Cette semaine dans les salles, des deuils, des initiations, des retrouvailles et des découvertes fantastiques. Entre autres…
D’un monde à l’autre de & avec Jérémie Renier
Jérémie Renier n’aurait jamais réalisé ce film s’il n’avait été au Grand Nord. Ce voyage n’aurait jamais eu lieu s’il n’avait croisé l’aventurier des extrêmes Loury Lag. Quant à cette rencontre, elle ne se serait jamais produite si le comédien n’avait pas eu la douleur de perdre son meilleur ami. Si la cruauté de la vie peut paradoxalement donner naissance à de belles choses, les chemins de la consolation ne sont pas exempts de souffrances…
Un voyage au bout de lui-même et du monde, sans certitude d’avoir son billet-retour. Voilà ce que s’apprête à accomplir 🔗Jérémie Renier lorsqu’il s’embarque pour suivre, caméra à la moufle, le raid arctique de Loury Lag. Certes, il s’est entraîné mais il est clair que cette aventure est davantage pour lui un dérivatif à la mélancolie qui le ronge depuis des mois — depuis l’accident qui a coûté la vie à son meilleur ami Gaspard Ulliel. Même si Jérémie s’adresse à lui en voix-off, jamais le nom de l’absent n’est prononcé durant D’un monde à l’autre ; seule une dédicace discrète à Gaspard apparaît dans les ultimes secondes du film. À se demander si la pudeur ne l’emmitoufle pas davantage que sa parka polaire.
Ce qui ne nous tue pas…
Vu de l’extérieur, il peut paraître étrange qu’on veuille soigner sa dépression dans un décor comparable à celui qui a causé le trépas de son meilleur pote. Mais certaines choses ne se commandent pas et ce voyage de ravaudage de l’âme obéit à une série de signes plus ou moins ésotériques que Renier accepte — la rencontre avec Loury Lag en fait partie. Ce que ce dernier va instiller confère à l’expédition (et donc, au film) une dimension d’imprévu stupéfiante. Car derrière son côté généreux et hâbleur, Loury a aussi sa part secrète qui se révèle au mitan du doucumentaire, créant un coup de théâtre impossible à prévoir.

Il n’est alors plus question de se remettre d’un deuil dans la poésie éthérée des paysages verglacés, mais d’envisager, en sus de la viabilité du projet de cinéma, la survie immédiate. La décharge d’adrénaline causée par ce retournement de situation transforme radicalement D’un monde à l’autre en épreuve de vie et de force. Concomitamment, l’empathie ressentie pour Jérémie augmente, comme l’intérêt et la beauté parfois abstraite du film. Et à l’instar des protagonistes, on ne sait pas ce qu’on est venus chercher, on ignore ce qu’on a trouvé durant ce voyage mais on s’avoue heureux de l’avoir partagé. On ne pouvait imaginer plus respectueux, digne, intime ni élégant hommage à Gaspard.

D’un monde à l’autre de & avec Jérémie Renier (Fr., 1h14) documentaire avec également Loury Lag… Sortie le 10 juin 2026.
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Une année italienne de Laura Samani
Italie, à l’aube du XXIe siècle. Son père ayant été muté dans une entreprise de Trieste, Frederika, dite Fred, débarque de sa Suède natale dans un lycée professionnel où elle est la seule fille. D’abord chahutée, elle devient l’égérie d’un groupe de trois potes soudés — Antero, Pasini et Mitis — qui font d’elle leur alter ego. Entre sorties, canulars et discussions sans fin, la vie file agréablement. Jusqu’au moment où l’un des trois mousquetaires sent quelque chose se nouer entre Fred et lui qui dépasse l’amitié. Mais est-il vraiment le seul ?
Révélée par Picolo Corpo (2021) un film rude se déroulant dans l’austérité du monde rural à l’aube du XXe siècle, Laura Samani n’abandonne pas franchement cette époque : elle adapte ici en effet un roman quasi-centenaire de Giani Stuparich en le transposant de nos jours. Une translation à bon escient puisque l’essentiel est respecté : propulser une jeune femme dans un groupe de jeunes gens et observer les réactions sociales et/ou anthropologiques en résultant. Quelle que soit l’époque, il y a des invariants : les premières approches entre fascination et bêtise de ces grands ados, avant que la maturité de Fred n’impose sa loi.
Tous les garçons et les filles de cet âge
Le décalage entre Fred et les garçons n’est pas juste lié à une question de genre, d’âge bête ni d’hormones : il repose aussi sur une sorte hiatus civilisationnel. Venue de Suède et élevée dans une mentalité nordique, Fred apparaît à la fois plus réfléchie et indépendante que ses condisciples ; plus adulte également — ce qui va ajouter à son “charme” exotique… et faciliter son intégration comme un bon copain. Elle diffère aussi des autres filles entourant les trois inséparables, qui soudain deviennent bien ordinaires avec leurs codes terriblement latins.

Roman d’apprentissage débutant (et se concluant) par un joli plan subjectif vers l’entrée (puis de sortie) du lycée, marquant de manière explicite la parenthèse signifiée par le titre, Une année italienne est certes nourri par les souvenirs personnels de la réalisatrice — la relocalisation temporelle en est la cause — mais cela n’en fait pas pour autant une autobiographie divergée. Davantage que sur l’anecdotique, Laura Samani s’attarde sur le fond social : ainsi, la présence de Fred est-elle liée la nomination de son père aux RH d’une entreprise locale pour procéder à des “ajustements de personnels“ suscitant plus d’inquiétude et d’animosité à son encontre que de sympathie.
Stella la star
Reste le portrait de cette amitié à quatre — trangressifs et fêtards en groupe, mais aux individus plombés par la mélancolie et failles intimes — s’avère terriblement attachant. Chacun pourra s’y retrouver ou fantasmer d’avoir fait partie d’un quatuor aussi fusionnel… en regrettant que l’inéluctable compétition amoureuse en ait sonné le glas.
On ne peut conclure sans pointer la cécité manifeste du jury Orizzonti ayant choisi de récompenser d’un prix d’interprétation Giacomo Covi, l’un des comédiens du trio — ce qui a de quoi surprendre tant le groupe fonctionne en osmose, de par (et grâce à) sa complémentarité. Surtout, il passe à côté de celle qui illumine le film : Stella Wendick. Si la jeune actrice aux faux-airs de Kate Winslett se distinguait naturellement par le rôle qu’elle campait, elle s’impose aussi par son talent. Il semble que certaines évidences échappent aux yeux les plus aguerris ; le temps et la future carrière de Stella Wendick se chargeront de les dessiller…

Une année italienne (Un anno di scuola) de Laura Samani (It.-Fr., 1h42) Stella Wendick, Giacomo Covi, Pietro Giustolisi… Sortie le 10 juin 2026.

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Le Vertige de Quentin Dupieux
Un matin comme un autre, Jacques débarque avant l’aurore chez son pote Bruno nanti d’une nouvelle ébouriffante : le monde dans lequel ils vivent n’est pas réel mais une simulation. Face à l’incrédulité de son hôte, Jacques lui présente des preuves irréfutables : une liste de bugs affectant le quotidien. Bruno se met alors à douter…
Action/réaction. L’économie artisanale de Quentin Dupieux lui permet de produire à l’envi des films “épidermiques”, c’est-à-dire exploitant artistiquement une idée en écho à une actualité ou un phénomène de société. Récemment, l’émergence de l’IA s’est ainsi retrouvée au centre du Deuxième acte et les influenceurs dans L’Accident de piano ; c’est à présent la question de l’avenir du cinéma (et du monde !) à l’ère des IA génératives que le réalisateur interroge en recourant, histoire d’accentuer le hiatus, à une esthétique numérique explicitement rétro faite de personnages et de décors à la limite du polygonal.
Vice-versa
Même s’il s’agit ici de son premier *long* métrage d’animation, rien de nouveau sous le soleil : Dupieux convoque des fidèles (Chabat, Cohen, Demoustier, Flat Eric) et tourne autour de l’idée de l’existence d’un monde contigu à celui dans lequel évoluent les personnages de sa fiction, l’un subissant les effets de l’autre ; le second pouvant engendrer des phénomènes étranges dans le premier. Reste à comprendre les mécanismes d’équilibres ou de passage éventuel entre les deux : il s’agit ici du traditionnel miroir, déjà bien poli par Lewis Carroll ou Cocteau.

L’outil miroir est d’autant plus efficient qu’il renvoie par essence au concept de mise en abyme, auquel le film ne se prive pas de faire référence : l’esthétique visuelle rudimentaire hurle la simulation archaïque, les personnages évoquent Matrix, le générique s’achève sur de faux bloopers révélant des coulisses fictives du plateau de tournage et l’autre côté d’une caméra n’ayant jamais existé… Dupieux pousse à ses limites le fameux contrat tacite avec le public autour du faux et du vrai. Et sa farce légère, presque dilettante avec sa musique 8bits, crée pour qui veut bien s’y pencher, une petite sensation de vertige.
Ne pas toucher
Enfin, il y a cette très Intéressante mention au terme du générique, enfonçant le clou d’un propos bien sérieux puisqu’elle semble interdire explicitement toute collecte de matériel lié au film par des IA — à des fins d’entrainement, on le suppose. Le réalisateur rétablit le primat de la création humaine, tout en circonscrivant l’outil numérique à ses limites d’exécutant dépendant d’ordres et d’autorisations. Ce qui devrait être la règle devient l’exception. À méditer…

Le Vertige de Quentin Dupieux (Fr., 1h08) animation avec les voix de Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier, Jean-Marie Winling… Sortie le 10 juin 2026.
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Disclosure Day de Steven Spielberg
Spécialiste de cybersécurité chez Wardex une agence para-gouvernementale, Daniel Keller s’est enfui avec un lot de documents classées prouvant la présence de visiteurs extraterrestres sur notre planète. Traqué par les sbires de Scanlon, le patron de Wardex, Keller rencontre Margaret, une présentatrice météo ayant soudainement acquis un étrange pouvoir de divination. Sans le savoir, tous deux étaient voués à se rencontrer afin de révéler au monde un message venu de l’outre-espace…
« Tous les grands événements (…) de l’histoire universelle se produisent pour ainsi dire deux fois (…) : la première fois comme grande tragédie, la seconde fois comme farce » a jadis écrit Marx, qui à sa manière modernisait l’antique « bis repetita non placent ». Notez que l’on prend des précautions scripturales pour énoncer une phrase désagréable : Spielberg radote. Ou plutôt, il se répète mais, en moins bien. Disclosure Day est en effet un avatar contemporain de Rencontres du troisième type du genre honteux car non avoué. Déjà que les auto-remakes s’avèrent des projets un peu bizarres, ils tournent au suspect lorsqu’ils ne s’avancent masqués.
Déjà vu
Certes, l’intérêt de Tonton Steven pour les aliens n’a rien d’une lubie passagère ; ceux-ci constitueraient plutôt une ligne structurante de son œuvre. Associés à des thématiques volontiers poétiques au parfum d’enfance (Rencontres du troisième type, E.T.) ou divertissantes (Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal), ils ne sont réellement hostiles que dans La Guerre des mondes… où l’écosystème terrestre finit de toute façon par les exterminer. Rebelotte dans ce nouvel opus : les visiteurs sont des incarnations de l’empathie un peu masochistes s’obstinants à crasher leurs astronefs hyper-sophistiqués sur notre planète, à se faire capturer et torturer par des scientifiques pervers sans jamais riposter. Avoir le goût du martyre à ce degré, ce n’est pas humain en effet.
Comme d’habitude, Spielberg désigne parmi les Terriens étasuniens des “élus” guidés par télépathie pour servir d’interprètes entre l’humanité et les visiteurs ; des go-between un peu paumés dans leur vie, histoire de rendre leur parcours encore plus fascinant… et messianique.

Que de sous-texte, sur-texte religieux en effet autour de cette révélation — qui aurait mérité de s’appeler “épiphanie” pour assumer totalement son côté biblique ! Entre la compagne de Daniel (tiens, comme le prophète de la Bible), ancienne novice ayant peur que la confirmation d’une vie extraterrestre bouleverse l’humanité dans sa croyance en Dieu ou les prêchi-prêchas de Scanlon, rarement Spielberg nous aura imposé un tel catéchisme. On est loin de l’universalisme décorrélé de la foi de Rencontres du troisième type.
Z files
Situé dans un contexte de tensions internationales — l’aube d’une Troisième Guerre mondiale très grossièrement esquissée pour faire joli — et dans un pays recroquevillé sur lui-même, Disclosure Day ne se prive pas enfin de recycler les plus vieilles lunes du “mensonge d’État“ destiné à maintenir la population dans l’ignorance… pour préserver son p’tit esprit limité ou prolonger sa servilité. Il y a trente ans et des poussières, X Files le faisait mieux en ouvrant au passage de nouvelles voies.

Laissons le fond pour la forme ; force est de constater qu’elle apporte aussi son lot de déceptions. Bien sûr, le métier du réalisateur assure de jolies séquences spectaculaires… qui sont hélas gâchées par un usage global d’une VFX pompier voire médiocre (au secours, les animaux numériques et les aliens moches !). Même la photo du chevronné Janusz Kamiński en prend un coup, avec des surexpositions capables de rivaliser avec les pires lumières fromage blanc télévisuelles. À se demander si Spielberg n’aurait pas mieux fait de garder sa révélation pour lui…

Disclosure Day de Steven Spielberg (É.-U., 2h25) avec Emily Blunt, Josh O’Connor, Colin Firth, Colman Domingo, Jane Blankenship… Sortie le 10 juin 2026.
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Fils de personne de Safy Nebbou
Peu de temps après avoir adopté le petit Mapring en Thaïlande avec son épouse, Thomas perd cette dernière dans un accident de la route. Déboussolé par le chagrin, le veuf s’embarque en compagnie du garçonnet mutique à la recherche de la mère biologique de Mapring. Dans quel espoir ? Lui-même ne le sait guère. Mais le voyage, chargé de rebondissements et d’angoisse, lui livrera une réponse…
On se souvient que dans Une part manquante de Guillaume Senez (2024), Romain Duris campait un Français exilé au Japon à la recherche de sa fille binationale enlevée par sa mère nippone. Son personnage mène ici une quête voisine puisqu’il s’agit à nouveau d’un occidental sillonnant un pays d’Asie à la poursuite d’une “part manquante“ qu’il pare de vertus magiques sans pouvoir les formuler. Sauf que, comme souvent dans les récits initiatiques, c’est moins le but que le voyage qui compte. Partir loin pour se rapprocher ; permettre à Thomas d’accepter le deuil et à Mapring de l’accepter, lui, comme père.
Pudeur et dépaysement
Certes ténu, l’argument de ce road movie d’apprivoisement rappelant de manière très, très, lointaine Paris, Texas est viable — ce qui n’est pas le cas d’un rebondissement qui voit Thomas oublier son passeport dans un commissariat du fin fond de la Thaïlande. Quel que soit le contexte ou l’émotion, nul touriste n’aurait l’absence d’esprit de commettre une telle étourderie ! Mais quand cela arrange les scénaristes…
Blague à part, on ne doute pas de la sincérité de Safy Nebbou désireux de parler, par procuration à travers ce film, de son rapport à la paternité. On s’étonne en revanche qu’il s’abrite sans doute un peu trop derrière l’enveloppe esthétique du film. Serait-ce par pudeur ? En tout cas, il renoue (à nouveau, après Dans les forêts de Sibérie, 2016) avec le dépaysement, les beaux paysages exotiques et la B.O mélancolique de son complice Ibrahim Maalouf. Le mélo est un registre complexe dont la manipulation n’a rien à envier à celle de la nitroglycérine : un débordement malencontreux peut risquer de tout atomiser en une fraction de seconde.

Fils de personne de Safy Nebbou (Fr., 1h37) avec Romain Duris, Master Sanpasiri Khosittachawanich, Vithaya Pansringarm, Cristiana Capotondi… Sortie le 10 juin 2026.

