Cette semaine dans les salles, une fille part sur les traces de son père, une femme de sa liberté et une mère de sa fille. Entre autres…
Romería de Carla Simón
Orpheline ayant été adoptée très jeune, Marina part à la rencontre de ses grands-parents biologiques afin d’obtenir le certificat de filiation lui permettant d’accéder à des bourses pour ses études supérieures. Découvrant cette autre “famille”, elle confronte le journal intime de sa mère aux confidences de ses tantes ainsi qu’aux silences lestant sa parentèle. Et recompose par son imagination ce que fut jadis l’histoire d’amour de ses parents…
Le parcours de 🔗Carla Simón comme cinéaste est exemplaire, à la fois fois sur le plan personnel et artistique… mais il est vrai que les deux sont intimement liés. Mue par la nécessité de raconter l’histoire de ses origines, sa carrière débute par Été 93 (2017) transposant son adoption après la mort de ses parents du sida. Un brin étouffé par le pathos, le film constitue néanmoins un premier jalon libérateur ; il montre aussi le désir de la réalisatrice de diriger des enfants en épousant leur point de vue, mais aussi de retranscrire — de manière encore trop timide — d’autres sensations que celles produites par l’image et le son.
Nos soleils (2022), drame rural explorant les rapports d’une famille à sa terre (cultivée, pas possédee) ainsi que les liens que les différents membres entretiennent entre eux, lui donne l’occasion d’approfondir ses recherches plastiques, sensorielles et sensuelles. L’Ours d’Or de la Berlinale la récompensera.

Double je
Poursuite à moitié avouée de sa saga autofictionnelle, Romería place son alter ego à la lisère de l’âge adulte autant qu’à la croisée des chemins. Assumant sa double identité familiale — au point de tenir à la rendre officielle — Marina vient ressusciter sa “part manquante“ et convoquer des fantômes honteux pour certains de ses ascendants biologiques : les morts du sida étant comme frappés du sceau de l’infamie et passés sous silence. Par sa quête/enquête des origines, Marina provoque une réconciliation forcée mais calme du fait de son tempérament doux — ce qui ne l’empêche pas d’être résolue !
Mais ce qui fait tout l’intérêt de Romería, et l’écarte d’un fade récit linéaire de raccommodage familial, c’est cette parenthèse imaginée, rêvée, où Marina se projette littéralement dans les mémoires des parents pour tenter d’habiter leur existence à leurs côtés. De vivre physiquement avec eux leurs plus belles années en s’incluant dans une photo de famille inexistante. Ce qui n’a pu être, l’imagination (et donc, le cinéma) le permet dans des séquences de trip, de transe mais aussi de souffrance réparant la béance du deuil. Film d’affranchissement, Romería boucle sans doute un cycle personnel pour la réalisatrice. Et donne encore plus foi en son avenir.

Romería de Carla Simón (Esp.-All., avec avert. 1h52) avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristan Ulloa, Alberto Gracia… sortie le 8 avril 2026.

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La Femme de de David Roux
Épouse et mère en apparence comblée d’un industriel aisé de province, Marianne vient d’un “autre monde” qu’elle pensait avoir oublié. L’arrivée inopinée d’un acteur de son passé refoulé chamboule son existence en mettant en lumière des aspects qu’elle se refusait à voir. De quoi remettre en perspective sa vie actuelle… et future.
Même si un roman de Hélène Lenoir a été ici adapté par 🔗David Roux ; même si l’autrice Gabrielle Macé a prêté son concours à l’écriture du scénario, une évidence s’impose : l’histoire de Marianne évoque Mauriac par tous ses pore. Ou plutôt, ce qu’il décrit de l’univers figé de la bourgeoisie recuite, renfermée dans ses petits comptes mesquins, sa primogéniture mâle, ses tromperies jalouses, sa foi hypocrite et ses bonnes manières de façade. Un (bon ?) siècle après Thérèse Desqueyroux, pas grand chose n’aurait changé dans ces provinces à maintes reprises chabrolisées par la caméra, comme si la notabilité locale demeurait hermétique à tout, y compris à l’évolution en théorie inexorable de la société.
Prison (a)dorée
Décors sombres, personnages abjects (Jérôme Deschamps en patriarche tyrannique, Éric Caravaca en digne successeur) ou image granuleuse ajoutent à la situation de réclusion domestique de Marianne, prenant enfin conscience qu’elle est réduite à une somme fonction social — prolongatrice de lignée, maîtresse de maison — au détriment de son individualité ou de son libre-arbitre. Son rang de subalterne dans cette famille lui apparaît d’ailleurs avec une cruelle acuité lorsque son propre fils cherche à monnayer sa présence en lui proposant de l’argent ! C’est l’un des ultimes signaux (après l’irruption de ce souvenir réincarné) qui achèvera de la sortir de sa torpeur.

N’en déplaise à Mélanie Thierry, interprète du rôle-titre — choisie, aux dires du réalisateur, pour sa beauté spectaculaire pouvant expliquer qu’une femme d’origine modeste ait gagné par le mariage sa place au sein d’une telle famille —, c’est une autre comédienne dont le jeu suscite ici un mixte d’enthousiasme et d’admiration. À mille lieues de la ligne “blanche” et intériorisée de Marianne, le personnage de sa belle-sœur rebelle — la sœur de son mari — fait entendre une voix dissonante, tempétueuse et bienvenue en opposition à la domination masculine héréditaire. Le rôle est certes puissant mais il n’aurait pas cette dimension sans l’incarnation de Sarah Le Picard, qui lui confère toute la vérité utile sans déborder dans la “performance”. Il fait l’effet d’une gifle et ancre mieux que mille mots La Femme de dans le plus tangible des réels.

La Femme de de David Roux (Fr., 1h33) avec Mélanie Thierry, Eric Caravaca, Arnaud Valois, Jérôme Deschamps, Jérémie Renier, Sarah Le Picard… Sortie le 8 avril 2026.
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Sauvage de Camille Ponsin
Dans un hameau des Cévennes, plusieurs familles vivent dans un idéal communautaire de liberté et de partage, y compris amoureux. À l’adolescence, Anja, la fille de Sam et Karl, commence à manifester des troubles vis-à-vis du monde et se renferme sur elle-même, le silence avant de s’enfuir dans les forêts, subsistant par des maraudes ici ou là. Sam, sa mère tente de l’aider comme elle peut, en lui laissant de la nourriture. Mais les dégâts causés par Anja lors de ses crises finissent par déclencher une hostilité générale. Jusque dans la communauté…
On ne sait pas trop quoi penser de ce film, ni surtout de l’intention profonde de 🔗Camille Ponsin, au-delà de sa volonté de partager l’histoire — authentique — de Anja et de sa mère. La seule certitude étant qu’il ne voulait pas d’un documentaire, il a donc opté pour une transposition dans la fiction lui permettant d’avoir toute latitude pour offrir une ou des dimensions supérieures à sonrécit. Mais lesquelles ? Celle d’un chant lyrique et bucolique, montrant Anja apaisée car en symbiose avec la nature, le tout emballé dans les belles images que l’on est en droit d’attendre de la campagne cévenole ? Celle d’un conte moral prônant les vertus thérapeutiques de la terre, l’hypocrisie des néo-ruraux, l’abnégation sans limite des mères courage ? Celle où un comédien musicien — Bertrand Belin — effectue un concert live ?

Et si le problème résidait tout simplement dans le fait que Ponsin est, à l’origine, un témoin (trop) proche des faits réels ? Un manque de distance d’avec son sujet peut brouiller la clairvoyance, même inconsciemment, et nuire au déploiement d’un geste qui eût pu être singulier — ou, au moins, plus ample qu’illustratif et erratique.

Sauvage de Camille Ponsin (Fr, 1h41) avec Céline Sallette, Lou Lampros, Bertrand Belin… Sortie le 8 avril 2026.

