En compétition lors du dernier Festival de Cannes, le troisième long métrage de Carla Simón est une nouvelle quête des origines, où le cinéma permet de fabriquer de la résilience. Rencontre lors des Reflets du cinéma ibérique et latino américain de Villeurbanne.
Pensez-vous que le cinéma soit un moyen de corriger le passé ?
Carla Simon : Je ne sais pas si c’est un moyen de corriger, mais c’est vrai qu’il a la capacité de défier le temps et aussi les souvenirs. Pour moi, c’est une façon d’explorer ma mémoire familiale.
Comme dans Été 93, vous reconstruisez cette mémoire familiale en mettant en scène dans Romería un personnage qui vous ressemble mais ici, à un autre âge de la vie. Pensez-vous poursuivre dans ce parallélisme ou bien en avez-vous fini ?
Dans mes trois longs métrages [en incluant Nos soleils (2022), NDR], je souhaitais explorer de nouvelles générations de familles à travers des personnages jeunes. Jusqu’à présent, j’appartenais à cette nouvelle génération, mais depuis quelque temps, je suis mère de deux enfants, et cette perspective m’a transformée. J’ai donc le sentiment d’être dans une nouvelle phase créative, de prendre une nouvelle direction ; de vouloir explorer des univers moins personnels, ce qui, d’une certaine manière, me détourne du passé et de mes racines. Je vais sûrement continuer à explorer des choses personnelles, parce que je crois que mon cinéma est très lié à la vie, mais sans doute en suivant un autre angle.
Vos trois longs métrages sont hantés par la question du mensonge que l’on impose aux enfants. Toutefois, Romería s’en libère en utilisant les outils offerts par le cinéma (une forme de mensonge) pour réinventer une vérité conforme aux rêves de Marina — votre double…
Oui oui, en effet. On peut appeler ça un mensonge ou de l’imagination. C’est un film sur la mémoire, et la mémoire est très sélective, n’est-ce pas ? Quand Marina essaie de reconstituer l’histoire de ses parents à travers les témoignages d’autres personnes, elle se rend compte que les pièces du puzzle ne s’emboîtent pas, notamment à cause du tabou et de la stigmatisation liés au sida et à l’héroïne, qui influencent profondément les souvenirs de chacun. Alors elle se permet d’imaginer, voire de fabriquer des histoires.
Dans mon cas, je me permets même d’utiliser le cinéma pour créer les images qui me manquent, pour combler les vides que je ne connaîtrai jamais. Ce “mensonge” du cinéma nous permet donc de créer une nouvelle réalité, ou du moins un récit dont nous avons tous besoin, je crois : le récit de nos vies et de nos origines. Cette héroïne tente de reconstituer l’histoire de sa famille, de ses parents…
Romaría fait se confronter deux journaux intimes — celui, écrit, de la mère et celui filmé de Marina — qui racontent de manière objective et réaliste le vécu de ces deux femmes avant de basculer dans une dimension onirique, où Marina fantasme ce qui a pu être la vie de ses parents. C’est un film hybride…
Oui, bien sûr. En fait, je venais de terminer deux films très ancrés dans le réalisme, et je voulais sortir de cette “zone de confort naturaliste“ pour explorer une approche cinématographique un peu plus magique, me permettant de créer des images qui me manquent. Par ailleurs, le journal de ma mère – qui n’en est pas vraiment un ; plutôt une série de lettres à sa famille et à ses amis – m’a toujours paru très poétique. Je pense qu’il s’agit d’un récit générationnel, d’un mode de vie, d’un rapport à la drogue, aux autres, au travail… Il décrit sa jeunesse avec une grande poésie.
J’avais déjà réalisé un court-métrage à partir de ces lettres il y a longtemps, en filmant des espaces vides — précisément parce que ces espaces persistent malgré le passage des gens. C’est pourquoi j’aime filmer les espaces vides. Il est vrai qu’avec ce film, je voulais combler ces vides ; créer des images poétiques et oniriques qui rendent justice à ce journal. Excusez-moi, je m’égare (sourire)
Quelle importance accordez-vous aux langues — espagnol, castillan, français, galicien, basque… — dans vos films et dans celui-ci en particulier ? S’agit-il pour vous d’un espace de liberté, d’identité ? Dans le film, on voit le grand-père user du dialecte pour chanter une chanson grivoise avec ses filles…
Oui, pour moi, l’usage des langues est toujours très organique. J’ai passé mon enfance en Catalogne, en 1993, à Alcarràs, où tout le monde parle ce dialecte. C’était logique que je l’utilise peu en-dehors. Dans Romería, c’est un mélange, car elle est catalane et vit en Galice. Ce genre de famille, un peu bourgeoise, ne parle pas beaucoup le galicien, mais plutôt l’espagnol. Il y a en effet un peu de galicien dans certaines situations, comme dans cette chanson, mais ils ne l’utilisent pas beaucoup. Ce mélange très naturel permet de bien comprendre la réalité espagnole : il y a quatre langues et, selon l’endroit où l’on se trouve, on utilise l’une ou l’autre.
Il y a donc une notion sociale liée à l’usage de la langue…
Ça dépend des endroits : c’est fréquent en Galice mais différent en Catalogne où une bourgeoisie ne parle que catalan. Il y a maintenant une réelle volonté chez les jeunes de faire revivre la langue, et il y a des familles où les parents parlent espagnol et les enfants, galicien. Ce n’est pas très naturel, mais c’est une nouvelle façon de préserver la langue.

Vos trois films parlent de famille, de transmission — et donc de sang. Celui-ci ne fait pas exception puisque Marina cherche à faire reconnaître son hérédité. Or, un élément sert de lien entre le père et la fille : une chemise, précisément rouge sang. Ce n’est pas anodin…
Absolument, c’est très lié au thème du sang ! On a choisi cette chemise rouge, outre le fait que le rouge est toujours très emblématique, parce qu’on trouvait que ce serait bien si la robe était faite à partir de cette même chemise. Au-delà du sang, c’est aussi parce qu’on avait une référence qu’on aimait beaucoup : la robe que Anna Karina porte dans Pierrot le Fou de Godard. Cette robe rouge, avec les traces blanches, c’était comme une espèce d’hommage à un film qui a été très inspirant pour l’histoire d’amour entre les deux parents. Et toute la spiritualité, et les jeux entre eux.
Aviez-vous d’autres références ?
Oui, bien sûr. Pour moi, un film puise toujours son inspiration dans la vie. Mais la scène de pèlerinage en particulier doit davantage au cinéma lui-même, car elle relève de l’imaginaire. Un autre film très important a été More de Barbet Schroeder. Et puis Un été avec Monika de Bergman. Le film de Godard, ainsi que Zabriskie Point d’Antonioni, présentaient certaines similitudes, notamment dans les scènes de consommation de drogues. Il y a des films qui nous marquent profondément.
Comment avez-vous trouvé vos comédiens, et notamment Llúcia Garcia ?
Il n’avaient jamais joué : on a fait des castings de rue, en recrutant des parmi des jeunes qui campaient pas loin. Ils étaient venus au casting avec leur sac à dos ! Marina est venue avec ses amis, elle pensait que c’était une blague. Je me souviens l’avoir vue et avoir eu l’impression qu’elle était une adolescente très particulière.
Comme si elle avait entrepris ce voyage par curiosité, et non par colère, ce qui était très important pour moi. Et surtout, qu’elle pouvait incarner les deux facettes : celle de Marina et celle de la mère. Beaucoup de filles n’étaient pas faites pour être Marina, d’autres pour être mères. Mais les deux rôles étaient très difficiles. Alors, pour moi, ce fut une révélation de la voir, et évidemment, nous avons travaillé dur pour réaliser le film.
Être récipiendaire d’une grande récompense peut ouvrir des portes mais aussi s’avérer intimidant. Comment avez-vous vécu l’après Ours d’Or ?
Je pense que ça a été un formidable tremplin, puisque ça m’a permis de réaliser le film suivant avec un budget plus important — ce qui est toujours un avantage. J’ai aussi ressenti une grande libération, comme si j’avais soudainement acquis la confiance nécessaire pour prendre des risques et tenter des choses. Je crois que cela m’a donné cette liberté ; cette liberté de prendre des risques sans crainte. Pour les deux premiers films, nous avions certaines appréhensions, notamment à l’idée de trop penser au public. Maintenant, c’était plutôt : « Expérimentons davantage ! » Et je sens que je vais continuer à faire des films…

Romaría de Carla Simón (Esp.-All., avec avert. 1h52) avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristan Ulloa, Alberto Gracia… sortie le 8 avril 2026.


