Sur les écrans de cette semaine, un double saut au début des années 1970, histoire de rappeler une époque aux mœurs et à la politique effrayantes. Entre autres…
Wild Horse Nine de Martin McDonagh
1973, Santiago du Chili. Agents de la CIA envoyés pour déstabiliser le pays (et donc faciliter le futur coup d’État du général Pinochet prévu quelque jours plus tard), Chris et Lee partent pour une semaine de vacances sur l’île de Pâques. En réalité, Chris est investi d’une double mission au cours de ce voyage : tuer — à sa demande — son vieux partenaire Lee condamné par la maladie et de plus en plus amnésique ; mais aussi récupérer les mémoires qu’il annonçait vouloir laisser. Pour leur chef MJ, ces textes sont susceptibles d’abriter d’explosifs secrets d’État… Mais évidemment, rien ne se déroule comme prévu, d’autant que Lee se montre totalement désinhibé…
Entre les frères Coen et Tarantino, il y avait une place, sinon à prendre, du moins à se faire. Martin McDonagh s’y est engouffrée et l’occupe depuis une bonne quinzaine d’années en exploitant une recette désormais bien éprouvée. Celle de thrillers décalés reposant en règle générale sur des tandems mal assortis (suivant l’efficace principe du buddy movie) confrontés à un milieu plus ou moins hostile (ou en tout cas dans lequel plane une menace latente) et usant volontiers de la parlotte comme d’un expédient.
Système McDonagh
On comprend que les comédiens raffolent de travailler pour lui : non seulement McDonagh leur donne « à manger » en étant généreux en plans et en dialogue ; il offre ainsi à ses interprètes l’occasion de déployer de nombreuses facettes de leur talent. En particulier à ceux qui occupent les deux rôles principaux, en lice obligée pour les kermesses à trophées. 3 Billboards… avait valu un Oscar à Sam Rockwell et Frances McDormand ; John Malkovich a déjà ici décroché la Coupe Volpi à Venise pour son personnage de mourant sans filtre (deux caractéristiques qui plaisent beaucoup à Hollywood). Il ferait figure de (faux) outsider idéal pour corriger l’ego de Tom Cruise en confisquant les votes à son profit. Mais nous n’en sommes pas encore là…

Revenons plutôt à la “forme” du cinéma de McDonagh : si elle constitue une indubitable signature, elle confine aussi — revers de la médaille — au système, avec ses trucs et ses tics plaisants… puis agaçants. D’autant plus regrettables que le film se fait le véhicule de plusieurs sujets politiquement fascinants. L’un ravira les adeptes de la théorie d’une conjuration de la CIA contre JFK (et ses nombreuses répercussions au sein de l’agence) ; l’autre, moins folklorique, dépeignant l’interventionnisme du gouvernement Nixon (ou de son âme damnée, Kissinger) dans le renversement des démocraties sud-américaines durant les années 1970. Notamment, bien sûr, le Chili.
Mentir vrai
De la même manière que Lee, “protégé” par sa maladie, dévoile à qui veut l’entendre les pires détails du coup d’État à venir (arrestations arbitraires, tortures, disparitions etc.), Wild Horse Nine se dissimule derrière le paravent de sa fiction pour dévoiler au grand jour un pan inavoué/inavouable de l’histoire étasunienne. L’absurdité de la situation fait passer le tout pour du second degré mais le spectateur n’est pas dupe. Et avec un peu de chance, comprend que les discours insanes dont nous abreuvent certains dirigeants actuels sont eux aussi à prendre au pied de la lettre.

Wild Horse Nine de Martin McDonagh (É.-U.-R.-U.-Chil, 1h58) avec John Malkovich, Sam Rockwell, Steve Buscemi, Mariana di Girolamo, Ailín Salas, Tom Waits, Parker Posey… Sortie le 4 novembre 2026.
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L’Affaire Marie-Claire de & avec Yvo Muller & Lauriane Escaffre
Paris, 1972. Avocate de gauche déjà auréolée d’une belle réputation (mais aussi d’une furieuse intransigeance), Gisèle Halimi est contactée par Michèle Chevalier, dont la fille Marie-Claire, 16 ans, a été arrêtée pour avoir procédé à un avortement clandestin après un viol qu’elle à subi. Dans une société mollement acquise à la défense des droits de femmes, l’avocate décide de faire du procès la caisse de résonance d’une grande question en attaquant la loi injuste exigeant que la victime comparaisse sur le banc des prévenues…
Davantage connu sous le nom de “procès de Bobigny” (qui, selon la manière dont on considère les choses, invisibilise la victime principale, mineure à l’époque, ou préserve son identité) “l’Affaire Marie-Claire“ est une douloureuse pierre blanche dans la société française et l’évolution de son droit. Le marqueur, surtout, d’une époque où, porté par la jeunesse, le désir majoritaire allait dans le sens de plus d’égalité entre les hommes et les femmes et où l’on pensait que les acquis seraient définitifs. Las ! Rien n’est plus fragile qu’une majorité, si ce n’est un acquis sociétal.
De la nécessité
Quant aux droits des femmes, Gisèle Halimi elle-même laissait cette mise en garde avant de disparaître : « Le combat est une dynamique. Si on arrête, on dégringole. Si on arrête, on est foutues. Car les droits des femmes sont toujours en danger. Soyez donc sur le qui-vive, attentives, combatives ; ne laissez pas passer un geste, un mot, une situation, qui attente à votre dignité. La vôtre et celle de toutes les femmes. » Derrière l’injonction affleure la nécessité de connaître l’existence du long chemin cahoteux parcouru afin d’éviter à avoir à l’accomplir à nouveau… et, implicitement, une sorte de blanc-seing pour qui souhaite le rappeler aux mémoires oublieuses ou aux jeunes générations. Dans un film, par exemple.

Si L’Affaire Marie-Claire fait le job d’un point de vue scolaire, façon dossier, sans héroïser l’avocate — au contraire, et c’est même le point très positif, on la découvre autoritaire avec ses collaborateurs ou les associations féministes —, sa forme sur-classique de téléfilm fait blêmir. Passons sur les anachronismes pour saluer, plutôt le fait d’avoir tourné sur les lieux de l’intrigue : au sein du tribunal de Bobigny. Inconsciemment, le poids de l’histoire a contribué à infuser dans l’atmosphère une sincérité chez les interprètes. Justement, les interprètes ! La vraie question…
Fragile défense
Face à la prestation estomaquante de Cécile de France, en mère courage se livrant corps et âme à la justice (et donc à la caméra pour les besoins du rôle), le choix de Charlotte Gainsbourg pour incarner la volcanique Gisèle Halimi interroge. Plus coutumière des personnages effleurant la vie mezzo voce la comédienne n’a sans doute pas l’incarnation requise pour camper l’avocate — et un brushing, fût-il costaud, n’y changera rien, malheureusement. On eût certainement davantage cru au personnage Gisèle Halimi si, par exemple, Leïla Bekhti, avait endossé sa robe. Qui sait ? Peut-être que cela se rejouera un jour dans une autre juridiction filmique…

L’Affaire Marie-Claire de & avec Yvo Muller & Lauriane Escaffre (Fr., 1h42) avec également Charlotte Gainsbourg, Cécile de France, Grégory Gadebois, Saül Benchetrit, Emilie Gavois-Kahn… Sortie le 4 novembre 2026.


