Cette semaine cannoise s’ouvre par une imposture, des histoires d’amour tragiques et une déception. Entre autres…
La Vénus électrique de Pierre Salvadori
Fin des années 1920 à Paris. Exploitée par un forain l’obligeant à s’électrifier pour une attraction, Suzanne se réfugie un soir dans une roulotte voisine — celle d’une voyante. Elle y trouve un homme éméché, Antoine, qui insiste pour obtenir une consultation en échange d’une forte somme d’argent. La jeune femme feint alors d’entrer en contact avec Irène, la dulcinée défunte d’Antoine. Bouleversé, ce dernier va réclamer d’autres séances. Suzanne va prolonger son imposture avec l’aide d’Armand, un ami d’Antoine pas si désintéressé que cela. Car depuis qu’il “parle“ à Irène, Antoine s’est enfin remis à peindre et Armand est son marchand. Seul hic : Suzanne va s’éprendre de son gogo…
De l’électricité, quelqu’un qui raconte des histoires et de la toile : voilà précisément les ingrédients à réunir pour fabriquer du cinéma, art à l’origine forain Autour de ce concept, il y avait sans doute matière à un joli film très symbolique et très “méta” mais il manque une indéfinissable étincelle à cette histoire pour embarquer totalement. Ou plutôt, disons qu’il y a quantité de petits détails perturbants au fil de la vision ; autant de grains de sable finissant, à force, par piquer les yeux.
Vertigo de l’amour
Passons sur le fait que Pierre Salvadori s’inspire (lontainement) de Planetarium de Rebecca Zlotowski dans lequel il jouait. Son histoire de spirite est ici surtout un prétexte à renouer avec son sujet de prédilection : celui des quiproquos et des mythomanes, où des individus jouent à endosser volontairement ou non des masques pour parvenir à concrétiser une idylle. C’est là sa signature, on ne lui en fera pas grief. En revanche, cette trame de veuf inconsolable retrouvant l’amour à travers une réincarnation forgée de toutes pièces par un complice joue un peu trop à la variation sur le thème de Vertigo. Du point de vue de Suzanne (la “Madeleine“ d’Hitchcock) certes, mais les similitudes de “l’hommage“ sont un peu outrées.

Thriller psychologique mélancolique et presque macabre, Vertigo avait choisi sa dominante à l’instar de Guillermo del Toro pour Nightmare Alley (2021) — qui se déroule, comme ici, dans un univers forain. Salvadori semble plus hésitant : amateur de comédies et de situations burlesques, il délaisse le potentiel promis par le cadre anxiogène de la foire. Même le “propriétaire“ de Suzanne, incarné par Gustave Kervern, ne dégage pas l’ombre d’une menace alors qu’il est censé être un réceptacle de cupidité, lubricité, violence et autres vices. Ce potentiel dramatique délaissé rend le film bancal ; quant à la happy end absurde, elle gâche franchement l’issue naturelle de cette histoire destinée à s’achever en tragédie. Quel financeur a-t-il pu exiger pareille aberration ? Car un scénariste normalement constitué ne peut pas imaginer une fin pareille.

La vie des morts
D’ailleurs, question financements, sans doute étaient-ils un peu justes pour les décors. Ce qui expliquerait la surabondance de plans rapprochés en extérieur, qu’on préfère sans équivoque aux (rares) plans d’ensemble hurlant le numérique. Côté costumes, on s’interroge sur le port ostensible et systématique du pantalon pour Suzanne (mais pas seulement elle), à une époque et dans des circonstances où celui-ci était encore prohibé. Ce n’est pas le seul anachronisme de ce film entre la vie et la mort, le pétillant et le muséal.
Au fond, La Vénus électrique est encore et toujours un film d’ouverture avec des zombies, ou si hanté par le passé que le présent s’en trouve compromis. S’en dégage une inclination à la nostalgie faisant écho à la tonalité donnée depuis quelques années par l’affiche du Festival de Cannes. Fini, le symbole ou l’abstraction du 7e Art, place à une panthéonisation-glamour quasi systématique des idoles capturées dans leur prime jeunesse — quand la cinéphilie se fétichise… Il faudra sans doute s’interroger un jour sur ce goût manifeste pour une forme de nécrophilie mondaine risquant, à terme, de vitrifier la manifestation dans une forme d’auto-célébration aveugle et l’incapacité de produire autre chose qu’une succession de répliques idéalisées de sa propre légende…

La Vénus électrique de Pierre Salvadori (Fr.-Bel, 2h02) avec Pio Marmaï, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche, Vimala Pons, Gustave Kervern… Sortie le 12 mai 2026.

