Cette semaine dans les salles, des histoires de familles et de frères ; des coups dans la gueule et de gueule. Entre autres…
Juste une illusion de Olivier Nakache & Éric Toledano
1985. Une famille ordinaire de la banlieue parisienne dont Vincent, 13 ans, est le benjamin. Pendant que son frère aîné s’affranchit gaillardement de la tutelle parentale, que son père peine à dissimuler qu’il a perdu son emploi de cadre et que sa mère s’initie à l’informatique naissante, Vincent entre de plain-pied dans l’adolescence avec ses mystères, ses bonheurs éphémères et ses nouvelles angoisses liées à la vie, l’amour, la mort — comme dans un film de Lelouch. Un âge où il faut paraître avant d’arriver à être…
« Cette histoire est vraie, mais elle s’est passée il y a bien longtemps, quand vos grands-parents étaient encore des enfants… A cette époque, des charrettes et des fiacres roulaient dans les rues, et quand une auto arrivait, on l’entendait venir de bien loin (…) C’est pour vous dire que le monde change vite… » Voilà comment Marcel Pagnol présente ses Souvenirs d’enfance écrits en 1957, soit un peu plus de quarante années après qu’il les a vécus.
À des poussières près, c’est le même écart temporel qui sépare la date de sortie de Juste une illusion de l’époque à laquelle il est fait référence, contemporaine de l’adolescence des ses auteurs. S’il n’y a certes plus de fiacres dans les rues, la différence entre leur “jadis” et notre “aujourd’hui” n’en demeure pas moins vertigineuse : il suffit d’observer l’emprise du numérique dans nos existences pour mesurer combien ce XXe siècle pas si lointain appartient à une autre ère. Voire à un Moyen Âge !
La nostalgie, camarades ?
Réfutant toute forme de nostalgie🔗, Nakache & Toledano livrent une chronique de ces années 1980 sans idéaliser quelque âge d’or que ce soit — fût-il celui de leur prime jeunesse. À la fois intérieur et lucide, leur regard rétrospectif embrasse les moindres gestes de leur jeune héros tout autant que les mouvements de son entourage. À l’écoute de ses propos également, ils ne perdent pas non plus une miette des bruits de fond — en particulier du tapis sonore (et musical) donnant paradoxalement une consistance cette évocation. Travail d’orfèvre, d’ailleurs, que cette minutieuse restauration de l’époque qui sonne juste puisqu’elle est, comme tout artifice cinématographique réussi, invisible.
Alors, de quoi Juste une illusion est il le nom ? De cette fin de l’enfance où l’on se rend compte de l’abîme qui s’ouvre devant soi, de la conscience de la perte ? De la prise de conscience des grandes questions qui taraudent l’existence et que l’insouciance des premiers âges occultait ? D’un espoir — appelé à être déçu — en une communion irénique entre les peuples matérialisée par les badges de SOS Racisme ou d’une foi en ces miraculeux ordinateurs susceptibles de procurer de nouveaux emplois et ainsi conjurer le chômage galopant ? De tout cela, encapsulé dans une comédie à la fois tendre, malicieuse et grave.

Face A/Face B
Depuis toujours, l’écriture de Nakache & Toledano tient du grand art voire de la composition symphonique. D’ailleurs, si chacun de leur film paraît si équilibré, n’est-ce pas parce qu’il ressemble à une note ? Autour de la “fréquence fondamentale” (le genre comédie), les “harmoniques” (en l’occurence, les sous-thématiques du récit que sont l’enfance-adolescence, le couple, la religion, l’amour, la famille, l’évolution, le mensonge etc.) s’enroulent et se déclinent entre les personnages, tout en se faisant miroirs objectifs du contexte social choisi. Exemples les plus évidents, Nos jours heureux (2006), Tellement proches (2009), Le Sens de la fête (2017) ou Hors normes (2019) ne procédaient pas différemment. Juste une illusion s’intéresse peut-être ici à une génération spécifique, mais au-delà, comme toujours, ils s’adresse à tout le monde.
Un dernier mot pour évoquer le regain d’intérêt actuel pour ce “lointain“ passé, en particulier dans les comédies… et la diversité d’approches que les années 1980 permettent. Ainsi, Juste une illusion pourrait se considérer comme l’avers sérieux de cette exploration ; une face A pour rester dans le vocabulaire musical. Ce n’est pas pour autant qu’il faudrait se priver de la face B (son inconscient refoulé), surtout qu’elle existe déjà grâce à Jean-Baptiste Saunier & Thomas N’Gijol dans 🔗Police Flash 80, qui donne un éclairage complémentaire trash et rigolard sur cette décennie bancale…

Juste une illusion de Olivier Nakache & Éric Toledano (Fr., 1h56) avec Louis Garrel, Camille Cottin, Simon Boublil, Pierre Lottin, Alexis Rosenstiehl, Jeanne Lamartine… Sortie le 15 avril 2026
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La Petite Graine de Colas & Mathias Rifkiss
La trentaine finissante, Denis et Céline vivent ensemble depuis les années lycée. Le bonheur de leur couple est toutefois voilé par un regret : l’impossibilité d’avoir un enfant. Leurs nombreuses tentatives, toutes soldées par des échecs, les poussent — à reculons pour Denis — à demander de l’aide à Piche, un ancien condisciple perdu de vue depuis longtemps. Ignorant le but de cette prise de contact, celui-ci débarque chez eux, bientôt rejoint par sa fantasque fiancée, la pétulante Mégane…
Couleur trompeuse que celle de l’affiche et des premières images de La Petite Graine : le rose bonbon des idylles renverrait ici davantage à la saveur des dragées au poivre, friandises cruelles adaptées à un baptême jamais célébré. Mais cet aplat obsédant, insolent de normalité artificielle, se volatilise rapidement pour laisser place au réel. À une vie de couple en milieu rural que l’absence d’enfant a insidieusement cisaillée… jusqu’à une nuit décisive dans leur maison.
En avoir ou pas
Cœur de ce film jonglant pourtant entre plusieurs registres comiques, cette fameuse nuit lui confère un air de tragédie classique dont il respecte les trois unités : intrigue, lieu, temps. L’absurdité apparente de la quête des personnages (obtenir des gamètes d’un presque inconnu) révèle peu à peu le long chemin de souffrance qu’ils ont parcouru. Un joli morceau de bravoure au passage puisque tout tient sur (et par) la parole, donc grâce au quatuor de comédiens — avec certes quelques brefs renforts de voisins croquignolets. Et si aucune séquence en flashback ne nous détourne de l’instant présent, celui de l’urgence, de la demande, le passé ne se prive pas de faire irruption à l’intérieur du dialogue… ou des monologues.

Tel celui que déroule une déchirante Louise Massin, premier rôle idéal et révélation stupéfiante, dont la voix mérite d’être davantage entendue. Il fallait une certaine présence pour offrir un contrepoint à la dynamite Delphine Baril ; c’est peu dire que Louise Massin, mélange de retenue et de détermination, l’incarne à merveille : la vérité sourd de son personnage. Certes, elle le “connaissait” déjà pour en avoir interprété une première version (avec Sébastien Chassagne) dans le court métrage La Charge mentale que 🔗Colas & Mathias Rifkiss ont tourné juste avant La Petite Graine — et qui vient ici conclure le film. Elle lui donne ici une autre dimension.
Bonnes notes
La vérité, ou la sincérité, est souvent la clef de la réussite d’un film. Autre axiome vérifié par La Petite Graine : un premier long métrage a toujours, au moins partiellement, une origine autobiographique. C’est en effet en puisant dans leur histoire commune que les frères Rifkiss ont trouvé ce sujet, transcendant une blessure en une création et trouvant la grâce de lui conférer de l’élégance. Mais on peut aussi saluer chez eux une autre écriture puisqu’ils ont signé paroles et musiques des thèmes fort différents habillant le film. Du pastiche pop à la nappe contemporaine semi-inquiétante en passant par la ballade romantique, leur éventail se révèle plutôt large. Et les range, aux côtés de Astier, Amenábar, Eastwood ou Carpenter dans le tout petit monde des cinéastes capables de signer leur B.O. Du beau monde…

La Petite Graine de Colas & Mathias Rifkiss (Fr, 1h38) avec Sébastien Chassagne, Louise Massin, Oussama Kheddam, Delphine Baril… Sortie le 15 avril 2026.
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Bagarre de Julien Royal
Marseille, de nos jours. Prototype du bon gars serviable dont on profite facilement, Naïm est doté d’un talent inné pour la baston. Alors qu’il vient de se faire mettre à la porte de chez lui par son ex- et qu’il doit trouver en urgence de l’argent pour soigner sa chienne, il est recruté par Gary, un margoulin “louant” des gros bras à la demande. À l’occasion d’une de ses “missions“, il fait la connaissance de Laetitia, une barmaid qui n’est pas insensible à son charme candide. Mais Naïm est vraiment long à la comprenette…
Sous ses aspects de comédie bas du front visant à valoriser la plastique avantageuse du comédien caréné comme bodybuilder et servant les bourre-pifs au ralenti à des montagnes de muscles anamorphosées par l’impact, Bagarre cache bien son jeu. D’abord parce que le héros n’a rien du justicier invulnérable : il est d’entrée perclus de failles — comprenez, de “défauts” peu compatibles avec son profil. Ainsi, outre son ingénuité (on y reviendra), il possède un champ de vision drastiquement réduit et est affligé de bromhidrose plantaire — ses pieds sentent le reblochon, en clair. Ensuite, parce Royal et Lyes vont alourdir la barque jusqu’au bout, au point que Naïm finit dans un état à peine imaginable. Une relecture du masochisme cher à Clint Eastwood, mais poussé à son paroxysme.
Naïm le naïf
Toutefois, c’est le côté un peu benêt, trop gentil et serviable du personnage, qui interpelle le plus. D’autant qu’il est conjugué à une incapacité à comprendre les blagues (et surtout le second degré) ; à décoder convenablement les expressions faciales de ses interlocuteurs ; à être, enfin, volontiers idéaliste et à ne pas soupçonner chez ses vis-à-vis de mauvaises intentions même quand tout clignote en fluorescent. Ce profil ressemble à s’y méprendre à celui d’un individu présentant un TSA (trouble du spectre de l’autisme), non détecté, et dont l’entourage abuse. Un entourage loin d’être exempt de travers.

Ainsi Laetitia, le love interest de Naïm est-elle affligée d’un furieux alcoolisme ainsi que d’un talent pour le chant plus que douteux. Et que dire de la vétérinaire (Dr Couffard !), auto-proclamée « un petit peu raciste » en plus d’être vénale ; ou du patron du bar de plage employant Naïm, de son ex profiteuse… En fait, si l’on y regarde bien, tous les personnages pourraient sortir d’Affreux, sales et méchants de Scola (1976), tant le jeu de massacre est général, mais fort bien senti. À la différence de l’odeur des pieds de Naïm.
Sauce samouraï
Aussi étonnant que cela puisse paraître, Bagarre rappelle Little Big Man(1970) de Arthur Penn. Et plus précisément l’une des multiples vies de Jack Crabb, le héros-titre, as inné de la gâchette… qui s’avère révulsé à l’idée d’utiliser son talent pour tuer quelqu’un. Naïm va suivre à peu près la même trajectoire : déjà réticent à se battre “pour rien” (et encore moins à être payé pour cela, il n’y consent que lorsqu’une femme est maltraitée, comme poussé par un instinct de chevalier servant), le mercenaire va promouvoir le dialogue comme alternative à la violence. Voire évoluer en une sorte de Zatōichi en bout de course. Ce n’est pas le moindre des décalages jouissifs et inattendus de cette comédie fourmillant de détails tordus ou tordants…

Bagarre de Julien Royal (Fr, int.-12 ans, 1h37) avec Nassim Lyes, Anaïde Rozam, Audrey Lamy, Ramzy Bédia, Hakim Jemili… Sortie le 15 avril 2026.
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La Corde au cou de Gus Van Sant
Indianapolis, hiver 1977. Tony Kiritsis se présente à l’accueil d’une société de courtage un colis sous le bras. Le patron n’étant pas là, c’est le fils qui le reçoit… et se retrouve pris en otage grâce à un dispositif rudimentaire mais ingénieux. Au bout du rouleau, Tony n’a trouvé que ce geste spectaculaire et désespéré pour faire valoir ses droits auprès du courtier, responsable selon lui de sa ruine. Exigeant des excuses ainsi qu’une rançon, il suscite l’intérêt des médias locaux puis nationaux, déchaînant un débat sur la légitimité de son acte…
N’était l’aspect politique toujours d’actualité — en même temps, il y a peu de chances pour que la rapacité de la finance disparaisse de ce bas monde — on pourrait croire que Gus Van Sant a tourné ce film pour relever à nouveau le défi d’une reconstitution afin d’y apporter des réponses esthétiques et théoriques singulières. Dans le registre des biopics, les familiers de son œuvre se souviendront sans peine de Last Days (2005), évocation (très) abstraite et non officielle des ultimes jours de Kurt Cobain comme du formellement très classique Milk (2008), qui traitait d’un sujet subversif… ou du moins clivant dans le tout venant hollywoodien. Au chapitre des relectures, comment oublier le stupéfiant Psycho (1998), remake absolu et cependant transgressif du slasher matriciel d’Hitchcock ? La Corde au cou doit aussi s’appréhender comme une manière de prétexte.
La même différence
Sans minorer l’enlèvement ni la prise d’otage, c’est sans doute la dramaturgie de l’événement qui intéresse ici surtout le cinéaste ; et tout particulièrement sa retranscription en temps réel dans un espace médiatique encore rudimentaire… et restreint. Il y a un demi-siècle, c’est l’échelon local et la voix de la radio qui priment, pour quelque temps encore, sur la télévision. Kiritsis est le sujet du film mais il est aussi un sujet pour la jeune journaliste-reporter qui couvre l’affaire (et en use comme d’un marche-pied professionnel) ; il l’est aussi pour la star des ondes d’Indianapolis qui le fait parler à l’antenne. Audience et notoriété : chacune des parties partage les bénéfices de cette exposition.

Dernier aspect “ludique” pour Van Sant : la tentative de fabrication à l’identique du fait divers, scrupuleuse, au cadrage près comme le prouvent les archives en fin de film. Même grain pour les images vidéo d’époque, même dépouillement général à l’image — en cela, on retrouve comme dans le récent🔗The Mastermind de Kelly Reichardt un paysage urbain d’une frappante sobriété, c’est-à-dire encore épargné par la sur-saturation publicitaire et médiatique. En jouant sur l’identique, le réalisateur nous alerte ainsi sur le différentiel : autrement dit, tout ce qui a changé dans les apparences induit de réfléchir sur ce qui peut avoir muté dans les mentalité de la société, notamment en ce qui concerne l’appréhension de l’injustice sociale. Et là, on pourrait être étonné…

La Corde au cou (Dead Man’s Wire) de Gus Van Sant (É.-U., 1h44) avec Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Cary Elwes, Myha’la, Colman Domingo, Al Pacino… Sortie le 15 avril 2026.


