Un artiste faussaire, une vengeance, deux âmes blessées et un esclave spolié se retrouvent dans les salles cette semaine. Entre autres…
L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé
Durant l’Occupation, Jan Bojarski, un ingénieur polonais réfugié en France est approché par un malfrat intéressé par ses talents dans la fabrication de faux papiers. Mais sa commande est d’une tout autre nature : il s’agit de contrefaire de la monnaie. Bojarski va se révèler plus que doué dans cet exercice, au point de mettre en échec les meilleurs experts et limiers de la police — à commencer par le commissaire Mattei qui va le traquer pendant des années. En vain…
Depuis son « retour aux affaires » après sa parenthèse comme président de l’organisme professionnel UniFrance, 🔗Jean-Paul Salomé semble avoir trouvé un second souffle créatif ainsi qu’une martingale pour enchaîner les films réussis. La Daronne (2020), La Syndicaliste (2023) et maintenant L’Affaire Bojarski poursuivent son exploration du genre policier sous toutes ses coutures, en mode fictionnel ou en empruntant la voie la reconstitution de faits réels ; tantôt avec légèreté, tantôt sur un mode plus grave. Le parcours de Jan Bojarski est pour lui du pain béni puisqu’il lui permet d’opérer une sorte de synthèse.
Cours après moi
Film noir, film gris, film pastel, Salomé ne choisit pas : il fond en un long métrage toutes les nuances pour raconter l’itinéraire de son personnage devenant héros de roman populaire, à l’instar du General de John Boorman (1998), brigand sympathique parce qu’il défie les autorités et les tourne en ridicule. Et si la course-poursuite entre le policier élégant et le faussaire taquin rappelle beaucoup celle de Arrête-moi si tu peux (2002), il faut aller au-delà de ce jeu du chat et de la souris — fort plaisant, au demeurant. Car ce qui meut Bojarski, ce n’est pas la volonté d’enfreindre les règles ni la loi, mais le désir d’être reconnu à sa juste valeur d’artiste et d’inventeur. Et accepté, intégré, au lieu d’être sans cesse renvoyé à son origine étrangère par la société française.

L’ombre et le labeur sont omniprésents dans L’Affaire Bojarski. La dissimulation de l’activité illicite l’exige, mais elle s’accompagne d’une compartimentation de l’existence poussée à l’extrême : c’est le prix à payer pour offrir une apparence de respectabilité et de confort bourgeois à sa famille. Avec les séquences nocturnes et les lieux interlopes, les lieux secrets d’élaboration de la fausse monnaie permettent de composer de images aux lumières bien contrastées, sculptées par les ténèbres, qui redonnent de la vigueur à l’élégante esthétique visuelle des années 1950. De la belle ouvrage,
jusque dans la B.O. de Mathieu Lamboley, dont les cliquetis métalliques rappellent la 🔗Batucada meurtrière de Michel Colombier pour Le Pacha de Lautner (1968).
Post scriptum
Quant à cette reconnaissance publique de son talent qu’il n’a pas obtenue de son vivant, ni après sa mort, Jan Bojarski va peut-être enfin la récolter par l’entremise du film, autre œuvre d’art. Un peu comme Elmyr de Hory, le peintre faussaire “héros” du documentaire/menteur F for Fake de Orson Welles et François Reichenbach (1975). Avec un renversement amusant au passage pour Bojarski, dont le nom va supplanter en notoriété ceux des peintres et graveurs officiels des administrations postales, de la Monnaie de Paris ou de la Banque de France (Lagriffoul, Roty, Gandon, Dieudonné, Fontanarosa, Piel, Armanelli et tant d’autres…) qui pour certains, avaient leurs noms inscrits sur les timbres, pièces et billets en circulation. Sic transit…

L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé (Fr., 2h08) avec Reda Kateb, Bastien Bouillon, Sara Giraudeau, Pierre Lottin, Olivier Lousteau, Quentin Dolmaire, Camille Japy, Arthur Teboul, Lolita Chammah…Sortie le 14 janvier 2026
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Sans pitié de Julien Hosmalin
Rayan et son petit frère Dario vivent avec leur mère Maria, qui tient un stand de tir dans une fête foraine. Un jour que Rayan avait pour mission de s’occuper de lui, Dario est kidnappé pendant quelques heures avant d’être relâché, choqué et martyrisé. Une vingtaine d’années plus tard, l’enterrement de Maria provoque le retour de Dario, qui avait préféré fuir cet environnement délétère. Obligé de s’y confronter, il va remuer un passé sordide et entreprendre une vengeance trop longtemps refoulée…
Un an après 🔗Le Dossier Maldoror, voici une nouvelle variation autour de ce traumatisme longtemps refoulé par la Belgique, celui de l’affaire Dutroux et des réseaux pédo-criminels. Mais à la différence de
🔗Fabrice du Welz, Julien Hosmalin n’en fait pas le l’alpha et l’omega de son premier long métrage : il s’agit ici d’un élément contextuel. En somme, s’il n’y avait pas cette toile de fond, le drame originel affectant l’existence de Dario et de sa famille ne serait pas advenu.
Ajoutons que la Belgique n’est pas explicitement désignée comme le lieu où se déroule l’action. Aucune signalisation, plaque minéralogique ne permet de l’identifier avec certitude ; ce territoire septentrional et doté de côtes pourrait l’être comme il pourrait épouser les contour d’un pays imaginaire. De la même manière, aucune époque n’est spécifiquement mentionnée : nous sommes dans un premier quart flou du XXIe siècle.

Ne pas dire, ne pas voir
En “neutralisant” l’espace et le temps, Hosmalin, atteint à une forme d’universalité répondant à cet esprit de la tragédie antique que vivent Dario et Rayan. Pris dans un cycle de représailles et de vendetta — façon “œil pour œil” — de trahisons et de ruptures entre bandes alliées, ils sont contraints d’ouvrir une funeste boîte de Pandore n’ayant tendance à se refermer en même temps que les cercueils. Ce schéma bien connu pourrait laisser croire à un film d’une grande violence ; il s’avère habile dans la gestion de ce qu’il met à l’écran, privilégiant la suggestion.
« Je ne voulais pas montrer ce qu’il y avait sous la trape », explique en substance le réalisateur, faisant allusion à la salle des tortures du repaire des prédateurs. En refusant la crudité gratuite, le gore inutile ou une obscénité complaisante, Julien Hosmalin adopte un parti-pris cohérent avec la ligne de ses personnages enferrés dans un mutisme tenace et une culpabilité partagée : après tout, eux-mêmes ont tenté de rejeter le passé sous un tapis de silence. L’immontrable doit demeurer dans un hors champ — et quand bien même : chaque spectateur ingurgite ordinairement tellement d’images brutales qu’il n’a pas besoin de voir ce que l’ellipse suggère.
Très prometteur, Sans Pitié sait tirer profit des non-lieux dans lesquels il s’inscrits (terrain vagues, sites industriels péri-urbains, univers nocturnes etc.) et de l’intensité de comédiens bien assortis pour fabriquer des atmosphères et des ambiances fascinantes. On a hâte de découvrir la suite du travail de Julien Hosmalin.

Sans pitié de Julien Hosmalin (Fr.-Bel., 1h34) avec Adam Bessa, Tewfik Jallab, Jonathan Turnbull… Sortie le 14 janvier 2026.
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Jusqu’à l’aube de Shô Miyake
Souffrant d’un syndrome prémenstruel affectant parfois son humeur et son comportement, Misa a dû quitter son emploi. Elle arrive dans une entreprise d’astronomie à taille humaine où elle détecte peu à peu derrière la misanthropie apparente de l’un de ses collègues, Takatoshi, des symptômes qui lui semblent très familiers : celui-ci est en effet sujet à de violentes crises de paniques qui sapé sa carrière. Après une approche prudente, leurs faiblesses mutuelles finissent par les rapprocher…
De Shô Miyake, on avait découvert en 2023 ce film insolite aux allures de documentaires, La Beauté du geste retraçant le parcours acharné d’une boxeuse sourde promise au meilleur avenir mais brisant elle-même paradoxalement ses chances de victoire. À sa manière, Jusqu’à l’aube explore à nouveau les mystères intimes de l’individu, prisonnier de démons invisibles l’empêchant de s’épanouir comme il le souhaiterait. Et cette fois-ci, ils sont deux, en miroir, à partager cette douloureuse affection.
Le soleil a rendez-vous avec la lune
Cette symétrie s’avère également une histoire de contraires, Misa et Takatoshi étant le jour et la nuit. Si l’une est bienveillante, l’autre beaucoup plus hautain et persuadé notamment que sa maladie est plus sérieuse que celle dont souffre sa collègue, qu’il ravale (en la minorant suivant des critères bien sexistes) à un banal désagrément féminin. Takatoshi éprouve par ailleurs un sentiment d’être au purgatoire dans l’entreprise d’astronomie, en attendant de pouvoir reprendre son existence de cadre supérieur. En fait, il vit autant enfermé dans le déni que claquemuré chez lui lorsqu’il est sujet à ses crises. Jusqu’à ce que Misa vienne sur son territoire et l’apprivoise

Le rapprochement mutuel se fait d’abord chez lui et puis cette zone intermédiaire qu’est l’entreprise où des activités collectives les conduisent à partager davantage ; où ce qui les sépare des autres en vient à les rapprocher encore plus. Symboliquement, c’est grâce à une sorte de “projet fantôme“ et dans une temps n’appartenant ni au jour ni à la nuit qu’ils scellent leur complicité. Au passage, on admire la petite entreprise (ses dirigeants comme son personnel) accueillant ces deux profils atypiques en tenant compte de leurs particularismes et en prenant soin de leurs besoins. Un bel exemple d’inclusion professionnelle où la différence n’est pas vue comme une contrainte : elle simplement comprise et intégrée.
Komorebis
Tout en délicatesse, ce film n’est pas sans rappeler 🔗Perfect Days de Wim Wenders — où le protagoniste a préféré lui aussi se mettre à l’écart de la vie qu’il menait en effectuant une activité professionnelle en apparence peu gratifiante mais essentielle. Il donne sa pleine place aux beautés simples du monde qu’on néglige de contempler ; ces cadeaux gratuits du quotidien. Et donne l’envie furieuse de découvrir le prochain film de Shô Miyake, Un été en hiver, Léopard d’Or à Locarno en 2025.

Jusqu’à l’aube (夜明けのすべて) de Shô Miyake (Jap., 1h59) avec Hokuto Matsumura, Mone Kamishiraishi… Sortie le 14 janvier 2026
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Furcy, né libre de Abd Al Malik
1817, Île de La Réunion. Esclave dans la plantation de la famille Lory, Furcy Madeleine découvre à la mort de sa mère des documents établissant qu’on lui a spolié sa liberté depuis toujours. Ayant eu la chance d’être instruit, il prend contact avec les cercles abolitionnistes pour porter son cas devant la justice, intentant à son “propriétaire“ afin de faire valoir son droit à la liberté. Son combat durera jusqu’en 1845…
Au départ, un destin humain hors norme illustrant une de ces anomalies entachant notre Histoire commune ; un scandale politique, procédural et judiciaire dont Mohamed Moussaoui avait tiré un essai biographique. Un “sujet“, comme l’on dit, rappelant l’arbitraire des périodes coloniales et la manière dont le droit est malmené lorsqu’il vient entraver des intérêts considérés comme supérieurs — en l’occurrence, l’économie. Au moins deux bonnes raisons de trouver des résonances possibles et utiles entre ce hier du XIXe siècle et notre XXIe siècle oublieux du passé.
Les bons et les méchants
Et puis il y a la proposition que constitue ce long métrage. Respectant l’adage tristement connu « on ne fait pas de bons romans avec de bons sentiments », Furcy, né libre est de ces films si outranciers dans la forme et le fond qui se sabordent eux-mêmes. Comprenez qu’il ajoute à un classicisme formel ultra-sage et léché — une suite muséale de tableaux filmés — une dialectique manichéenne assénée à la truelle. D’un côté, on trouve des esclavagistes cruels, perfides, âpres au gain, répugnants (on peut étendre la liste à l’envi, l’idée étant de suggérer qu’ils sont une cause perdue) ; de l’autre, une poignée d’abolitionnistes dans le bon sens de l’Histoire, se livrant au tribunal à des envolées lyriques à la limite de l’anachronisme, histoire de nous bien faire saisir la permanence du propos. Lourd et gênant plus qu’édifiant.

Scolaire à bien des aspects, Furcy, né libre a peu à avoir avec le précédent et premier film d’Abd Al Malik, Qu’Allah bénisse la France (2014). Il est vrai que ce dernier reposait sur un socle autobiographique. En s’emparant ici de celle d’un autre, mais aussi de son héritage, de son message le réalisateur a perdu quelque chose. Au reste, le générique le crédite comme réalisateur seulement, et non auteur du scénario — lequel a été signé par l’éclectique producteur Étienne Comar, connu pour avoir produit Des hommes et des dieux, mais aussi réalisé Django (2017) avec Reda Kateb.
Prise de tête
Il n’en faut pas davantage pour soupçonner une direction bicéphale et divergente qui pourrait expliquer cet aspect de fourre-tout sans aspérité, rempli jusqu’à la gueule de braves gens semblant accomplir un devoir civique. Bien loin de la puissance de The Birth of A Nation de Nate Parker, et même du (pourtant surestimé) 12 Years a Slave de Steve McQueen (2014).

Furcy, né libre de Abd Al Malik (Fr., 1h48) avec Makita Samba, Romain Duris, Ana Girardot, Vincent Macaigne, Frédéric Pierrot, Micha Lescot, André Marcon… Sortie le 14 janvier 2026


