Cette semaine, un fils sort son père de sa retraite… en le filmant dans sa retraite et sans son fils. Entre autres…
Anémone – Les Racines du mensonge de Ronan Day-Lewis
Vétéran de l’armée britannique, Jay Stoker vit depuis une décennie reclus dans la plus grande sobriété en plein cœur d’une forêt, sans contact avec sa famille. Sa solitude est brusquement perturbée par l’arrivée de son frère Jem, venu le convaincre de sortir de sa retraite pour une raison impérieuse : parler à Brian. Fils de Jay que Jem a élevé comme le sien propre après son départ, Brian est devenu militaire et vient, comme son père jadis, d’être sanctionné par sa hiérarchie. Entre les deux frères, une cohabitation tendue et avare de mots s’engage…
Daniel Day-Lewis a déjà tellement dit qu’il prenait sa retraite ou tournait son dernier film que l’annonce son retour devant la caméra — et derrière, puisqu’il est ici aussi co-scénariste — ne pouvait plus être assimilée à un événement ; au mieux s’agissait-il d’une demi-surprise. Restait à savoir si elle serait bonne. Sur le papier, Anémone s’inscrit pleinement dans le “cosmos” day-lewissien ; un personnage d’une rigueur morale absolue, un brin autarcique, pour ne pas dire misanthrope, hanté par la question de l’autonomie d’un peuple (la question irlandaise qui lui est chère se trouve de surcroît ici en filigrane) ; pris enfin dans les rets d’une problématique de lignage et d’hérédité. On croirait un mash-up / florilège de ses rôles les plus saillants d’Au nom du père à Phantom Thread en passant par Threre will be Blood ou Le Dernier des Mohicans et Lincoln.
La fleur de son secret
Mais cette manière de synthèse s’avère-t-elle opérante ? Et Day-Lewis acteur-coscénariste, est-il aussi exigeant avec lui-même et son cinéaste de fils qu’il l’est d’ordinaire avec les réalisateurs avec qui il consent de tourner ? C’est sans doute là que le bât blesse. Car Anémone semble bénéficier d’une double indulgence père-fils — fort légitime au demeurant — mais n’incitant pas l’un comme l’autre à dépasser les clichés. En Jay, le père joue à l’ours rogue et mutique, homme des bois drôlement bien conservé pour son âge, pub vivante pour la décroissance épineuse mais à la peau lisse et au corps d’athlète. Soit.

Côté réalisation, le fils sublime ce père-sonnage en osmose avec la nature, en alternant de jolis plans-plans par drone, des ambiance chaumière de type frugalité à la bougie et des “visions“ grandiloquentes, images oniriques lourdes de symboles. À vrai dire, tout est considéré comme un symbole, jusqu’à la moindre image de Daniel Day-Lewis : c’est l’inévitable corolaire indésirable lorsque l’on dispose si aisément d’un comédien paradoxalement parmi les plus rares à l’écran. Si l’éclipse volontaire du comédien peut faire écho à celle de son personnage dans le récit, si Ronan s’attache à le filmer par fragments au début, sa surprésence écrasante parvient malgré tout à avoir le le dernier mot. Au détriment du mélodrame familial et du traumatisme politico-militaire initial. Dommage.


Anémone – Les Racines du mensonge (Anemone) de Ronan Day-Lewis (G.-B., 2h06) avec Daniel Day-Lewis, Sean Bean, Samantha Morton… Sortie le 25 mars 2026.

