Cette semaine sur les écrans, des rebelles de tous les âges, dans la rue, en temps de guerre ou en famille. Entre autres…
Urchin de Harris Dickinson
Zonard et toxico à Londres, Mike commet un vol avec violence qui le conduit tout droit en prison. À sa sortie, il est suivi par les services sociaux qui tentent de le réinsérer dans une existence plus orthodoxe. Mais le caractère de Mike s’accommode difficilement avec la stabilité…
Révélé au grand public par Triangle of Sadness/Sans filtre(2022), le comédien Harris Dickinson fait ici des débuts de réalisateur aussi réussis que culottés dans ce long métrage nourri de réel brut, sans verser pour autant dans une esthétique purement documentarisante. Pas de confusion possible en effet : son protagoniste, Mike, est un personnage de fiction, comme pouvait l’être celui de David Thewlis chez Mike Leigh dans Naked (1993). Au-delà de brosser le portrait d’un individu tentant de s’en sortir (et sabotant quelques chances au passage), Urchin dépeint aussi différentes marges parallèles, parfois non miscibles.

Restauration
Dickinson accompagne plus qu’il n’observe l’itinéraire de Mike dans sa tentative de réhabilitation personnelle. En dépit de son passé et de son passif (qui nous sont révélés par bribes), Mike fait en effet de son mieux pour s’en sortir. On le voit ainsi sacrifier à une médiation de justice restauration, s’essayer à différents emplois pour s’insérer dans une vie régulière, arrêter de se droguer ou de boire… Jusqu’à ce que des perturbations fassent vaciller son équilibre précaire. Des ruptures que le réalisateur a la bonne idée de matérialiser de manière surréaliste : ici, par les surgissements récurrents d’une violoniste menaçante ; ailleurs, par des intermèdes dans des espaces quasi lynchiens.
Mises en images d’hallucinations provoquées par les stupéfiants, le manque ou une forme de schizophrénie ; marqueurs métaphoriques d’une rédemption religieuse… Ces confrontations entre l’imaginaire et le réel confèrent au récit une dimension supplémentaire, explicitant ce que le monde extérieur ne peut percevoir des combats intérieurs de Mike. Avec Urchin, un cinéaste à suivre est né.

Urchin de Harris Dickinson (G.-B., 1h39) avec Frank Dillane, Megan Northam, Karyna Khymchuk, Shonagh Marie, Amr Waked… Sortie le 11 février 2026.
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Les Voyages de Tereza de Gabriel Mascaro
Dans un Brésil dystopique, les personnes atteignant un certain âge sont “invitées” à se regrouper dans une colonie pour achever leur existence. Lorsque Tereza reçoit sa convocation pour s’y rendre, elle préfère s’éclipser en douce : c’est l’occasion pour elle de découvrir clandestinement son pays qu’elle n’a jamais parcouru…
Ah , ce sempiternel casse-tête de la traduction littérale (ou non) des titres de films…L’histoire du 7e Art foisonne d’inventions géniales prouvant que s’affranchir du nom original peut confiner au génie — Les Dents de la mer, La Guerre des Étoiles, La Mort aux trousses, Les Griffes de la nuit(merci et bravo Claude Chabrol pour ce dernier !) etc. —, quand certaines transpositions s’avèrent moins heureuses. Parce qu’elles changent la perspective de l’histoire (The Searchers devenant La Prisonnière du désert) ou croient utile de troquer une expression abstraite ou poétique pour une platitude purement descriptive (Living In Oblivion changé en Ça tourne à Manhattan !). C’est hélas un peu le cas ici où Les Voyages de Tereza a été préféré au — pourtant — merveilleux O ultimo azul (“le dernier bleu”).
Nom de bleu

Alors que le titre original renvoie implicitement à la substance magique céruléenne irriguant de fantastique cette histoire à la lisière de l’onirique (un véhicule), Les Voyages de Tereza nous aiguille plutôt sur une piste plus “terre à terre”. Nous place dans la disposition de suivre un roman d’apprentissage tardif d’une rebelle aux cheveux gris dont on espère épouser des découvertes de monts et de merveilles. Résultat ? Lorsque s’achève le film, on reste sur sa faim car l’escapade physique vient à peine de débuter, Tereza larguant tout juste les amarres vers d’autres ailleurs. La frustration d’avoir le souffle épique brutalement interrompu s’installe alors que le soulagement de voir Tereza s’affranchir de ses entraves devrait nous gagner.
Voilà le pouvoir de conditionnement d’un titre, qui empêche de profiter pleinement de l’expérience du trip proposé par ce film à la structure plastique envoûtante et à l’indéniable pertinence politique. Après 🔗Kleber Mendoça Filho, Gabriel Mascaro montre qu’il faut compter avec (et sur) les cinéastes de Recife.

Les Voyages de Tereza (O Ultimo Azul) de Gabriel Mascaro (Br., 1h26) avec Denise Weinberg, Rodrigo Santoro, Miriam Socarrás… Sortie le 11 février 2026.
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Les Enfants de la Résistance de Christophe Barratier
1939, à Pontain-L’Écluse. Le déclenchement de la Guerre a bouleversé ce petit village qui voit à présent débarquer l’Occupant. Pour motiver des adultes en apparence apathiques, trois enfants distribuent nuitamment des messages signé du Lynx, incitant à la résistance. Peu à peu, leur engagement gagne en intensité et leur fait courir de sérieux risques…
À croire que l’adaptation de la série de BD signées par Ers & Dugomier lui était prédestinée. Car depuis qu’il réalise des films, Christophe Barratier a toujours balancé entre deux sujets : les histoires se déroulant au mitan du XXe siècle (singulièrement autour/pendant la Seconde Guerre mondiale) et les aventures de gamins délurés. Mélange de potacheries inconscientes et de drames authentiques, Les Enfants de la Résistance répond à sa double appétence ; il crée au passage un nouvel écho avec la filmographie de Yann Samuell — dont on se souvient qu’il avait sorti sa Guerre des boutons une semaine avant celle de Barratier —, réalisateur en 2022 de La Guerre des Lulus… d’après une série BD suivant des enfants abandonnés à eux-mêmes durant le conflit de 1914-1918.
À la guerre comme à la guerre
Portrait standard d’un village-français-à-l’heure-allemande, où la majorité ne veut pas faire de vague et se distinguent ici un collabo étalon (le cafetier, à qui Julien Arruti donne une répugnante veulerie) et quelques discrets opposants, Les Enfants de la Résistance tient du livre d’images héroïsant la propension naturelle de la population à s’insurger… à condition qu’un leader auto-proclamé vienne lui indiquer dans quelle direction s’engager. Mais n’est-ce pas ce qui s’est passé avec le De Gaulle de Londres ? Le film échappe toutefois au joli récit trop lisse en se lestant d’un drame qu’on ne saurait qualifier de bienvenu mais qui rappelle, comme dans Jeux interdits (1952), la différence de perspectives entre les enfants et les adultes. Adapté pour le jeune public et les vacances.


Les Enfants de la Résistance de Christophe Barratier (Fr., 1h41) avec Lucas Hector, Nina Filbrandt, Octave Gerbi, Artus, Gérard Jugnot… Sortie le 11 février 2026.
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LOL 2.0 de Lisa Azuelos
Une quinzaine d’années après les tribulations de Lola, c’est au tour de Louise (dite Lou) d’être au centre des préoccupations de sa mère, Anne. Elle qui pensait vivre sa vie de quinqua tranquille, voilà qu’elle récupère sa fille en petits morceaux après un chagrin d’amour. Mais ce n’est pas tout : son fils Théo lui apprend l’imminence d’un heureux événement… Il lui faut donc se préparer à devenir grand-mère en plus de tout cela…
La nostalgie est-elle toujours ce qu’elle était ? Plus que jamais, à en croire le goût pour le vintage, le revival, les sequels, remakes et autres spin-off comme l’on dit en bon français. Les supports auxquels elle s’arrime — ou qui la déclenchent — ont évolué depuis la madeleine de Proust ; ils se sont même démultipliés. Comme si notre monde pris dans son accélération frénétique réclamait de toutes les manières possibles le privilège de revenir en arrière, à défaut de pouvoir freiner son élan. Ce fantasme du retour à l’âge d’or fantasmé, combiné au pouvoir magique du doudou, le cinéma l’opère régulièrement en ressuscitant des héros des temps jadis.
Et sa sœur ?
C’est ce qu’il fait ici dans cette résurrection du noyau familial (semi-fictif) Doumenach, où la relation mère/fille aînée est réactualisée avec la puînée de manière somme toute conventionnelle : ambiance tempus fugit / tout change mais rien ne change. Pot de miel pour les spectateurs conquis par le premier opus, LOL 2.0. joue en outre sur une méta-nostalgie au carré avec le personnage campé par Sophie Marceau, que plusieurs générations voyaient déjà comme une évolution non officielle de l’héroïne de La Boum (1980).

S’il n’échappe pas aux clichés habituels empoisonnant les films-sur-les-jeunes-faits-par-des-vieux (milieu ultra favorisé, tokénisation, vision d’un Paris sublimé de carte postale…), on note quelques tentatives de réalisation visant à élargir le cadre — comme le recours (bref) à l’animation. Malgré tout, on ne s’empêchera pas de penser que la meilleure suite à LOL que Lisa Azuelos ait faite n’en était pas une (ni son remake américain) mais bien le film Mon bébé (2019), tendre fantaisie à redécouvrir.

LOL 2.0 de Lisa Azuelos (Fr., 1h45) avec Sophie Marceau, Thaïs Alessandrin, Vincent Elbaz, Victor Belmondo, Françoise Fabian… Sortie le 11 février 2026.
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Les Dimanches de Alauda Ruiz de Azúa
Espagne. Lycéenne dans un établissement catholique, Ainara annonce à sa famille renoncer à des études supérieures afin d’entrer dans les ordres. Fervente adepte de retraites spirituelles au couvent et sous le charme de son directeur spirituel, la jeune fille semble bien décidée. Si son père s’y résout, sa tante Maite redoute que cette vocation subite n’ait été possible que parce que Ainara est fragilisée par les circonstances…
Qu’elle semble faible à entendre, la voix critique de Maite ! Tante pilier d’une famille dont le frère veuf — le père d’Ainara — est davantage obnubilé par ses ambitions professionnelles que par sa progéniture. Rien ne sauve ce pater familias caricatural, puisqu’en plus d’apprécier le décision d’Ainara d’un point de vue comptable (comme elle vivra au couvent, il n’aura pas à lui financer d’études supérieures), ce rapiat va par la suite s’empresser de trahir la trop confiante Maite.
Neutre ?
Ce qui gêne surtout dans Les Dimanches, c’est la neutralité de l’autrice confinant à la bienveillance vis-à-vis des institutions religieuses et de leur mainmise sur les jeunes esprits en situation de fragilité. Non qu’il faille appuyer les intentions ni prendre le spectateur pour un perdreau, mais il convient à tout le moins de se positionner clairement. Ici, c’est bien simple : on se croirait face à l’un de ces longs métrages prosélytes aux semelles de plomb dont Saje distribution a le secret. Alauda Ruiz de Azúa veut-elle nous faire avaler que la foi catholique offre un refuge aux jeunes âmes déboussolées ? Transposez l’intrigue dans une famille d’une autre obédience religieuse et vous verrez peut-être davantage de museaux tiquer voire parler de radicalisation ou d’emprise sectaire.

Observatrice complaisante de la situation qu’elle décrit, la réalisatrice achoppe à en dénoncer le scandale, le drame. Pis que cela : sa position ambiguë, très jésuite, interroge sur ses intentions réelles.

Les Dimanches (Los Domingos) de Alauda Ruiz de Azúa (Esp.-Fr., 1h58) avec Blanca Soroa, Patricia López Arnaiz, Juan Minujin… Sortie le 11 février 2026.


