qui s’installent, qui investissent… Que reste-t-il pour les Marocains et notamment les jeunes ? C’est pour ça qu’il y a eu des manifestations récentes dans la GenZ. C’est de ça qu’il s’agit principalement.
Avez-vous filmé d’une manière différente la séquence-clef du film où Mehdi s’échappe de nuit du taxi après avoir abandonné Selma ?
Ah mais vous avez l’œil, c’est la première fois qu’on le me dit ! Tout a fait : on a fait un truc qui s’appelle le shutter. Vous vous rappelez l’ouverture de Chunking Express ? Je crois que c’est la plus belle ouverture de l’histoire du cinéma — vous pouvez la retrouver sur Youtube, je la regarde par plaisir de temps en temps comme ça. Je l’avais en tête ; malheureusement je n’avais pas les bonnes optiques pour aller aussi loin que cette ouverture. Et puis, il fallait beaucoup plus de moyens pour vraiment avoir ce rendu-là. Néanmoins, ce que je voulais, c’est qu’il soit flouté quand il court, que ça soit un peu saccadé, pour exprimer un peu son brouillard : tout va vite et il est dans le brouillard, il est perdu. Pour obtenir ce rendu, il y a ce petit bouton shutter sur la caméra et il faut accélérer l’image.
Le titre est très métaphorique. Est-il votre choix initial ?
Franchement oui, je l’ai trouvé tout de suite. Au début c’était un titre anglais : Behind the Palm trees. Je voulais garder un titre international anglais mais pour la sortie française mais c’était mieux d’avoir un titre français, c’est normal. Pour moi, le film a une dimension internationale :il y a des acteurs français, il y a de l’anglais, il y a de l’arabe, il y a quelque chose de représentatif aussi de la ville de Tanger qui est très cosmopolite… Mais “derrière les palmiers”, c’est : qu’est-ce qui se joue dans les arrières-cours des villas luxueuses ?
Derrière les palmiers, il y a une autre réalité qui se cache : il y a les palmiers que l’on voit sur les cartes postales — parce que la principale source de revenus du Maroc est le tourisme, c’est un pays qui est extrêmement visité, très aimé pour plein de raisons ; cette espèce d’imaginaire un peu exotique, etc. Mais il y a une autre réalité qui se joue et une conséquence à cette présence étrangère sur le territoire marocain, dans les rapports humains — en l’occurrence, une histoire d’amour.

Derrière les palmiers de Meryem Benm’Barek (Mar.-Fr.-Bel.-Qat., 1h40) avec Sara Giraudeau, Driss Ramdi, Nadia Kounda, Carole Bouquet, Olivier Rabourdin… Sortie le 1er avril 2026.

