Le fils putatif d’un dictateur, l’esprit d’un génie des lettres et des graines de pissenlit trouvent cette semaine un terreau fertile dans les salles de cinéma. Entre autres…
Les K d’Or de & avec Jérémy Ferrari
Depuis sa petite enfance, Noé a été convaincu par sa mère qu’il était le fils secret de Khadafi. Devenu adulte et chasseur de trésors, il tente de localiser l’or de l’ancien homme fort de Libye. Pensant avoir localisé le magot au Sahel, il participe au Marathon des sables en prétendant représenter une association caritative. Pour cela, il s’est adjoint les services d’un malvoyant psychorigide, d’un chien-guide approximatif et tripode ainsi que d’une dé-radicalisée. Comme est-ce que cela pourrait bien se passer ?
Les années cinéma se suivent et ne se ressemblent décidément pas. Morose en 2025, la fréquentation a subitement retrouvé des couleurs et le goût de découvrir des films français. Cela profitera-t-il aux comédies sortant du ronron bedonnant pour s’engager dans la voie désormais transgressée de l’humour noir et incorrect ? On l’espère d’autant plus que mars en compte au moins deux méritant d’avoir leur chance. Premier long métrage de Jérémy Ferrari, Les K d’Or ouvre le bal.
Du beau du bon Dupontel
Son postulat brindezingue donne le ton et confirme que l’humoriste caustique ne va pas (trop) renoncer à sa marque de fabrique sur scène ou à la télévision : créer du rire comme on n’ose plus gère le susciter, en jouant sur l’inconfort et dans ces endroits désertés que sont les marges. Ferrari met mal à l’aise ? Il met surtout en exergue toutes ces petites fuites et lâchetés du quotidien, matérialise les inégalités et la bêtise ordinaire. Surtout, il n’occulte pas ce qui est “hors norme”. En témoigne sa sarcastique série Handicap, Handi pas cap, sommet d’humour noir mais authentique accélérateur de visibilité pour les handicaps, à mille lieues des chromos de dames patronnesses. Les K d’Or en est un autre, aussi incorrect sur ce registre qu’il l’est politiquement.

Certes, l’intrigue s’avère par moment un brin tortueuse mais il y a du rythme et des ambitions de réalisation patentes — dont sont trop souvent dépourvues les comédies. Au carrefour de l’aventure et de l’humour grinçant, Ferrari n’est d’ailleurs pas sans évoquer un croisement fécond entre Desproges et Dupontel. Du second, il a la même intransigeance artistique, la même défiance vis-à-vis de toute censure ainsi que le goût pour le trash et l’action : son rôle est physique… et il joue son physique tanké comme le grand Albert à l’époque d’Enfermés dehors (2006).
Prophète, vos papiers
Et puis il y a le côté troupe : la synergie entre trois générations d’humoristes (Judor/Ferrari/Felpin), chacun sur trois registres mais tous habitués à la vitesse et à l’absurdité, fonctionne plutôt bien, relayés par un aréopage de seconds rôles. À cela s’ajoute l’excellente idée de confier la B.O à Chinese Man : le réalisateur constitue son univers en piochant dans des ambiances qu’on imaginait pas forcément compatibles. Il prouve qu’elles le sont.

Terminons sur une note insolite. Lors d’une avant-première du film, Ferrari s’était amusé d’une série de coïncidences qui faisaient de lui une sorte d’annonciateur de catastrophes. Ainsi, pendant ses repérages, il avait “prophétisé” l’arrivée de la pluie dans un Sahara qui n’avait plus vu une goutte d’eau depuis une décennie — pluie qui s’était transformée hélas en inondations. Un spectateur lui avait alors demandé s’il avait une nouvelle prédiction à formuler. S’il avait répondu le déclenchement de l’attaque américaine en Iran et le conflit qui en résulte dans la région persique, il serait à l’heure actuelle soit vénéré comme sorcier, soit interrogé par le contre-espionnage…

Les K d’Or de & avec Jérémy Ferrari (Fr., 1h37) avec également Laura Felpin, Éric Judor, Fred Testot, David Ayala… Sortie le 11 mars 2026.
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Victor comme tout le monde de Pascal Bonitzer
Comédien vouant à Victor Hugo une passion confinant au culte, Robert Zucchini consacre à l’auteur un spectacle entre lecture et seul en scène. Hors scène, Robert n’a plus guère de contacts avec sa fille et voici que de tristes circonstances lui permettent de renouer avec elle. Il va avoir du chemin à faire et du retard à combler pour enfin espérer rétablir une relation père-fille normale, le tout sous le signe du grand Victor…
On pourrait presque voir cela comme un nouveau pied-de-nez à la Camarde. Presque trois ans après la mort prématurée de Sophie Filières, la filmographie de la cinéaste s’allonge d’un nouvel opus posthume — le cinquième après 🔗Ma vie ma gueule qu’elle avait réalisé in extremis, des deux où elle figure en tant qu’interprète (dont Anatomie d’une chute) et des deux dont elle aura été la scénariste : 🔗Sidonie au Japon (2024) et celui-ci, donc. À l’instar du long métrage précédemment cité, Victor comme tout le monde s’avère un film de fantômes. Hanté par la mort, mais où l’art et les artistes ont ce luxe suprême de pouvoir la refuser et de la contourner — ce film tenant du legs ou de l’exécution testamentaire en est l’illustration.
Hugo échos & co
N’en déplaise à Robert Zucchini, alter ego (et quel ego !) transparent de Fabrice Luchini, il n’est pas le sujet de cette histoire mais son véhicule. Tout comme Pascal Bonitzer réalisant le film pensé et écrit par son ex compagne, le personnage-comédien est ici plus que jamais dépositaire de la parole d’un autre, à son service. Habité par Hugo au point d’être mono-maniaque de l’écrivain défunt dont il raconte l’existence sur et hors scène, Zucchini oblitère les vivants autour de lui… comme le grand Victor après le trépas de sa fille Léopoldine. Mais à sa différence, il tire les enseignements de sa douloureuse expérience pour ne pas vivre un deuil similaire.

Cet effet d’écho, ou de va-et-vient entre la fiction et la réalité, est loin d’être isolé. Si la présence de Luchini devant la caméra de Bonitzer renvoie évidemment à leur collaboration précédente dans Rien sur Robert — Robert étant le réel prénom de Luchini à l’état civil —, le fait qu’il joue un personnage à l’image publique, au métier et aux obsessions textuelles proche de ce qu’il est réellement renforce ces jeux de miroir. Et lorsqu’il montre Zucchini/Luchini dans son exercice favori de science diction, n’en tend-il pas un autre aux documentaires et captations déjà réalisés sur le rapport aux textes de l’interprète — Par cœur et Par cœurs de Benoît Jacquot ?
Centristre !
Et si l’on veut poursuivre la quête des interférence fantomatiques, entre la jeune stagiaire prénommée Éponine (comme la fille Thénardier), le dénouement en territoire britannique (comme Ma vie ma gueule), le film entier peut se concevoir tel un vaste terrain de jeu peuplé de références. Cela, sans jamais sombrer dans l’hommage ni le macabre. Son ambiance printanière y contribue autant que le dynamisme des comédiennes faisant contrepoint et contrepoids au Robert autocentré. Mention spéciale à Marie Narbonne qui parvient (un petit peu) à le décentrer.

Victor comme tout le monde de Pascal Bonitzer (Fr., 1h28) avec Fabrice Luchini, Chiara Mastroianni, Marie Narbonne… Sortie le 11 mars 2026.
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Planètes de Momoko Seto
Après la destruction de la Terre par ce qu’on suppose être un cataclysme nucléaire, une poignée de graines de pissenlit est miraculeusement propulsée dans l’espace et échoue sur une planète où elles vont tenter de germer et prendre racine, en dépit des nombreux périls d’un environnement hostile…
Étrange fusion entre un conte post-apocalyptique et un film d’animation mignon, Planètes laisse indécis quant à ses intentions et à son public de destination. Les adultes ? Ils admireront certes la parabole et la métaphore tout autant que la finesse de l’ouvrage — le travail réalisé sur la modélisation des faunes et flores extra-terrestres —, noteront la poésie gracieuse de l’ensemble mais trouveront sans doute ce Microcosmos spatial un peu répétitif. Le jeune public ? La personnification des p’tites graines façon Pixar ne les laissera pas indifférents. Mais tous les enjeux survivalistes et l’abstraction nimbant le film seront-ils bien perçus ? Ils risquent d’être largués entre deux univers visuels, désespérant que les tiges prennent racine — un court métrage aurait été parfait, taillé à leurs mesures.

Entre les deux, que reste-t-il ? Des spectateurs amateurs de trips esthétiques, de prototypes visuels, d’expérimentations… Jadis — il y a une quarantaine d’années — sur une trame similaire d’itérations renouvelées jusqu’à la réussite finale, Michel Ocelot avait opté pour un format d’épisodes brefs, créant du suspense par l’attente tout en évitant l’indigestion par la redondance. Cela s’appelait
🔗La Princesse insensible. Peut-être que Momoko Seto aurait dû s’inspirer de cette approche pour son odyssée astrale d’Asterales…

Planètes de Momoko Seto (Fr., 1h15) animation… Sortie le 11 mars 2026.


