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Jérémie Renier & Loury Lag (“D’un monde à l’autre”) : « Tout le film raconte comment tu pars de l’ombre et tu vas vers la lumière »

Dernière modification le 18/07/2026 à 10:54
Par Vincent RAYMOND Publié le 08/06/2026
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Temps de lecture : 22 min.
Loury et Jérémie, au soleil / Photo : © Vincent Raymond
Loury et Jérémie, au soleil / Photo : © Vincent Raymond

À la suite de la disparition brutale de son meilleur ami, le comédien Jérémie Renier décide de s’embarquer pour un voyage extrême dans le Grand Nord avec Loury Lag, un aventurier qu’il ne connaît quasiment pas. Il en tirera un documentaire non exempt de douleurs mais réparateur. Conversation avec les deux protagonistes dans le cadre apaisé des Rencontres du cinéma de Gérardmer.

D’un monde à l’autre est un film de (et sur la) résilience puisqu’à partir de la perte et de l’échec — la perte initiale, celle d’un ami ; l’échec, puisque l’on n’arrive pas à conclure tout ce que l’on entreprend… — vous parvenez à construire (ou vivre) quelque chose de positif…

Jérémie Renier : Qu’est-ce qu’on fait avec sa douleur, comment on la traverse — ou pas… Pour moi, elle est partie. C’était beaucoup d’insouciance, d’inconscience, de liens invisibles qui me poussaient vers quelque chose que je n’avais pas imaginé ; que je ne connaissais pas réellement. Que ce soit le film, parti de cette rencontre ou d’une envie de parler de Loury. Et puis on m’a amené à parler de moi : tout a été un peu spontané et instinctif.

Il y avait une envie de traverser un moment de ma vie qui était difficile et Loury m’a tendu la main ; j’ai vu dans cette main tendue comme un positionnement entre : « est-ce que je vais traverser ça ou pas ? » Il y avait vraiment quelque chose de l’ordre d’un suicide possible. Je n’aurais jamais imaginé traverser tout ce que j’ai traversé, que ce soit au point de vue physique, émotionnel, psychique, psychologique… Tout ça a vraiment nourri mon histoire, notre histoire et le film. C’est ça qui est assez beau : après ce qu’on a souffert sur la glace tous les deux — de son côté du mien — nos chocs émotionnels à tous les deux, tout ça crée un objet.

Loury Lag : C’est très juste. À la base, il n’y a pas de film pour moi ; je m’adresse à l’humain. C’était une promesse un peu prétentieuse : « tu verras le Grand Nord c’est extraordinaire pour l’introspection et ça va t’apporter des réponses » Il y avait un début, une fin et ça sous-entendait que pour le deuil aussi : on devait le traverser. Très vite, ça s’est transformé : tout a pris une proportion de films parce que Jérémie s’est senti à un moment donné de raconter une histoire. Ça s’est un peu retourné contre lui parce que finalement c’était son histoire qui allait être racontée, c’est ça la beauté du film. Mais au tout début, c’est juste un mec qui propose à un autre de partir en Arctique.

C'est beau mais c'est froid / Photo : © Chi fou mi Vixens
C’est beau mais c’est froid / Photo : © Chi fou mi Vixens

Du début à la fin, le film reste éminemment pudique, intérieur, sensible et humble. L’Arctique ajoute une dimension métaphorique permanente : quoiqu’on imprime sur sa page blanche, elle redeviendra vite blanche…

JR : On nous demande souvent si j’en suis sorti, si ça va mieux, ce que j’ai appris… Plein de choses ! On a l’impression de repartir mais quand même il reste des traces — et c’est normal en même temps, c’est ça qui fait qu’on évolue, qu’on grandit, qu’on a un bagage. La perte de quelqu’un en fait partie : il ne disparaît pas comme ça. Il s’imprime autrement, il se glisse autre part sur la page qu’on pense être blanche mais elle l’est jamais. Après, c’est bon d’arriver à des moments de sa vie et de pouvoir traverser ça.

LL : Jérémie a quand même pris le temps de couper une partie de sa vie, pour se donner l’opportunité de traverser des émotions qu’il ne connaissait pas en perdant le contrôle. Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir la disposition physique, psychologique et l’emploi du temps pour pouvoir partir pendant 3 mois et demi — ça, c’est juste la partie sur la glace parce que ça nous a quand même pris 5 mois entre les entraînements et la préparation.

Il a alloué une forme d’énergie extraordinaire à son introspection, il s’est écouté, il s’est reconnecté à lui…C’est d’autant plus puissant que, quand on est dans une situation comme celle-là, il est très difficile de trouver des directions ou des échappatoires qui nous paraissent les bonnes. La peine est tellement présente, étouffante. L’opportunité arrive peut-être peu ou rarement ou jamais, mais la saisir c’est encore une autre dimension. Et partir en Arctique avec quelqu’un qu’on ne connaît pas pendant trois mois, ça paraît impossible sur le papier.

“D’un monde à l’autre”, “Une année italienne”, “Le Vertige”, “Disclosure Day”, “Fils de personne” en salle le 10 juin 2026

Au-delà du besoin de prendre du temps pour soi afin d’accomplir cette marche (et cette démarche), il y a la nécessité de se plier aux contraintes du cinéma, qui demande à maîtriser l’écriture du temps. Comment les avez-vous abordées ?

JR : Elles se sont imposées à moi. Par rapport à un récit de fiction qui s’appuie en grande majorité sur un scénario, là, il n’y en avait pas. J’avais trois pages, le fantasme de raconter une histoire… et des imprévus. Surtout un espoir de pouvoir ramener des images, dans des conditions extrêmes. Après, pour toutes les images que j’ai récoltées — 120 heures de rushes — j’ai eu un monteur qui a eu l’intelligence et la sensibilité de trouver comment raconter l’histoire que j’avais en moi, dans ma tête. 

Ça a été un an et demi de montage avec Bruno Tracq qui m’a vraiment aidé aussi à une réelle écriture narrative et à faire de vrais choix. Très vite, il m’a posé cette question : « est-ce que tu veux une forme seulement réaliste pour le documentaire ? » J’avais envie de faire une proposition de cinéma qui se rapproche de ce que je connais, de ce qui m’anime. Surtout, de donner une dimension un peu plus large, plus métaphorique, plus spirituelle, d’odyssée : ne pas oublier l’aventure mais quand même être basculé.

Tout s’est fait en pas mal d’étapes : il y avait beaucoup de pudeur dans ma vie — ce que je suis dans la vie et à travers ce métier. Il m’a fallu pas mal de temps avant d’accepter de me livrer autant, sans avoir l’impression d’être impudique. Beaucoup de temps, même dans le montage, avant d’arriver à me dire « tiens, je vais poser ma voix et je vais me raconter ». Ça a été des moments vraiment cruciaux pour pouvoir avoir le déclic.

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Au cœur de ce récit à la fois intime épique, on ne s’attend pas à trouver un rebondissement donnant lieu à une mise au point assez tendue entre vous deux. Clairement, Loury, vous n’avez pas le beau rôle ; cela rend votre présence ici aux cotés de Jérémie à la fois étonnante et rassurante…

LL : On ne va pas se mentir, ça a été très dur pour moi. En tant qu’humain, il a fallu que je fasse une dissociation entre ma volonté première qui était d’accompagner une personne que je ne connaissais pas pour qu’il fasse son deuil, et le résultat final, qui me touchait directement parce que j’ai commis des erreurs. Tout au long du film, pendant son aventure, son odyssée, je n’ai pas toujours compris la vision du réalisateur qu’il était. En même temps, je m’en branlais un petit peu : ce qui m’intéressait, c’était qu’il ne s’oublie pas dans son rôle de réalisateur. Et moi, j’avais ma mission : je traversais mon propre deuil. Mon père était mourant, il y avait l’équipe de production, il y avait Jérémie. Ça a été très dur. J’étais dans un étouffement constant…

La glace, c’est bien. Mais la plage, c’est pas mal non plus… / Photo : © Vincent Raymond

Cela explique que vous partiez un jour en oubliant votre tente, un équipement pourtant vital…

LL : Oui, ça explique l’oubli. On n’imagine pas la pression que c’est. J’ai explosé, en fait. Je ne savais pas si mon père allait être vivant à chaque ravitaillement, Jérémie m’attendait « t’es où, qu’est-ce que tu fais ? » ; parfois, il fallait refaire des choses… J’étais dans une fatigue émotionnelle et psychique extraordinaire, mais j’ai quand même essayé, c’est ça qui a été très dur. C’était le combat des deux mondes : celui de l’aventure et celui du cinéma. 

J’’ai essayé de le respecter le plus possible jusqu’à dans sa fabrication, sans interférer dans sa vision. C’était la continuité de cette invitation que je lui avais tendue, et aussi un processus qui lui appartenait de vouloir raconter l’histoire à sa manière. Ça a été très dur aussi parce j’étais dans une position délicate.Au début, c’est moi qui ai la prétention de l’emmener quelque part. Et finalement, il me met dans une situation qui me donne l’opportunité de changer.

En fait, j’aurais pu ne pas l’accompagner faire la promotion tout comme j’aurais pu lui dire : « je suis désolé, je ne veux pas qu’il y ait cette scène » mais je pense que ça m’a servi. C’est ce que raconte le film : comment on a transformé nos deuils respectifs, notre amitié qui a été traversée par plein de chamboulements… Aujourd’hui, l’accompagner, c’est pour passer du temps avec lui parce qu’on est vraiment amis ; c’est pas simplement venir défendre le film. Ça représente le chemin qui l’a fabriqué.

JR : Pour moi, [ce face-à-face] est un moment étonnamment-clef, alors que la douleur était très présente. Parce que l’amitié a été altérée, ainsi que la vision que j’avais de notre relation… Mais en même temps, je me suis vraiment dit : « je tiens quelque chose qui m’est fondamental pour moi aussi en tant qu’humain. » C’est cette complexité humaine, que j’arrive à percevoir derrière l’ombre. Tout le film raconte comment tu pars de l’ombre et tu vas vers la lumière. Là, c’était un moment-clef. J’ai dit à Loury : « pour que je puisse te refaire confiance et surtout pour le médium du film, je pense que ça doit exister et qu’on doit le mettre. » J’entendais sa douleur et pourtant, j’en étais convaincu.

LL : Encore aujourd’hui, je suis parsemé de doutes…

JR : Les gens d’ailleurs nous en parlent très peu, donc ils comprennent que c’est un moment dans le film et dans cette odyssée qui permet quelque chose. Personne n’en sort en disant : « c’est qui ce gars, qu’est-ce qu’il fout là ? » On a tous fait des erreurs. Mais qu’est-ce qu’on fait de nos erreurs ? Est-ce qu’on les traverse ? On refuse de les voir ? On les accompagne ?

Avant le passage au heurt d'hiver / Photo : © Chi fou mi Vixens
Avant le passage au heurt d’hiver / Photo : © Chi fou mi Vixens

La caméra a tourné très longtemps pour ce face-à-face…

JR : il n’y avait personne : j’avais demandé aux deux cadreurs de sortir parce que c’était notre intimité en tant qu’humains. Et on a réglé nos comptes, pendant bien 2-3 heures.

LL : (rires) Il a coupé une bonne partie, d’ailleurs. C’est drôle parce que j’avais vu une version plus longue ; c’est complètement contradictoire — et ça me dessert complètement ce que je vais dire — mais je préférais la version où j’étais encore plus mis à nu. Parce qu’on comprenait plus de choses.

Cette séquence a-t-elle été compliquée à monter ?

JR : Tout est compliqué : comment doser les choses ; comment raconter la pudeur, le respect, l’amitié… Et puis rester dans le format d’une narration d’un film. C’est des personnages auxquels on doit s’attacher ; en même temps les découvrir, les rejeter… Comme un film. 

LL : C’est un film ! C’est la magie du cinéma qui opère et lui il vient de ce monde-là. Et comme tout est vrai, il fait une fabrication sur un scénario 100% réel. Mais comme tout réalisateur il pense à son film, à ce que ça va lui apporter par rapport aux valeurs qui défend. Je sais que c’était difficile pour lui aussi de d’avoir la bonne jauge, de ne pas tomber dans le pathos. On sent qu’on est touché mais on ne tombe jamais dans le pathos. C’est là où il y a un travail de Jerem’ qui est assez fou au niveau du montage.

J’avais quand même envie de quelque chose d’assez esthétique. Qu’il y ait une poésie derrière ; que ce ne soit pas justement trop brutal, trop brut…

Jérémie Renier

Quand on est au cœur de l’effort, les pieds en sang, arrive-t-on à avoir cette dissociation supplémentaire pour réfléchir à l’esthétique globale du film ?

JR : (sourire) Oui, on est fou parce que moi j’avais des notes vocales, donc je parlais à mon téléphone très souvent, dès qu’il m’arrivait ou que je ressentais quelque chose. Tu projettes des choses mais tu souffres quand même ! Et puis, il y a des étapes où j’étais en recul ; j’avais plus de temps pour penser au film, pour imaginer une histoire : qu’est-ce qu’on allait filmer, quel cadre etc. Au début, j’avais même la prétention — le fantasme — de filmer seul la partie où on part pendant 15 jours sur la glace. Ça aurait été impossible, physiquement, psychologiquement et techniquement. 

Après, ça a été un vrai combat intérieur de me dire à quel endroit je me laisse porter par cette aventure pour qu’elle me remplisse moi en tant qu’humain. Et quelle place je laisse aux créateurs d’histoire, au metteur en scène… Loury m’a souvent ramené : « attention, n’oublie pas, il y a ton film ! » Nous on part là-bas, mais il y a quand même des producteurs qui ont investi leur propre argent, qui sont des amis. Il y avait cette crainte de pouvoir ramener une histoire, quelque chose de concret, qui serait visible.

LL : Et puis il y a les problèmes techniques : on n’avait pas d’ingénieur du son. Un cadreur spécialisé est venu avec nous sur la glace, on était dans une tente à trois. Tout le reste du temps, les cadreurs sont avec Jérémie, ils vont de village en village. Techniquement, le matériel est très limité parce que finalement ça crashe assez rapidement. La prouesse de base, c’était déjà de ramener des images. 

JR : Heureusement, j’avais un chef-opérateur, Fabien Ruyssen, un ami qui est aussi plasticien dont je savais qu’il était vigilant à l’esthétique du film.

LL : Tout le long de l’aventure, ça a été un questionnement continu pour Jérémie de savoir s’il tenait son film, s’il avait quelque chose, si c’était bon, s’il avait assez… Ce qui est normal : c’est pas facile de faire un film dans ces conditions. On doit garder les batteries bien sur soi, les écrans gèlent, les drones tournent en 3 minutes au lieu de 20… C’est quand même un très gros combat. Faire un film d’une heure et quart dans le Grand Nord n’est pas donné à tout le monde ; surtout pour des prods assez réduites comme la nôtre. Débarquer avec cinq camions, huit hélicoptères, c’est une chose ; là, faire tout à la mano à la débrouillardise, ça devient une prouesse.

JR : Après, j’avais quand même envie de quelque chose d’assez esthétique. Qu’il y ait une poésie derrière ; que ce ne soit pas justement trop brutal, trop brut… Le réalisme et la touche de poésie traversent l’image.

C'est toujours beau et toujours froid  / Photo : © Chi fou mi Vixens
C’est toujours beau et toujours froid / Photo : © Chi fou mi Vixens

Vos horizons si différents se sont croisés sur ce film. Peuvent-ils encore se percuter ?

JR : Là, c’était particulier, c’est comme les coïncidences magiques, les alignements… Mais par contre l’envie de vivre des aventures ensemble, c’est ce qu’on fait déjà.

LL : Oui, on partage du temps ensemble, beaucoup, hors caméra. On est amis, on passe nos vacances ensemble… Mais là où c’est quand même assez drôle, pour deux univers complètement différents, c’est quand même qu’ils sont très proches. Je fabrique des documentaires, il fabrique des films. J’ai l’habitude d’incarner les documentaires ou les séries que je fais ; il a l’habitude d’incarner des rôles dans des films. On parle le même langage sur plein de points : le montage. Moi, je découvre évidemment plus en profondeur techniquement son univers. Mais on a beaucoup de similitudes sur le boulot.

On a le fantasme de se dire que, peut-être, qu’il se passera quelque chose après, mais déjà je crois qu’on est encore dans notre aventure. La rencontre c’était il y a trois ans ; il a fallu un an et demi pour monter le film, j’ai écrit un bouquin entre temps… Il n’y avait pas de distributeur avant l’année suivante, tout a été repoussé, tout est plus long et en même temps, ça nous permet de nous voir, de consommer notre notion du deuil d’une manière un petit peu différente. On va juste trouver une nouvelle excuse pour se voir. 

D’un monde à l’autre de & avec Jérémie Renier (Fr., 1h14) documentaire avec également Loury Lag… Sortie le 10 juin 2026.

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Vincent RAYMOND 18/07/2026 08/06/2026
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