Erró au Mac de Lyon : L’art malicieux de la synthèse

Erró. © VR
Erró. © VR

Un seul passage ne suffit pas pour venir à bout de cette impressionnante rétrospective : tout limpide qu’il soit, l’œuvre d’Erró réclame, à l’instar du Louvre, plusieurs visites. Tant mieux.

Comment évoquer avec pertinence l’immensité cosmique de l’œuvre d’Erró ? En envisageant un projet muséographique simple : une rétrospective, soit un parcours purement chronologique à travers ses créations. Aucune thématique parasite, aucun regroupement parallèle, aucune classification annexe : le temps seul comme ligne directrice, comme axe d'évolution et de révolution(s). Clef cardinale pour entrer dans le monde de Guðmundur Guðmundsson, dit Ferró, puis Erró, le temps évoque autant l’Histoire qui influence l’artiste islandais, que le moment qu’il habite — et dont il rend compte en chroniqueur-plasticien depuis plus un demi-siècle. Erró, c’est Proust.


« Apollinaire » 1979. Photo VR

Mais ne brûlons pas les étapes : puisque les commissaires Danielle Kvaran et Thierry Raspail nous permettent de suivre un fil biographique, découvrons comment Erró s’est accouché de lui-même. Influencé par l’expressionnisme à ses débuts (1955), en s’installant à Paris à la fin des années cinquante, il se rapproche du mouvement surréaliste… et de techniques qu’il affectionne, telles que le collage. Son “écriture” artistique prend un tour nouveau : ses œuvres incorporent des éléments exogènes, des images qu’il va copier/coller, relire et relier, intégrer ou noyer dans de nouveaux contextes, détourner ou retourner. Peu à peu, il va faire du recyclage une systématisation joyeuse, s’appropriant pour mieux les brasser, des figures, des icônes appartenant aussi bien aux fondamentaux de l’Art, qu’à la culture pop et à l’actualité contemporaines lui conférant ainsi le statut de nouvelle mythologie. Erró, c’est Roland Barthes.

Erró des temps modernes


Avant l'accrochage des toiles au Mac. Photo VR

Cette approche qui a dû paraître iconoclaste à l’horizon 1960, est celle d’un précurseur : d’un homme qui a anticipé le village-image-global, l’avènement de l’intertextualité et des hyperliens, des réseaux et des correspondances, des métissages, des remixes et des mash-up. Capable de rendre hommage dans ses toiles à tous les maîtres qui l’ont précédé, en citant leurs œuvres, et de s’inspirer de ses cadets aujourd’hui en reprenant l’esthétique de la BD franco-belge, des comics ou du manga. De forger son style propre en emmagasinant celui des autres. Erró, c’est Tarantino.
Pour autant, si Erró a défini une patte et une signature, il ne s’est pas figé dans l’exploitation mécanique ni paresseuse d’un procédé, ce que confirme la rétrospective — ce type d’exposition démasque avec une impitoyable cruauté les imposteurs, les créateurs asséchés ou les coqueluches démodées. Ce sont plus de 400 œuvres qui sont annoncées au Mac de Lyon, mais on jurerait qu’il y en a le décuple, le centuple tant elles sont denses, multiples, enluminées pour certaines de détails, peuplées d’une armée de figurants, d’une mosaïque de sous-tableaux. Comme dans les fractales, chaque fragment abrite un univers à part entière ; et dans les foules qu’il compose (que ce soit le puzzle grouillant Les Galapagos ou ses toiles organiques représentant des écorchés) tous les individus méritent d’être considérés un par un. Erró, c’est Où est Charlie ?
Tout au long de sa carrière, à la fécondité prodigieuse et ininterrompue, Erró a opéré des adaptations, entamé des cycles qui racontent son temps, dessinent des périodes, remettant sans cesse en question le support : à quoi peut servir une toile ? Que peut-on dire par la peinture ? Jusqu’où peut-elle encore aller ? Ses formats gigantesques sont des romans, des pièces de théâtre, des films, des manifestes, des essais, des poèmes. Et des déclarations politiques, également, car il n’a pas traversé quatre-vingt-deux ans d’existence en toute imperméabilité : blocs de l’Est et de l’Ouest, barbarie nazie, fascismes, dictatures, impérialismes ou fantaisies militaires sont autant considérés par son œil critique que les artistes (écrivains, peintres…) sont révérés par sa main amoureuse. Tout cela, au cœur d’un bestiaire coloré et dynamique, d’une vitalité contagieuse. Erró, c’est Picasso.
On fait grief, parfois, à cette rétrospective de dégager par sa concentration et sa densité une espèce d’agressivité ; de fait, cette impression de violence qui peut s’échapper des œuvres d’Erró, notamment datée des années 1970, correspond à l’ambiance de l’époque qu’il ne faisait que retranscrire (et atténuer par le pinceau !) : miroir de la société, imprégné de l’esprit de son temps, il a converti les ondes diffuses de la violence ambiante de jadis en traces encore tangibles aujourd’hui, dans une profusion de comics, de dessins de presse. Erró, c’est un révélateur.
Il suffit de le rencontrer pour savoir qu’il est tout sauf un cynique ou un manipulateur ; bien lucide, c’est un tempétueux intérieur. Rappelons qu’il a offert quantité de dessins au Musée, puis a ajouté en bonus surprise son œuvre préférée, Silver Surfer Saga (un monument de 5 m de long pour 3 de haut, choisi pour représenter la communication de la rétrospective, qui mériterait d’être accroché à demeure dans le hall du Mac). Rappelons qu’il a offert l’an dernier une œuvre à la personne qui l’avait exposée chez elle à Givors lors de la Biennale. Rappelons qu’il dote chaque année depuis 1997, en mémoire de sa tante, le prix Guðmunda S. Kristinsdóttir pour aider les jeunes femmes peintres islandaises à se consacrer à leur art. Erró, c’est Carnegie.


Erró a fait don de cette toile, Silver Surfer Saga, au Musée d'art contemporain de Lyon. Photo VR

Chacun peut se retrouver dans ses toiles, les plus jeunes écarquilleront les yeux devant Poutine et Miley Cyrus, les plus âgés face à Apollinaire et Mao, les autres s’étonneront devant Alix, Boule et Bill et Lech Wałęsa. Erró, c’est pour tout le monde parce que Erró c’est tout le monde. Mais personne d’autre que lui n’est Erró.

Erró Rétrospective, jusqu'au 22 février 2015 au Mac (Musée d'art contemporain) de Lyon, Lyon 6e. Du mercredi au vendredi de 11 à 18h00, les samedi et dimanche de 10 à 19h00. De 0 à 8€
À noter : visite exceptionnelle le 3 décembre avec Jean-Jacques Lebel et Erró à 18h30.
À noter : visite commentée traduite en LSF les samedis 29 novembre et 17 janvier à 11h00, expérimentation des œuvres de l’exposition grâce à une audiodescription de certains tableaux le samedi 31 janvier à 11h00.
En parallèle, exposition hors les murs Erró, un monde d’images jusqu’au 13 décembre à La Mostra de Givors, avec rencontre avec l’artiste le 3 décembre à 14h30 (sous réserve)
En parallèle également, des œuvres d’Erró (mais aussi de Combas et de Kriki) sont exposées à la Twentytwo Gallery, Lyon 2e jusqu’au 6 décembre.

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