Sur les écrans cette semaine, une prise de conscience sociale et un voyage paternel dans le monde de la fantasy. Entre autres…
Une femme aujourd’hui de Robert Guediguian
Marseille, de nos jours. Issue d’une famille populaire, Juliette travaille dans la haute finance et habite une résidence cossue. La petite trentaine, elle pense tout maîtriser de sa vie, jusqu’à ses amours éphémères. Mais à la suite d’une agression sexuelle, elle se prend à reconsidérer la futilité de son existence et se découvre une fibre altruiste en devenant bénévole pour une association d’aide aux femmes…
Le premier réflexe serait de se dire que Robert Guediguian et son complice Serge Valletti vont trop loin dans le conte de fées. Faire croire qu’une individualiste libérale se décille d’un coup et se métamorphose en Mère Teresa laïque afin d’œuvrer avec une abnégation extrême pour les démunies, semble aussi incongru aujourd’hui que les fables utopiques du néo-réalisme — quand la Gauche d’avant 1981 rêvait encore au Grand Soir.
Ouvre les yeux
Et puis on observe l’exemple de la médiatique avocate Sarah Saldmann, passée d’une position de it-girl hors sol à celle de voix, sinon de la lutte des classes, du moins en contrepoint des raccourcis mensongers de l’éditocratie. Cela, parce qu’elle s’est prêtée à l’expérience du réel dans le documentaire 🔗Au boulot ! de Gilles Perret & François Ruffin — lequel a eu, à retard, les effets escomptés par les réalisateurs sur la conscience de la jeune femme. Quittter sa tour d’ivoire et d’argent pour se confronter au monde, éprouver dans sa chair — même de manière transitoire — les difficultés des autres, permet de sortir des grandes postures théoriques ou abstraites. Et d’avoir rétrospectivement honte de son cynisme.

Juliette est donc elle aussi une “femme d’aujourd’hui”. Son indépendance se lit à chaque instant : elle se déplace en trottinette électrique des écouteurs sur les oreilles, limite à l’extrême les relations avec les autres, décide de tout de manière fonctionnelle et utilitaire. Un portrait à peine caricatural de ces jeunes cadres (féminins ou masculins) affichant une assurance tranquille, n’ayant pas besoin d’user de morgue pour asseoir leur indifférence.
Le prix de la rédemption
On s’en doute, ce moi autocentré n’est pas tant le sujet qui intéresse Guediguian ; il préfère dédier l’essentiel de l’histoire à sa reconstruction/rédemption au service des autres — et donc la mise en valeur de la maison d’accueil pour réfugiées mineures enceintes pour laquelle elle s’engage. Si cela permet de traiter de l’hostilité stupide (voire criminelle) des voisins pour cette association comme des trous dans la raquette dans le suivi de ses bénéficiaires (quid de l’accompagnement lorsqu’elles deviennent majeures et qu’elles ont accouché ?), le récit a la maladresse de faire de l’épiphanie sociale de Juliette une conséquence indirecte du viol qu’elle a subi. Pas très subtil.
Même réserve quant à cette sous-intrigue filandreuse, plongeant dans un secret de famille convoquant plus ou moins la psycho-généalogie et la culpabilité coloniale — permettant sans doute aussi d’“épaissir” les rôles des parents — joués par Ariane Ascaride et Gérard Meylan. Cette parenthèse mystico-politique dans le passé avait d’autant moins de raisons d’être que le présent foisonne de sujets et de personnages intéressants, qu’il s’agisse du vieux voisin épiant Juliette (Darroussin, à la fois inquiétant, touchant et pathétique), de son frère un tantinet xénophobe, ou tout simplement de la reconstruction de sa vie sentimentale après son traumatisme. À vouloir trop prendre de chemins, le risque de s’égarer finit toujours par survenir.

Une femme aujourd’hui de Robert Guediguian (Fr., 2h03) avec Marilou Aussilloux, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Grégoire Leprince-Ringuet, Gérard Meylan, Lola Naymark… Sortie le 21 octobre 2026.
***
Le Roi du Game de & avec Éric Judor
Sa fille Isaure ayant préféré participer à un jeu de rôle grandeur nature plutôt que de se présenter à sa convocation pour intégrer une école de commerce, Alexandre est prêt à tout pour la ramener à la raison et dans les temps à son oral. Bien qu’il ne maîtrise pas les codes, il parvient à infiltrer une équipe de rôlistes afin de mettre la main sur Isaure au plus vite, quitte à infléchir les règles du jeu. Mais ce ne sera pas aussi simple qu’il le pensait…
Injustement plombé par l’insuccès public de Problemos (2017) — qui, à présent que la pandémie est passée par là, stupéfie par son acuité visionnaire —, Éric Judor revient enfin à la réalisation. S’il y manifeste encore son goût pour les études de mœurs et sociologiques de micro-groupes humains (les rôlistes remplaçant ici les zadistes) ainsi que les relations inter-familiales, son ton s’est considérablement assagi. A-t-il tiré de ses mésaventures antérieures qu’il fallait mettre la pédale douce sur la causticité, l’humour noir, le non sense ? Bref, sur ce rire un peu cruel qui vitriole si bien les imbéciles ?
Bande de potes !

Peut-être que les gentils rôlistes, utopistes en diable, ne méritent pas selon lui d’être trop assaisonnés (encore que : il y a parmi eux quelques apprentis tyrans, tellement investis dans leurs personnages qu’on préfère les voir grimés dans l’enceinte du jeu que libres dans l’espace public). Toujours est-il que les gags et les situations s’arrêtent ici à la lisière de l’incorrection ou de ce moment où les choses pourraient basculer dans le savoureusement dérangeant. Avoir troqué Noé Debré et Blanche Gardin au scénario contre les plus timides Antonin Fourlon et Cédric Prévost explique sans doute cela.
Heureusement, Le Roi du Game a dans sa manche un autre atout : sa distribution. Judor a la saine habitude de travailler hors des modes avec des gens qu’il trouve talentueux ou avec ses potes (les deux se rejoignent souvent). Ce qui peut s’avérer compliqué pour les financeurs timorés, réclamant toujours plus de noms et de têtes d’affiche déjà identifiés par le public. Sans doute rassurés par Alexandra Lamy, ceux-ci ont ainsi accepté Marc Labrèche (pourtant superstar au Québec depuis 40 ans) ou des seconds rôles parfaits tels que Hafid F. Benamar ou Yann Papin. Rien que pour les voir tous, ça vaut le coup d’entrer dans la partie.

Le Roi du Game de & avec Éric Judor (Fr., 1h28) avec également Alexandra Lamy, Hafid F. Benamar, Marc Labrèche, Yann Papin, Dominique Frot… Sortie le 21 octobre 2026


