Dans La Femme de, l’épouse d’un chef d’entreprise de la grande bourgeoisie de province voit un passé oublié resurgir et faire apparaître des lignes de fracture dans son existence. Rencontre avec le cinéaste David Roux lors du Festival de Sarlat.
Auriez pu faire le même film au printemps ou en été ?
David Roux : Croyez-le ou non, le film était initialement écrit pour se tourner au mois de mai et juin. Pour des raisons de production de financement et de disponibilité des comédiens, on m’a dit à un moment : janvier. Ça ne m’arrangeait pas du tout : beaucoup de séquences se jouaient en extérieur dans le parc de la maison. J’ai d’abord beaucoup résisté, jusqu’à ce que je sois un peu obligé de me plier cette contrainte. Mais en fait, quand on a trouvé la maison pendant les repérages, à une quarantaine de kilomètres d’Angers, il a semblé absolument évident que c’était un film qui devait se tourner l’hiver et que c’était très bien comme ça. Et effectivement, aujourd’hui, l’hiver est quasiment un personnage du film, autant que la maison.
Cette maison est en effet davantage qu’un décor…
C’est un personnage à part entière du film. Il y a toute une partie de la fabrication essentielle du film, qui est le casting, mais ensuite, plus près du tournage, le film a commencé à se construire vraiment et à exister quand on a trouvé le décor de la maison. On a vu beaucoup de châteaux dans la région d’Angers — il y en a énormément — mais le problème avec les châteaux, c’est qu’ils ont parfois des dimensions un peu absurdes, ils ne sont pas toujours bien entretenus, et ils n’incarnaient pas forcément la richesse de cette famille, qui est une richesse sédiments depuis plusieurs générations.
Par son architecture, cette maison avait aussi des côtés un petit peu menaçants : elle est très belle et un peu étrange, avec un petit côté hitchcockien. Et puis, ce qui nous a vraiment énormément séduits, c’est qu’il y avait énormément de fenêtres, et que chacune ouvrait sur le parc : l’horizon était immédiatement bouché par de la végétation, extrêmement proche. C’est-à-dire que, comme s’il n’y avait pas d’horizon possible depuis cette maison, qu’il n’y avait aucune projection possible ailleurs, tout était fermé… En plus ,certains des arbres étaient spectaculaires et assez assez angoissants. La première fois que j’y suis allé, j’ai l’impression que c’était les arbres de Blanche-Neige au moment où la forêt s’anime, donc vraiment une forêt, une végétation de conte.
L’ambiance que vous créez est contemporaine mais volontiers intemporelle…
Pour moi, on est effectivement on est “aujourd’hui“ mais l’idée c’est que ce monde-là vit dans une espèce de permanence à travers les époques, qui fait sa force et qui le rend aussi assez terrible. Le roman dont le film est adapté, Son nom d’avant d’Hélène Lenoir, est paru en 1998 aux Éditions de Minuit — roman que je recommande, je le trouve vraiment magnifique. Lui n’était volontairement ni daté, ni situé, justement pour les mêmes raisons, pour dire que ce monde persiste, selon des formes qui se renouvellent un petit peu mais qui sont globalement toujours les mêmes. La matrice est toujours la même, qu’on soit dans les années 1950, 1980 ou aujourd’hui.
La force de ce monde, c’est sa plasticité, sa faculté d’adaptation aux changements qui permettent de rester en position dominante. Et cette domination s’exerce un peu sur tout le monde, de façon évidemment beaucoup plus violente sur les femmes.
C’est très paradoxal : ce monde plastique et qui s’adapte aux changements demeure pourtant réactionnaire et rétrograde.…
Complètement. Mais c’est une des conditions pour ce monde-là, pour la grande bourgeoisie, de rester à sa position dominante. Et contrairement à l’aristocratie, par exemple, qui n’a pas eu cette plasticité ni cette faculté d’adaptation aussi générale. Et pourtant, oui : “il faut que tout change pour que rien ne change.“ C’est une famille d’industriels, leur industrie de tissu technique a dû évoluer pour innover, pour continuer à rester dans une position dominante. C’est un peu la même chose dans ces familles, je n’invente rien…

Mais ce n’est pas tellement le sujet du film. Même si en écrivant, je me suis pas mal plongé dans Bourdieu, Pinçon-Charlot et un certain nombre de sociologues qui ont théorisé ces choses-là. Cette grande bourgeoisie catholique, industrielle, c’est le milieu dans lequel se situe le film. Pour moi, le sujet du film, c’est vraiment la condition féminine. J’ai l’impression que ce que vit cette femme serait aussi possible dans un monde qui ne serait pas aussi bourgeois. Où les femmes sont tenues à une place et une seule, peu écoutées, dépendantes du travail et de la réussite de leur mari — on le rencontre dans plein de milieux différents. Beaucoup de femmes ont réussi à sortir de cette condition et on a tendance à croire que c’est gagné. Or c’est pas le cas, malheureusement.
Pensez-vous en avoir fini avec la famille ?
Oh non, on n’en finit jamais avec la famille ! C’est curieux, mais mon prochain projet est d’une certaine façon aussi complètement un film sur la famille. Ça fera le troisième. (rires) Et je pense que c’est le vrai sujet. Je pense que dans L’Ordre des médecins, plus que l’hôpital, le vrai sujet, c’était la famille. C’était plus un film sur la famille qu’un film sur l’hôpital. Comme celui-ci est plus un film sur ce personnage de Marianne qu’un film sur la grande bourgeoisie.

La Femme de de David Roux (Fr., 1h33) avec Mélanie Thierry, Eric Caravaca, Arnaud Valois, Jérôme Deschamps, Jérémie Renier, Sarah Le Picard… Sortie le 8 avril 2026.


