Cette semaine, une fresque homérique scelle le retour sur les écrans de Christopher Nolan et de (presque) tous ses interprètes. Entre autres…
L’Odyssée de Christopher Nolan
Après avoir défait les Troyens assiégés au moyen d’un cheval piégé — l’une de ses innombrables ruses —, Ulysse n’aspire qu’à une chose : rentrer sur son île d’Ithaque, où l’attendent son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Mais son retour est durant de longues années contrecarré par des étapes imprévues sur des îles le mettant aux prises avec des forces hostiles. Pendant ce temps à Ithaque, une nuée de prétendants persuadés de la mort d’Ulysse, tente d’obtenir la main de Pénélope et d’évincer Télémaque…
A priori, rien ne semble plus éloigné que la biographie d’un scientifique du XXe siècle et l’épopée fondatrice d’un héros de la mythologie grecque. Pourtant, voir s’enchaîner Oppenheimer et L’Odyssée dans la filmographie de Christopher Nolan apparaît comme logique. Tous deux ont été les architectes d’une arme décisive accélérant la fin d’un conflit aussi titanesque que meurtrier ; tous deux s’ajoutent aussi à cette galerie de protagonistes nolaniens, qu’on ne saurait qualifier de héros au sens “classique” du terme puisque l’issue de leurs aventures s’apparente moins à un triomphe qu’à une défaite intime.
Cassandre et feu
Le pessimisme tient lieu en effet de “fréquence fondamentale” dans l’œuvre du cinéaste britannique, et participe comme motif récurrent de sa cohérence, au même titre que son écriture visuelle. Et ce, même si ses films habitent des espaces ou des temps différents : de Following à Dunkirk en passant par Inception ou 🔗Interstellar et Tenet, sans négliger la trilogie Batman, la noirceur ne s’estompe jamais, obscurcissant jusqu’à la récompense. Avec Ulysse, il y a de quoi être servi tant le personnage d’Homère apparaît, derrière l’illusion de ses victoires, comme un archétype de perdant.

Éloigné de chez lui par une guerre à rallonge dont l’issue (la violence sanguinaire du sac de Troie) le laisse traumatisé, il rentre seul après avoir perdu la totalité de son armée — et abandonné bon nombre de ses hommes sans sépulture. Son périple de retour équivaut à une suite de fuites imputables à des abordages imprudents et son arrogance d’airain. Celle-là même qui le conduit à décocher une flèche inutile dans l’œil déjà éborgné du cyclope Polyphème, acte de cruauté gratuite, voire sadique. Où l’on comprend tôt que le guerrier et ses hommes constituent ce fameux « peuple de la mer » qu’une prophétie annonce menacer les côtes d’Ithaque. Artisan de sa légende glorieuse, Ulysse s’avère surtout celui de son propre malheur.
Confins versus confort
L’obstination de Nolan à préférer les demi-teintes à l’éclat des victoires le pose en moraliste stoïcien autant qu’en lanceur d’alerte : toute tentative de défier l’ordre des choses (le temps, la matière, les dieux…) apporte davantage de chaos au monde. On ne s’étonnera pas que le cinéaste figure dans le cénacle des auteurs revendiquant l’usage de l’argentique avec Spielberg, Anderson ou Tarantino, ou qu’il tienne vis-à-vis de l’IA générative des propos sans ambiguïté — 🔗capable de fournir des « outils utiles » mais « ne pouvant rien créer ».

Cette philosophie globale ne signifie pas pour autant refuser les progrès technologiques : L’Odyssée innove avec l’usage de caméras IMAX repensées pour s’adapter au son direct mais également avec un système sophistiqué d’éclairage par LED, spécialement créé pour simuler les variations de lumière du feu lors des séquences nocturnes à Troie. Quand explorer les limites physiques et analogiques plutôt que de s’abandonner aux facilités du numérique tient du manifeste pour une créativité humaine. Ajoutons, avec une pointe de taquinerie, que si Nolan peut se focaliser l’esprit léger sur ses expérimentations techniques, c’est parce qu’il n’a pas à se préoccuper de renouveler ses équipes ni devant ni derrière la caméra. Au risque d’encourir à terme une impression de vase clos ?
Le récit éternel, l’éternité par le récit
Reste que ce principe d’une forme fixe, enrichie au cas par cas, répond en l’occurrence à merveille à la structuration de L’Odyssée, chant d’aède attribué à Homère et formé d’un récit épique agrémenté de variantes dépendant du contexte et du rhapsode. Nolan fait d’ailleurs débuter son film par l’un d’entre eux, répétant devant la foule des prétendants la geste d’Ulysse et son plus haut fait : la ruse du Cheval de Troie. Une manière de faire entrer en scène le héros in absentia, non par sa silhouette mais par sa trace et sa légende. Maintes fois ressassé, ce chant panthéonisant le héros par le verbe accrédite la plausibilité de sa mort… tout en perpétuant son existence jusqu’à nos jours, fameux paradoxe.

Nolan choisit pour cette évocation un point de vue extérieur, “troyen” pourrait-on dire, occultant de fait la représentation physique d’Ulysse et de ses hommes dissimulés dans le Cheval. Pour avoir le contrechamp — donc la vision globale des événements —, il faudra attendre que le guerrier recouvre la mémoire et revive “de l’intérieur” le prélude à la prise sanglante de Troie.
Double puzzle
Il aurait été étonnant en effet que le cinéaste se satisfasse d’une narration linéaire. L’Odyssée entremêle donc deux fils principaux : un temps présent au déroulement chronologique — celui de l’attente à Ithaque avec Pénélope, Télémaque et les prétendants —, et celui vécu par Ulysse, magma de séquences désordonnées, bouillie de souvenirs refoulés resurgissant au fur et à mesure que les effets de la drogue administrée par Calypso s’amenuisent.
Suivant cette lecture, Télémaque n’est-il pas en définitive le vrai héros — dans le sens acteur du récit principal dont Ulysse ne serait qu’un adjuvant, jouet d’événements antérieurs et extérieurs comme il l’est de ses passions ou du destin ? Incarnation d’un monde obsolète, revanchard et têtu, cet Ulysse qui brûle tout et se consume pour rien, finit dans les hallucinations et les remords. « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ». écrivait du Bellay qui, à bien y réfléchir, devait être plus ironique que nostalgique…

L’Odyssée (The Odyssey) de Christopher Nolan (É.-U/R.-U., 2h52) avec Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o, Samantha Morton, Zendaya, Charlize Theron… Sortie le 15 juillet 2026.


