Grandeur et déliquescence des voyages linguistiques… À travers une comédie qui parlera à nombre de générations plus ou moins polyglottes, Léo Grandperret traite dans “Deviens génial” d’une problématique essentielle : la nécessité de s’ouvrir à d’autres cultures. Conversation avec le réalisateur et ses comédiens Manu Payet et Marie-Julie Baup dans le cadre des Rencontres du cinéma de Gérardmer…
Pourquoi avoir choisi cette thématique pour votre premier long métrage ?
Léo Grandperret : Si je suis tout à fait honnête, cette thématique appartient au producteur qui est venu me chercher avec cette idée de film. Ensuite, on a travaillé ensemble le scénario. Ce qui m’intéressait, c’était les marginaux de notre système : le prof allemand qui n’a plus assez d’élèves, le président du comité de jumelage qui n’a plus rien, les élèves qui font de la musique et dont tout le monde se moque… Traiter le désuet.
Le film a un côté un peu nostalgique, années 1980 — ne serait-ce que parce que les ados se retrouvent privés de leur portable…
LG : Quand on a commencé à travailler, Nolita — la bonne de production — est arrivée avec un scénario. On a lu et j’ai dit au scénariste : « au bout d’un quart d’heure, il faut enlever les téléphones ». Parce que sinon, ça voulait dire que même nous, on allait être un peu cliché dans la manière de traiter les adolescents et leurs téléphones. Je ne voulais surtout pas avoir ces trucs de réseaux sociaux : je n’aurais pas su comment les traiter. À chaque fois qu’on fait un truc sur les réseaux sociaux, j’ai l’impression que ça devient le sujet central du film. Donc, on fait disparaître les téléphones. C’est pas mal d’imaginer une vie où il y a moins de téléphones. Sans être rétrograde, c’est un break qui fait du bien à tout le monde.
Faut-il y voir là un message de votre part ?
LG : Celui de dire qu’on n’a pas besoin des téléphones pour raconter une histoire d’aujourd’hui. Mais je suis tout derrière sur la barricade, je n’ai pas de slogan. Et puis, je pense qu’on peut prendre du plaisir à regarder un film en traitant des adolescents sans forcément y mettre le téléphone.
Madame Matts, qui était prof de français (…) m’avait dit en lisant ma rédaction : « tu écris très bien Emmanuel ». La plus belle fille de la classe s’était retournée vers moi, genre en se disant « le gars en qui on n’avait plus aucun espoir, finalement, écrit bien » Et je suis sorti avec…
Manu Payet
Au-delà de la comédie, le film se révèle d’une redoutable justesse dans l’observation de la réalité des échanges franco-allemands actuels : les Français ne savent plus parler allemand, les Allemands parlent très bien français ; quant à la langue véhiculaire entre ados, c’est l’anglais — en témoigne 🔗la chanson de Scorpion qu’ils partagent…
LG : Dans beaucoup de pays où j’ai pu voyager en Europe, ils parlent plutôt pas mal français et nous on ne parle pas très bien les langues étrangères. On n’est pas très doués là-dessus. Je pense surtout qu’il y a une velléité dans des pays par exemple comme l’Allemagne où il y a un vrai brassage culturel alors qu’en France, on est quand même sur notre culture, on n’est pas très ouvert aux autres. Un peu comme les Italiens : on va bouger avec notre baguette, on rentre moins dans la culture des autres que l’inverse.
Jan Josef Liefers, l’acteur qui joue Gerhart, était très curieux de la langue française. Ce n’est pas juste une moquerie, il s’intéressait, il se posait la question… Je ressens moins ça, mais je pense pas que ce soit lié aux professeurs : on a un truc culturel et on ne se donne pas suffisamment de possibilités de voyager, d’échanges. Si on ne voyage pas, on n’apprend pas une langue.
Justement, Jan Josef Liefers est-il francophone à la base ?
LG : Pas du tout, il ne parle pas français. Manu l’a énormément aidé ; il l’a presque coaché. Au-delà de la phonétique, parfois sur l’utilisation de ce mot-ci ou de ce mot-là. D’ailleurs, c’est marrant parce que nous, c’est notre langage natif mais en fait, on est assez vite sidéré que quand on doit expliquer pourquoi on utilise ce mot et pas un autre pour un sens, ça nous fait nous poser des questions sur ce que racontent les personnages. C’est assez intéressant, d’un point de vue linguistique et narratif.
Marie-Julie, qu’appréciez-vous dans le fait de tourner avec des réalisateurs qui font leur premier film ?
Marie-Julie Baup : En l’occurrence, je pense que c’est la première fois que je fais un premier film. C’était merveilleux dans la mesure où j’étais vraiment tombée amoureuse de son court-métrage : je l’avais trouvé vraiment poétique, on sentait vraiment la patte d’un auteur. En même temps, ça peut être intimidant d’une certaine façon de faire un premier film : c’est la naissance de quelqu’un, d’un artiste. On assiste à quelque chose qui se déploie. Au fur et à mesure, Léo a montré une telle maîtrise de la direction d’acteur et de l’équipe technique… On sent très vite sur un plateau quand une équipe de tournage se met au service d’un réalisateur — et ça a vraiment été le cas très vite : il a fédéré l’équipe. C’est merveilleux de faire un premier.

Et vous, Manu ?
Manu Payet : J’ai consulté à l’intérieur de moi les différentes voix présentes et disponibles ce soir et je vais dire les mêmes choses (rires) Déjà, il ne faut pas oublier que les comédiens, bien souvent font les films qu’on leur propose. Je n’ai pas forcément eu le loisir d’accepter des choses depuis un moment, parce que le spectacle m’a beaucoup porté et fait beaucoup de cadeaux. Donc j’ai eu cette espèce de liberté de pouvoir refuser pas mal de choses — tout en le déplorant aussi. Je me suis dit que je ne ferai plus que des films que je vais aimer — alors je ne réfléchis pas si c’est son premier ou quoi ; c’est juste le dialogue que j’ai avec lui : il en parle tellement bien qu’il a déjà fait un film, en fait. Parfois il y a certains films qui sont déjà faits.
J’avais bien aimé le scénario, j’étais à la campagne en Normandie quand je l’ai appelé pour lui que je me laissais encore quelques jours de réflexion pour savoir si j’allais m’embarquer là-dedans. Parce que faire un film, c’est faire garer 30 camions là pour demain matin, des ventouses, d’autres qui gueulent… Il y a tout un bazar. Il faut y croire quand même ! J’en ai écrit plusieurs, réalisé un… Ça doit être porté, on ne se rend pas toujours compte. Et Léo me dit : « comment je peux faire pour te convaincre plus rapidement ? Il faudrait qu’on se voie. —Voyons-nous la semaine prochaine. —Et si je te disais qu’on se voit maintenant ? —Tu ne pourras pas parce que je ne suis pas à Paris, je suis en Normandie —Et si je venais ? » Et donc, il est arrivé…

Il est venu, j’ai vu sa motivation, j’ai écouté ses arguments… Et le film, on n’en parlait même plus, après, c’était la bouffe — je suis très bouffe — je me suis dit : « je vais bien m’entendre avec ce gars ; ce serait peut-être pas mal qu’on fasse se déplacer quelques camions pour raconter cette histoire-là parce que la vision qu’il a, elle est déjà chouette. » Il avait une façon de parler du jeu d’acteur qui me parlait aussi beaucoup… Je pense que j’ai vu le film dont il m’a parlé il y a un an et demi à la maison en Normandie.
En plus, le one man show c’est super, mais on est tout seul comme l’indique son nom. J’ai ma petite équipe, on est quatre, dans les bagnoles, dans les trains. C’est génial, mais c’est vrai que, parfois, on est un peu seul. Le film m’a permis de rencontrer Marie-Julie, qui rend tout vrai dès qu’elle dit un truc, ou quand elle joue, de toute façon. Et ça, je dois dire que c’est une des raisons pour lesquelles je suis content d’avoir accepté de refaire un film.
Manu, étiez-vous déjà un clown à l’école, notamment chez Mme Mota ?
MP : Ah oui, bien sûr ! Madame Mota qui disait : « Étonnez-vous toujours devant les évidences ». Je l’ai eue en 5e et 4e ; je me demande souvent si elle est toujours vivante. Un jour, elle nous avait dit : « ce soir, vous allez chercher un mot dans le dictionnaire qui vous plaît. Et demain, vous me direz ce mot et pourquoi il vous plaît, ce qu’il veut dire, etc. » C’était bien, cette idée ! Alors j’avais cherché dans le dictionnaire et j’étais tombé sur un mot fou : « cunéiforme », qui veut dire en forme de clou. Le lendemain, tous les fayots avaient donné leur mot. Et moi : « cunéiforme, madame. —Oh, c’est étonnant de ta part, pourquoi ce mot ? Et qu’est-ce que ça veut dire, surtout ? —En forme de cul ! (rires) —En permanence ! » C’est la vérité.
Pour finir, j’ai redoublé ma troisième dans un autre collège et Madame Matts, qui était prof de français — c’était rigolo, déjà — m’avait dit en lisant ma rédaction : « tu écris très bien Emmanuel ». La plus belle fille de la classe s’était retournée vers moi, genre en se disant « le gars en qui on n’avait plus aucun espoir, finalement, écrit bien » Et je suis sorti avec…
Dans Deviens génial, votre personnage s’enferme dans le mensonge. Qu’éprouve-t-on à jouer cela ?
MP : C’est une vraie question qui demande réflexion. C’est absolument abyssal, vertigineux. Et même parfois, alors que je savais qu’on était en train de jouer, j’étais vraiment mal pour le personnage. Alors là, ça reste une comédie quand même assez tendre. Mais ça se termine mal pour lui — professionnellement parlant, en tout cas, on sait qu’il ne va pas passer l’agrég’ l’année prochaine. Vous le verrez dans le 2 (sourire).

Deviens génial de Léo Grandperret (Fr, 1h32) avec Manu Payet, Melha Bedia, Marie-Julie Baup, Jan Josef Liefers… Sortie le 17 juin 2026.

