Des bras cassés kidnappeurs et une psy un brin parano se retrouvent en parallèle cette semaine dans les salles. Entre autres…
Bugonia de Yórgos Lánthimos
À force de preuves trouvées sur Internet, Teddy s’est convaincu que Michelle — la charismatique et inflexible PDG d’une grande entreprise de Big Pharma — est une extraterrestre infiltrée sur Terre pour éradiquer la vie de la planète. Afin de l’en dissuader, il a conçu un plan consistant à enlever Michelle, à la séquestrer , lui raser le crâne et à la badigeonner d’une crème visant à la neutraliser.. Pour l’aider dans son entreprise tordue, Teddy s’est adjoint les services de son très influençable cousin Don, aussi serviable que benêt. L’humanité peut-elle croire en son avenir en plaçant ses espoirs entre les mains de ces deux énergumènes ?

Vingt ans après l’original coréen (Save the Planet Green!), ce remake à la monde étasunienne par Lánthimos prend davantage de sens, même si l’on se fait peu d’illusions sur son pouvoir de conviction sur la faune grandissante des complotistes qu’il brocarde. Car ces esprits forts, persuadés que la Terre a les pieds plats et que des reptiliens buveurs de sang tirent les ficelles du monde, n’iront sans doute pas voir un tel film qu’ils supposent au moins satanique. Ils préfèrent « faire leurs recherches » scroller H24 sur les réseaux des GAFAM, quitte à leur abandonner sans barguigner toutes les données les plus intimes.
Bzzz bzzz bzzz
Fable noire aux allures d’épisode (un brin délayé) de Twillight Zone — la chute finale y contribue —, Bugonia est une élégante manière d’éveiller à l’imminence du chaos. Ne serait-ce que parce que le cinéaste a recours ici au procédé VistaVision, à l’instar de Brady Corbet pour🔗The Brutalist. Comme ‘usage de la pellicule, ce choix technico-esthétique vaut manifeste en faveur d’un cinéma « à l’ancienne » pensé pour le grand écran de la salle et la projection spectaculaire que défendent James Cameron ou Tom Cruise. Sublimant la beauté, ce format d’image est aussi idéal pour amplifier les monstruosités, qui en deviennent également fascinantes. Bugonia se déroulant pour la plupart dans la cave sordide d’individus lambda pas assez aisés pour faire partie du quart-monde, l’ambiance crasseuse qui découle a quelque chose de prodigieux.
Les retrouvailles entre Lánthimos et Emma Stone — mais se sont-ils quittés depuis La Favorite (2018) ? — participent de ce prodige. En quatre longs métrages, l’actrice et le réalisateur ont construit une relation artistique féconde, libérant l’extraordinaire jeu physique de Stone. Si son rôle dans Bugonia semble en apparence plus statique, il exige néanmoins une disponibilité corporelle et une ambiguïté qui ne sont pas si éloignées de celle dont elle fit preuve dans 🔗Pauvres créatures. Testant des limites sans donner l’impression de courir après des performances fabriquées, leur duo cherche ainsi a contrario à se renouveler de film en film sans dilapider sa fraîcheur. On attend la suite… si le monde ne s’effondre pas avant.

Bugonia de Yórgos Lánthimos (Irl.-Can.-É.-U.-Co.-du-S.,1h58, int.-12 ans avec avert.) avec Emma Stone, Jesse Plemons, Alicia Silverstone… Sortie le 26 novembre 2025.
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Vie privée de Rebecca Zlotowski
Psychiatre installée — sans doute un peu trop dans ses habitudes —, Lilian Steiner apprend le sucide d’une de ses patientes. Perturbée de ne pas avoir su anticiper ce passage à l’acte mais aussi par l’hostilité de la famille, la thérapeute se prend à imaginer que sa patiente a été victime d’un meurtre. Pour étayer ses soupçons, elle se met en chasse de preuves, quitte à bousculer la loi et déontologie Et à susciter l’étonnement de sa propre famille, pourtant habituée à son caractère original. Plus elle avance dans ses recherches, plus des menaces semblent se faire pressantes…

C’est ce qu’on appelle un joli “coup” : une star internationale irréprochable au service d’un film d’autrice mêlant intrigue psycho-policière et dramédie, le tout s’appuyant sur des soubassements historiques. Ajoutez une grosse distribution — on ne compte plus les récipiendaires de trophées en tout genre — réunissant des comédiens susceptibles de séduire toutes les générations de spectateurs ; un ou deux morceaux de bravoure à suspense et il y a tout pour faire un succès populaire. Personne ne s’en plaindra, surtout pas les salles de cinéma en cette période de disette. Mais si la liste des ingrédients mis en œuvre par la cheffe a de quoi satisfaire toutes les attentes, en va-t-il de même pour le plat qui en résulte ?
L’éléphant dans la pièce (close)
Hélas, même si l’on sait que l’intrigue — fausses pistes incluses — est secondaire comme tout bon McGuffin dans un film à suspense, celle-ci part dans l’à-peu-près n’importe quoi : un vague fantastique fourre-tout, où la (toujours) commode hypnose et les traumatismes héréditaires viennent au secours de l’embrouillamini scénaristique. Passons sur le fait que Vie privé louche avec insistance sur Dead Again (1991) de Kenneth Brannagh, ce n’est rien à côté de cette autre ombre planeantsans cesse sur le film de Rebecca Zlotowski et semble prête à surgir, comme un refoulé — vu le contexte psychanalytique, ça tombe bien.
Difficile en effet de ne pas penser au cinéma de 🔗Polanski auquel Vie privée renvoie consciemment ou non. Par sa vedette (Jodie Foster interprète de Carnage), ses échos lointains au post-hitchockien Frantic, ses personnages irrémédiablement marqués par la Shoah, ses maisons ou demeures hostiles, ses héros persécutés… Sauf que le cinéaste est désormais désormais devenu une référence radioactive, le revendiquer explicitement exposerait Vie privée à un rejet de principe. En définitive, la psychanalyse du film ne nous livre-t-elle pas ce secret inavoué : Rebecca Zlotowski et Anne Berest ont cherché le père (spirituel), à défaut de le tuer ?

Vie privée de Rebecca Zlotowski (Fr., 1h45) avec Jodie Foster, Daniel Auteuil, Virginie Efira, Vincent Lacoste, Mathieu Amalric, Luàna Bajrami, Sophie Guillemin… Sortie le 26 novembre 2025.


