Inspiré d’une histoire vraie, “Sauvage” suit le combat obstiné d’une mère appartenant à une communauté cévenole pour prendre soin de sa fille Anja qui a choisi de vivre à l’écart du monde au milieu des bois. Conversation avec le réalisateur Camille Ponsin lors du Festival de Sarlat.
Qu’est ce qui vous a donné envie de faire découvrir ce territoire ?
Camille Ponsin : J’appartiens en partie à ce territoire. C’est un territoire assez fascinant et qui peut être aussi beau qu’angoissant, parfois. Ces vallées encaissées des Cévennes nous marquent physiquement parce qu’on est tout le temps confronté aux éléments : c’est un pays parfois difficile, mais aussi très, très beau et très, très envoûtant. J’essaie donc de le retransmettre dans le film et de montrer autant le côté fascinant et grandiose que le côté parfois inquiétant de cette nature.
Mais l’envie de raconter l’histoire de cette famille préexistait dans votre désir de cinéma…
C’est une histoire que je suis et que je vis en réalité depuis une quinzaine d’années parce qu’elle s’est étalée dans la réalité sur une période de 15 ans. J’ai de la famille dans cette vallée ; c’est une famille d’amis, donc des gens que je connais. Mon premier désir était de raconter cette histoire assez fascinante, assez incroyable, assez intrigante de cette jeune fille qui fuit et va se réfugier dans les bois. Après, c’est sûr que le décor a sa place et que c’est dans une vallée particulière. Et c’est peut-être aussi parce que c’est dans cette vallée et qu’elle est issue de cette communauté très proche de la nature, des communautés hippies des années 1970. Mais c’est l’histoire de la mère et de la fille que je voulais raconter avant tout.
Cette communauté, qui semble tenir par une forme d’idéal commun, se révèle fragile et volatile dès lors que la jeune fille s’attaque à leurs biens terrestres ; parallèlement, les locaux ont des propos bienveillants à son encontre tout en assénant des propos rétrogrades sur la place de la femme à l’intérieur du foyer…
C’était intéressant de montrer les complexités et les contradictions de chacun. Ce sont des vallées et des lieux dans lesquels des gens issus de mondes très différents doivent cohabiter. Ils ont vu ces néo-ruraux débarquer des villes d’un milieu social et culturel différent. Forcément, il y a eu des antagonismes, mais il y a aussi eu beaucoup d’entraide et de transmission de la part des paysans de ces vallées des générations du dessus, qui ont appris à ces jeunes néo-ruraux qui avaient envie d’aller vers la nature, mais qui ne savaient pas très bien comment s’y prendre.
Il y a eu un moment de découverte, d’apprivoisement quand ils se sont rendu compte que ces jeunes venus des villes faisaient le chemin inverse de leurs enfants qui, eux, quittaient leur campagne pour aller dans les villes. Ce sont eux qui ont remonté les ruines, qui ont rouvert les prés, qui ont rappris à faire l’artisanat comme il se faisait avant… À partir de là, ils ont aussi respecté le travail de ces gens. Il y a donc eu une forme d’entraide entre eux parce que les Cévennes, c’est un pays dur, surtout quand on fabrique son habitat, qu’on essaye de se faire son potager et qu’on n’a pas beaucoup de moyens financiers parce que c’est un choix d’être décroissant.
C’est-à-dire ?
Généralement, c’était déjà le cas dans la paysannerie : les gens se rendaient des services, se donnaient des coups de main. Quand il y avait une toiture à faire, tout le monde venait filer un coup de main ; après, on venait aider à la moisson, puis pour les châtaignes, etc. Donc oui, ils viennent de mondes différents. Ils ont chacun leur côté parfois dur et rétrograde, avec des visions très classiques, paternalistes pour les uns et pour les hippies une vision peut-être plus moderne de la place de la femme, de la liberté, de l’indépendance. Mais en même temps, ils ont aussi leurs contradictions à eux, leurs incohérences. Et on voit que cet idéal et les utopies du partage, de l’amour libre, volent en éclats quand ça touche à des choses trop personnelles — souvent autour de la propriété.
Il n’était pas question d’angélisme ; ni idéaliser les uns, ni diaboliser les autres. Oui, il y a un personnage qui a une réflexion sur la place de la femme qui nous semble inaudible et très rétrograde — tant mieux que ça nous semble très rétrograde. En même temps, ça ne l’empêche pas de penser que c’est comme ça que l’équilibre fonctionne. Après, libre à lui de le penser ; ça ne l’empêche pas aussi d’avoir beaucoup d’empathie à d’autres égards et d’être “un mec bien”, comme on dit. Mais je n’ai pas voulu faire un film sur le mouvement de 1968, sur les hippies. C’est le décor, c’est le contexte. J’essaye de suggérer des choses plus que de les montrer parce que sinon, on se fait vite enfermer dans ce sujet-là.
Vous ne l’avez pas fait sur ce sujet mais pas non plus sans ce sujet…
Non, je ne l’ai pas fait sans ce sujet, bien sûr. Parce qu’évidemment, il a son importance dans cette histoire. Pour les gens qui l’ont vécue, c’est une histoire collective, mais aussi assez intime pour tout le monde. Parce que dans cette vallée, quand les gamins avaient entre 8 et 15 ans, ils se promenaient en grappe et ils allaient d’une maison à l’autre. Il y avait plusieurs communautés, plusieurs hameaux où ils étaient les enfants un peu de tout le monde. C’est pour ça aussi que cette histoire touche très intimement beaucoup de gens, qui pourtant, ne sont pas les parents directement. La philosophie c’était : « tous les enfants de la vallée sont nos enfants et on va prendre soin d’eux » Le contexte était quand même particulier et il fallait le montrer — mais j’ai essayé de m’en écarter autant que possible.
Comment avez-vous choisi Lou Lampros ? L’aviez-vous repérée dans d’autres films ou bien grâce à un casting ?
Il y a eu un casting, mais quand j’ai vu les essais avec Lou Lampros j’ai tout de suite fait mon choix, parce que je trouve qu’elle exprime à travers son visage et ses expressions quelque chose de très fort. C’est un rôle très difficile à jouer — il n’y a quasiment pas de dialogue pour elle — donc pour faire passer quelque chose de sa folie, de son mal-être, de son rapport à la nature, il fallait quelqu’un de très expressif. Dès qu’on a fait les essais caméra, tout de suite ça a transpercé à l’image et il semblerait aussi que cette histoire ait touché Lou parce qu’elle faisait écho aussi à quelque chose de personnel chez elle — pas aussi radical mais dans son rapport à vouloir fuir sa maison : c’était aussi une adolescente fugueuse. Ça se passait en ville pour elle, mais en réalité, c’est un petit peu le même cheminement. Et je trouve qu’elle l’a très bien incarné.

Et puis, elle a quelque chose de Céline Salette, physiquement. Dans cette équation qu’il fallait résoudre, il y avait aussi le fait qu’il fallait que ce soit crédible pour être la fille de Céline Salette. Donc, effectivement, ça marchait bien — et avec Bertrand Belin aussi ; je trouve qu’on croit au trio familial.
Comment se termine cette histoire ?
J’ai fait une fin assez ouverte, assez poétique et en même temps qui laisse aussi libre cours à l’imagination du spectateur pour ce qui va se passer après. Pourquoi ? Parce que, d’un point de vue du film et d’écriture cinématographique je trouve toujours un petit peu triste et dur de terminer un film. Aller solliciter l’imaginaire du spectateur, c’est aussi une façon pour moi que le film continue, et qu’à la fin chacun continue à se raconter une histoire.
D’ailleurs, les gens après le film ont souvent des interprétations différentes. Les réalisatrices et les réalisateurs espèrent tous que le film continue d’exister dans la tête d’un spectateur, que les personnages continuent à vivre et ne se soient pas digérés un quart d’heure après. Quand on est cinéaste, écrivain, c’est difficile de mettre un point final ; peut-être est-ce une façon de mettre un point final plus loin : de suspension.
Vous ajoutez quand même des images d’archives qui renvoient à la réalité et laissent supposer qu’il y a autre chose, que l’histoire se poursuit…
Oui, c’est vrai : on peut penser que l’histoire se continue. Mais je dis dans le texte que cette histoire d’Anja dans les bois a duré 15 ans et qu’elle est terminée. Elle continue sous une autre forme : c’est Anja à l’hôpital, Anja de retour chez elle, Anja de retour avec les Hommes… Les images documentaires que j’ai mises à la fin du film montrent la vraie mère qui déambule dans les bois et va à la recherche de sa fille, qui lui apporte de la nourriture, qui ramasse ses affaires…
C’était aussi pour faire un petit rappel de la réalité et aussi pour dédier ce film à Nana, à la mère en question. Voir cette femme fragile, seule, fine, dans les bois, lutter contre les éléments, traverser une rivière, grimper la montagne, avoir un sac à dos pour essayer d’apporter de la nourriture à sa fille sans la voir, lui laisser des mots… Bon, ben, c’était pour dire : « il y a quelqu’un qui a vraiment vécu ça… »
Souhaitez-vous qu’elle et ses proches voient le film ?
Bien sûr. Son grand frère a vu le film, il a travaillé même sur le film, c’est un ami proche depuis 40 ans. D’autres membres de sa famille également. Sa mère ne l’a pas encore vu : elle veut le voir tranquillement, sans être au centre de l’attention. Mais je lui ai lu le scénario, elle me fait confiance et son fils l’a beaucoup rassurée. Le film lui est quand même dédié : c’est un hommage à tout ce qu’elle a fait pour sa fille. Je trouve que c’est une façon élégante d’abord laisser le film vivre ; ensuite elle le regardera. Mais j’ai hâte qu’elle le voie, bien sûr.

Sauvage de Camille Ponsin (Fr, 1h41). avec Céline Sallette, Lou Lampros, Bertrand Belin… Sortie le 8 avril 2026.


