Phénomène littéraire sorti en 2019, In Waves de AJ Dungo racontant sa double histoire d’amour avec Kristen et la pratique du surf, est devenu un long métrage d’animation dirigé par Phuong Mai Nguyen. Conversation avec l’auteur du roman graphique lors de son passage en France.
Il y a dix ans, avant la mort de votre compagne Kristen, vous lui aviez fait la promesse de raconter son histoire afin qu’elle puisse continuer à vivre à travers vos dessins ; c’est désormais doublement le cas grâce à votre livre et au film. Pensiez-vous que votre promesse prendrait une telle ampleur ?
AJ Dungo : C’est une excellente question. Eh bien, je suis déjà stupéfait que le livre existe et d’avoir pu tenir cette promesse une première fois. Mais voir une société de production croire au film, estimer que le livre mérite d’être adapté et voir cette promesse concrétisée par une équipe d’artistes professionnels — comédiens de doublage, compositeurs, producteurs — ainsi que par la force marketing de toutes les agences qui se sont mobilisées pour le réaliser… C’est incroyable de constater que cette promesse a désormais une portée mondiale. Les livres ont certes eux aussi une portée formidable, mais tout le monde regarde des films.
Album et film ne racontent pas tout à fait la même histoire : certains chapitres relatifs à l’histoire du surf ne figurent pas dans le film. En revanche, ce dernier contient des épisodes intimes inédits, ce qui les rend complémentaires. Comment avez-vous apprécié le travail d’adaptation effectué ?
Je pense qu’un livre impose certaines limites : le nombre de pages, le budget, les délais… Non pas que ces contraintes n’existent pas au cinéma, mais l’équipe a pu explorer bien des aspects. D’ailleurs, lorsque j’ai rencontré l’une des scénaristes en ligne, la première chose qu’elle a faite a été de m’interroger sur les sujets de dispute entre Kristen et moi, sur sa famille, sur nos amis respectifs, sur notre vie de famille, sur ses espoirs et ses rêves… Autant d’éléments que je n’avais pas pu aborder dans le livre. Alors, voir tout cela et me voir ainsi reflété, c’était un peu comme si mes propres souvenirs avaient été extraits de mon cerveau pour être projetés à l’écran. Devrais-je dire cela ? J’ai vraiment adoré.

Le film donne effectivement l’impression d’être une adaptation, mais aussi un complément, un prolongement du livre. Il enrichit l’univers que j’avais dépeint à partir de mes souvenirs ; les créateurs sont allés bien plus loin et ont su insuffler énormément de vie à l’ensemble — grâce au mouvement, aux couleurs, aux voix et à la musique. C’est une expérience soigneusement élaborée autour de cette période de ma vie ; cela apporte évidemment beaucoup plus de couleurs et de profondeur à cet univers par rapport à ce que j’avais raconté. Il y a une bien plus grande richesse d’informations.
Peut-on dire que l’album était sensible et que le film est sensoriel ?
Absolument. Quand on lit un livre, on doit, en tant que lecteur, faire le lien entre ce qu’on lit et la façon dont l’histoire se déroulerait réellement. On n’entend pas les sons que j’écris ; on ne voit pas de mouvement : ce ne sont que des images fixes. Le lecteur fait donc appel à beaucoup plus d’imagination que le spectateur d’un film, car ce dernier lui fournit toutes les informations nécessaires. Et puis, un film c’est une heure et demie alors qu’on a un rythme différent pour un livre : on peut le poser, on peut y revenir, choisir de le lire plus ou moins vite…
De la même manière, le livre a pour fil conducteur (ou personnage secondaire) le surf tandis que le film se semble choisir l’eau…
Oui, parce que je pense qu’une grande partie du livre est consacrée au surf sous un angle plutôt historique. Dans le film, ils reprennent ce qui figure dans le livre sans vraiment approfondir l’aspect historique que j’avais traité ; ils vont plutôt explorer la dimension spirituelle et les rituels liés aux vagues. On s’interroge davantage sur le lien entre l’humanité et la nature. Mon livre, lui, a un côté un peu plus « cours d’histoire ». Je dirais donc qu’ils ont conçu le film pour mettre en avant l’histoire d’amour plutôt que l’histoire du surf, si je puis dire.

J’en reviens à la manière dont vous avez travaillé avec Phuong Mai Nguyen, la réalisatrice. Comment la connexion s’est-elle faite ? Votre rapprochement artistique a été immédiat ?
Nous avons été mis en contact par l’intermédiaire de Silex et de ses productrices, Judith Nora et Priscilla Bertin. Elles ont organisé la rencontre ; elles pensaient à elle car elles avaient déjà collaboré sur Culottées, de Penelope Bagieu, où elle avait brillamment adapté ce roman très travaillé en série. Elles m’ont montré son travail avant même que je la rencontre : son approche artistique témoigne d’une sensibilité empreinte de douceur. Elle possède une compréhension des émotions humaines à la fois profonde et viscérale. Sa façon de raconter des histoires et de créer ses animations est empreinte d’une grande délicatesse. Je pense donc qu’il existait une affinité artistique entre nous, avant même notre rencontre. Priscilla Bertin a perçu chez moi une certaine sensibilité et une compréhension particulière du deuil et de l’amour — des qualités que Mai partage également.
Quant à notre rencontre, elle a été plutôt banale. On s’est rencontrées par Zoom pendant la pandémie. Et quand on a commencé à parler, elle n’a pas dit grand-chose. Elle était très, très discrète. Jusque-là, tout le monde essayait de me convaincre de l’intérêt de ce projet et de me rallier à sa cause. Mais Mai a été très calme. Elle écoutait plus qu’elle ne parlait. Elle observait… Je crois qu’on est vite devenus amis quand on a commencé à se connaître. Parce qu’elle est vietnamienne et française et que moi, je suis philippin et américain : on se sent proches parce qu’on n’appartient à aucune de ces cultures. Et puis, elle est vraiment hilarante. Dès qu’elle a commencé à rire et à sourire, on a tout de suite accroché.
Elle a passé beaucoup de temps à Los Angeles. Elle est venue. Je l’ai emmenée dans tous les lieux du livre. Je l’ai présentée à la famille de Kristen. J’avais fait un voyage à Hawaï avec Kristen ; elle a fait un voyage à Hawaï pour faire des recherches pour le film. Quand nous étions à Los Angeles Maï et moi — si vous connaissez la ville, vous savez combien elle est immense et qu’il faut prendre la voiture pour tout —, nous passions beaucoup de temps dans les embouteillages. Nous avons donc vraiment appris à nous connaître en discutant de la famille, des valeurs, de toutes ces choses qui ne figurent pas dans le livre, et de Kristen.
Tout ce qu’elle a appris de mes relations avec la famille de Kristen (car nous formons toujours une famille), elle a pu l’intégrer dans le film. L’amour y est palpable ; ces relations semblent authentiques à l’écran parce qu’elle les a vécues en personne. Je pense que cette expérience a été inestimable pour elle : venir passer du temps avec nous lui a permis de comprendre ce qui se joue au-delà du livre, de saisir que nous restons tous liés.

Une partie de ce travail de repérages est d’ailleurs visible dans la réédition In Waves ; il constitue comme un work un progress du film en train de naître. À ce sujet, comment le style graphique du film a-t-il émergé ? Il semble être une fusion entre le vôtre et celui de Maï…
Dans ses interviews, Maï a expliqué qu’au début, elle avait essayé de dessiner comme moi, voulant que le film ressemble au livre. Mais cela lui semblait peu naturel. Elle avait l’impression de moins bien réussir ce que j’avais fait — ce dont je doute fort. (sourire) Elle s’est alors demandée comment mettre à profit sa propre approche narrative et ses points forts pour créer une animation intéressante ; après tout, c’est pour cela qu’elle avait été engagée : pour adapter l’œuvre et proposer quelque chose de nouveau. C’est ce qu’elle a fait en jouant sur les couleurs et les textures ; le résultat est visuellement différent, mais remplit la même fonction.
Dans le livre, on navigue entre deux récits distincts, et les couleurs indiquent au lecteur où il se situe dans l’histoire. Dans le film — attention, spoiler —, c’est la même chose. Il y a une chronologie où Kristen est en vie : l’univers est éclatant, luxuriant et magnifique, avec des couleurs vibrantes. Et il y a celle où je suis seul à écrire le livre. C’est une sorte de mise en abyme, dénuée de couleur : c’est très triste, tout est gris. Ainsi, même si la palette est bien plus étendue, l’utilisation de la couleur reste la même.
Et puis il y a eu un travail d’adaptation en direction du réalisme. Mon dessin est parfois assez minimaliste, or un film d’animation ne peut pas se faire avec un dessin aussi minimaliste. À la différence de la bande dessinée, il y a une dimension physique dans le film qui doit s’installer. Cela impose un travail autour la retranscription des émotions sur les visages et à travers les gestes.
Film et livre se terminent sur cette même idée : la tristesse arrive par vagues, engloutit tout et repart — d’où le titre In Waves. Les larmes et l’océan ayant en commun l’eau salée, parvient-on mieux à supporter l’eau salée de la tristesse lorsque l’on fait du surf?
Oui, tout à fait. En tant qu’activité physique, le surf est vraiment agréable ; on se sent mieux après. Certes, on pourrait obtenir le même effet en courant par exemple, mais il y a aussi ce lien avec la nature. On admire quelque chose qui nous dépasse quand on est dans l’eau. L’océan procure une certaine solitude et une tranquillité d’esprit — du moins, c’est ce que je ressens : me concernant, la métaphore des vagues est peut-être un peu poussée à l’extrême.

Le film lui-même est fluide, tout arrive par vagues — désolé, j’évite de le dire depuis la sortie du livre, c’est un peu bête, mais en gros (et on le voit bien dans le film), la narration n’est pas linéaire, les choses se déroulent au fur et à mesure. Il n’y a pas d’explications de l’histoire sur le moment précis… Pourtant, on n’a pas l’impression d’être perdu.
C’est la même chose pour le livre. Le surf me permet vraiment de sortir de moi-même. Je n’ai pas à penser aux impôts, aux devoirs ou à quoi que ce soit qui m’empêcherait d’être pleinement présent. Et, oui, j’espère que les gens retireront du livre qu’il leur reste toute une vie devant eux après l’avoir terminé. Je me sens vraiment moi-même quand je surfe. Je suis totalement présent…

In Waves de Phuong Mai Nguyen (Fr.-Bel., 1h31) animation avec les voix de Lyna Khoudri, Rio Vega, Paul Kircher, Birane Ba, Gauthier Battoue… Sortie le 1er juillet 2026.
AJ Dungo, In Waves – Nouvelle édition augmentée, Casterman, 392 p., (3h de lecture), 26€.


