Une romancière un peu voyeuse, un sans-abri un brin voleur et des bruiteurs objets de leur attention sont en compétition à Cannes. Entre autres…
Histoires parallèles de Asghar Farhadi
Romancière vivant quasiment recluse dans ses souvenirs et son appartement, Sylvie s’inspire pour son nouvel opus de la vie de voisins travaillant dans un studio d’enregistrement en face de chez elle, qu’elle espionne au moyen d’un télescope. Sans le savoir, elle va transmettre sa curiosité et son goût pour l’écriture à son aide à domicile Adam, un jeune sans-abri. S’emparant de son manuscrit, celui-ci va provoquer la rencontre entre les personnages de fiction et ceux les ayant suscités. Sans imaginer les conséquences…
Même lorsqu’il tourne loin de chez lui, Asghar Farhadi emporte dans ses bagages ce qui fait l’essence de son cinéma : la question de la causalité et des conséquences. Ce film sur les échos (ou les confusions) entre l’imagination et les canaux qui l’irriguent dans le réel en offre quasiment à chaque plan une illustration visuelle, symbolique… ou référentielle. Ne serait-ce que parce qu’il trouve son origine dans une œuvre préexistante — en l’occurrence l🔗Le Décalogue VI de (devenu en version longue Brève histoire d’amour) mentionné comme source d’inspiration au générique. Comment, en effet, ne pas voir en Sylvie une variation du héros kieslovskien, voyeur compulsif de sa voisine ?
Voleuse de vies
Le point de départ est identique mais le cinéaste iranien s’intéresse plutôt à l’interdépendance entre création et créateur, ainsi qu’à la manière dont la fiction peut contaminer ceux dont elle est issue à leur insu. En observant des silhouettes muettes vues de loin, l’écrivaine, fabule sur des vies et des personnages sans imaginer l’effet retour : en l’occurrence, que sa fiction, lue par ses “modèles” involontaires, agisse en révélateur de leur inconscient et induise chez eux des réactions dans leur existence — voire des rébellions. Farhadi met ainsi en scène la toute puissance de l’auteur (à l’instar de Resnais dans Providence ou de Broca dans Le Magnifique) comme la volonté “pirandellienne” du personnage de s’affranchir d’un fatum et d’avoir la main sur sa vérité.
À l’écran, Farhadi propose de multiples emboitements entre fiction, souvenirs et réalité. Il délivre une manière de mode d’emploi de l’écriture romanesque où l’on mesure les micro altérations d’événements vécus, les petites métamorphoses de faits empruntés à l’existant ; toutes ces variations du réel fondues ensemble pour faire œuvre et bâtir une “histoire parallèle” à la fois proche et lointaine de ce qui s’est effectivement passé dans le quotidien de Sylvie. Pour les amateurs, ce type d’exercice a donné lieu à un exceptionnel roman de Catriona Ward, Mirror Bay(2024), usant comme son nom l’indique des symétries et de la mise en abyme permanente avec un brio confondant.

Haut, bas et intérieur
Comme son nom le suggère, Histoires parallèles matérialise géographiquement la symétrie comme les influences bijectives entre regardants et regardés. Sur le plan vertical, les deux appartements se font face telles des scènes énantiomères et complémentaires : dans l’un on épie par le regard, dans l’autre, par le son ; l’un est une résidence où l’on travaille ; l’autre est un lieu de travail où l’on réside occasionnellement. Et chaque intérieur semble physiquement interdit à un occupant de l’immeuble d’en face ; seuls quelques rares messagers ont le privilège de naviguer “entre les deux mondes”… ainsi que les images que les bruiteurs sonorisent et qui se retrouvent étrangement sur les écrans de Sylvie.
Quant au plan vertical, il est celui où les personnages (réels et de fiction) se rencontrent, au niveau de la rue ou sous terre : le métro permet à Adam — le facteur de désordre de l’histoire — d’apparaître dans la vie de Sylvie — et aux personnes joués par Virginie Efira d’effectuer ses transits.
Enfin il y a le “plan méta”, ou intertextuel, inévitable lorsque l’on fait appel à autant de têtes d’affiche. Asghar Farhadi a-t-il étudié les filmographies respectives de tous ses comédiens avant de composer sa distribution ? Si ce n’est pas le cas, le hasard s’avère un bon complice. Notamment pour la relation entre les différents personnages joués par Pierre Niney et Virginie Efira, faisant écho à leur couple de Vingt d’écart (2013) portant sur une autre simulation sentimentale dangereuse ; ou pour la confrontation entre les deux stars Deneuve et Huppert, qui convoque immanquablement leurs carrières respectives… et parallèles.
Montre voir
Histoires parallèles tient du brillant jeu pour l’esprit ; il enthousiasme pour le plaisir intellectuel qu’il procure et les dissections analytiques qu’il propose à ses spectateurs. Et c’est peut-être là que le bât blesse : sa découverte équivaut à l’observation d’un chef-d’œuvre d’horlogerie accumulant les complications et dont le boîtier serait transparent. Résultat ? La virtuosité apparente de la mécanique confisque les regards au point de masquer la vocation première de l’objet : donner l’heure. Ici, si l’on admire son travail de façonnage, l’artisan nous conduit davantage à valider les étapes d’un chemin programmatique qu’à ressentir (ou être transporté) par des émotions. Ironiquement, cette froideur rappelle l’insensibilité de Sylvie face à ses personnages et à ceux qui les inspirent. Ce n’est sans doute pas un hasard…

Histoires parallèles de Asghar Farhadi (Fr, 2h19) avec Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney, Adam Bessa, India Hair, Catherine Deneuve… Sortie le 14 mai 2026.


