Cette semaine dans les salles, deux rebelles : l’un faisant la guerre depuis Londres, l’autre de la musique en Macédoine. Entre autres…
La Bataille De Gaulle : L’Âge de fer de Antonin Baudry
Juin 1940. Le marasme de la Drôle de Guerre et surtout l’armistice qu’il refuse conduisent le Général de Gaulle à partir pour Londres afin de poursuivre le combat au nom d’une France résistante. Sur place, il se heurte à l’attitude mi-goguenarde, mi-paternaliste des Anglais à son endroit et aux hésitations de Churchill qui, s’il apprécie en lui le soldat, peine à lui accorder une confiance absolue et les moyens nécessaires à son entreprise. Pourtant, bien qu’isolé au départ, De Gaulle va convaincre quelques grognards, puis de plus en plus de fidèles de poursuivre le combat en France et en Afrique. Entre Paris et Alger, le jeune Ferdinand Bonnier de la Chapelle en fait partie…
Quel est le plus grand homme d’État français ? De Gaulle, hélas ! Pourrait-on dire pour paraphraser lointainement Gide et tenter d’expliquer pourquoi, quatre-six ans après la débâcle de 1940, on s’intéresse encore à la silhouette hiératique de “l’homme qui a dit non”. Mais la nostalgie seule ne saurait suffire à comprendre les motivations d’Antonin Baudry. La Bataille De Gaulle n’a en effet rien à voir avec la flopée de films sur la Résistance ou la Seconde Guerre mondiale en France tournés avant le choc du documentaire Le Chagrin et la Pitié d’Ophüls (1969). Il faut aussi voir ce voyage en terres d’Histoire à l’aune de notre époque contemporaine.
Histoires et Histoire
Il n’aura en effet échappé à personne que le monde connaît actuellement une crise du récit d’autant plus aiguë que la démarcation entre vérité (objective) et fiction tend à devenir illisible. Cela, depuis qu’une certaine sphère médiatico-politque revendique sans vergogne une “vérité alternative”, facilitée par la production d’images contrefaites, l’amplification par les réseaux sociaux et la crédulité ambiante. Créant toutes les conditions pour opérer d’étranges renversement de valeurs.

De son côté, le cinéma occidental traverse sa propre crise systémique. Un assèchement narratif qui conduit à la multiplication des suites, franchises, remakes et histoires dérivées, épuisant jusqu’à la trame de la corde les récits à la notoriété déjà installée. L’esprit humain ayant besoin de son carburant imaginaire et de héros pour modèles, chaque territoire cinématographique s’en va donc les piocher dans son cosmos. En découle cette avalanche de films de super-héros étasuniens et de néo-adaptations dumaso-hugoliennes en France se taillent la part du lion parmi les nouvelles productions à grand spectacle.
L’homme seul
Et puis il y a ce moment zéro du XXe siècle qu’est la Seconde Guerre mondiale, toujours point de référence de la géopolitique actuelle et de la plupart des équilibres — pour combien de temps ? Si beaucoup de films lui ont déjà été consacrée, nombreux sont ceux qui ont brossé une vision parcellaire, conventionnelle, convenue et complaisante : de l’Histoire officielle aseptisée, où les vainqueurs ôtaient ce qui était susceptible d’assombrir l’éclat de leur aura, au nom de la réconciliation, de la reconstruction etc. Où les alliés étaient indéfectiblement unis et leur victoire irrésistible du fait de la justesse de leur engagement moral. Une légende dorée oxydée peu à peu par les travaux des historiens.

Le film de Baudry s’appuie justement sur la biographie de l’un d’entre eux, Julian Jackson, pour révéler non la figure messianique de chef de la France Libre ramenant irrésistiblement son pays défait dans le camp des vainqueurs de 1945 mais le parcours d’une machine à résilience. Droit dans ses bottes, encaissant quantité de camouflets sans dévier de son idée fixe — « La France » — tout en étant tiraillé par la solitude, miné par les échecs et les défections ; tenté parfois par le suicide. Un Don Quichotte avec une armée de vent pour les Anglais et les Américains. Le film accepte et donne à voir ses (rares) fragilités.
Londres et l’ombre
Mais ce qui étonne surtout dans l’approche de Baudry, c’est la quasi égalité de traitement entre deux personnages aux destins liés : l’homme de Londres (De Gaulle) et l’homme de l’ombre (Fernand Bonnier de La Chapelle). Le Chef et le Résistant lambda en apparence, avers et revers de la même médaille. Le premier ne pouvant advenir comme “sauveur” sans le sacrifice du second, le second n’ayant eu l’impulsion de se lancer dans la combat sans l’étincelle du premier. Le choix de Fernand (excellemment campé par le fougueux Florian Lesieur) en contrepoint du marmoréen général (Simon Abkarian, comme une évidence) crée une dynamique qui prend son sens de manière tragique et spectaculaire à l’issue du film.

On en oublierait presque de mentionner le morceau de bravoure que constitue la reconstitution du siège de Bir-Hakeim défendu par Kœnig, les savoureuses escarmouches De Gaulle/Churchill dignes de Guitry ou de Coward, la guerre façon commando léger menée par Leclerc… où certains décors hurlant un peu trop le numérique avec leurs couleurs passées.
Geste et geste
Reste qu’il est difficile de juger du projet global du film qui, on le rappelle, est un diptyque — le second volet La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom devant sortir le 3 juillet prochain. Il faudra donc attendre cette date pour apprécier le geste dans son ensemble. Ce que l’on peut d’ores et déjà percevoir, c’est ce qui interpelé Baudry dans cette saga : la geste gaullienne. En l’occurrence, un mélange de grandiloquence vieille France mêlée à un patriotisme absolu et idéaliste plus que chauvin, rehaussé par le sens du sacrifice. Autant de caractéristiques déjà présentes dans ses créations précédentes : les personnages de sa BD Quai d’Orsay (signée de l’alias Abel Lanzac) ou son film de sous-mariniers Le Chant du loup. À suivre, donc…

La Bataille De Gaulle : L’Âge de fer de Antonin Baudry (Fr., 2h40) avec Simon Abkarian, Simon Russell Beale, Florian Lesieur, Benoît Magimel, Mathieu Kassovitz, Loïc Corbery, Anamaria Vartolomei, Niels Schneider, Félix Kysil, Karim Leklou, Tom Mison, Kacey Mottet Klein, Thierry Lhermitte, Campbell Scott, Grégoire Colin, Daniel Betts, Pip Torrens, Stephen Campbell Moore, Anthony Calf… Sortie le 3 juin 2026.
***

Le Garçon qui faisait danser les collines de Georgi M. Unkovski
Jeune berger nord-macédonien, Ahmet vit avec son père austère et son jeune frère, mutique depuis la mort de leur mère. Condamné à s’occuper des moutons alors qu’il aimerait étudier et surtout faire de la musique, il découvre à l’occasion d’un été le sentiment amoureux en côtoyant sa jeune voisine, revenue au pays pour se marier, et la techno en assistant par hasard à une rave party dans ses montagnes. Tout va se mélanger et changer plus qu’il ne l’aurait espéré le cours de son existence…
Ce roman d’apprentissage d’un jeune homme s’affranchissant de la tutelle autoritaire et rétrograde de son père en est également un pour le public occidental. Grâce à ce premier long métrage de Georgi M. Unkovski, il découvrira en effet ici à la fois un territoire cinématographique peu représenté (la Macédoine du Nord, fragment de l’ex- Yougoslavie) et la communauté Yörük, peuple turcophone jadis nomade qui y vit. N’était cette précision ethno-géographique, le film pourrait se faire passer pour une version anatolienne de Roméo et Juliette, agrémentée de beats techno… mais sans doute pas signée Nuri Bilge Ceylan !

Et que chacun se mette à danser
S’il ne néglige pas la composante dramatique de son récit (poids effrayant des traditions et du patriarcat sur la jeunesse lui causant de lourds traumatismes ; querelles “d’honneur” promptes à se déclencher entre moustachus etc.), le cinéaste compose aussi un récit picaresque et coloré — à tout point de vue — pour accompagner l’émancipation difficile de ses héros grâce à la musique. Farci de séquences cocasses — chasse aux moutons en pleine rave ou au réseau Internet dans les collines, chorégraphies audacieuses face à un public pour le moins réfractaire, running gags autour des soucis informatiques d’un imam etc. —, Le Garçon… ressemble à une comédie de Pagnol transposée sous d’autres cieux et à une autre époque.
Preuve que certaines choses ne changent guère, mais aussi — surtout — que la pulsion (le beat) du changement finit toujours par se propager. À son rythme, plus proche de la vitesse du son (340m/s) que de la lumière (300 000 km/s). Mais c’est déjà ça.

Le Garçon qui faisait danser les collines (DJ Ahmet) de Georgi M. Unkovski (Mac. du N.-Rép.-Tch.-Serb.-Cro. ; 1h39) avec Miriam Garlo, Álvaro Cervantes, Elena Irureta… Sortie le 3 juin 2026.

