Portrait d’un jeune acteur-influenceur en galère échouant auprès d’un fils à papa noceur,
🔗Microstar jette un regard acide et lucide sur la vie d’une certaine jeunesse née avec le siècle. Rencontre avec quatre membres de l’équipe du premier long métrage signé Léopold Kraus…
Commençons par la fin, voire la post-fin. Les images d’Abraham enfant au générique sont-elles d’authentique images d’archives ou bien ont-elle été retravaillées numériquement — comme ont pu le faire Romane Guéret et
🔗Lise Akoka pour Ma frère ?
Léopold Kraus : C’est Abraham qui me les envoyées. J’ai trouvé ça ultra émouvant et surtout très justifié. On avait déjà fini le montage, un peu dans le rush, on a fait un aller-retour et ça marchait trop bien à cet endroit-là. Et, oui, Abraham a eu le même virus que moi : une “spider-manite“ aiguë !
Abraham Wapler : La fièvre de l’araignée ! (sourire) En plus, c’était un hasard : je n’avais pas en tête du tout cette vidéo de moi petit me déguisant en Spider-Man, découverte en dérushant des cassettes Hi8 familiales. C’était complètement dingue de tomber sur cette vidéo comme de partager avec Léopold l’amour pour Spider-Man. Je lui ai envoyée genre « regarde, c’est dingue », mais je ne pensais vraiment pas que ça allait finir dans le film.
LK : C’est un hasard, de la sérendipité… Après, je pense qu’on n’était pas les seuls à être obsédés par Spider-Man : ça a marqué une génération. Mais c’est la petite cerise sur le gâteau.
Vous aviez une « connexion karmique », comme dit Stan à Gabriel dans le film…
LK : Je pense que j’ai une connexion karmique avec le casting et c’est d’ailleurs pour ça qu’aujourd’hui je n’en imaginerais pas un autre : c’est des gens que j’admirais avant dans leur travail. Quand on fait une comédie, l’important qu’on arrive à rire des mêmes choses et à créer un langage commun. Et si aujourd’hui le film marche un peu à l’endroit des acteurs, c’est parce qu’ils ont énormément de goût, d’humour et que le film résonnait je pense à un moment de leur carrière aussi.

Vous parlez de comédie mais il va surtout sur le terrain de la comédie sociale et de mœurs — le film fait d’ailleurs référence à Flaubert, à Maupassant. Il y a un grand absent auquel pourtant tout renvoie : Balzac…
LK : Oui, c’est des romans d’apprentissage avec lesquels j’ai grandi et je voulais faire une version moderne du mythe de l’arriviste provincial qui débarque à Paris qui se prend des murs à la chaîne. Je me suis dit : « on va faire un Bel-ami et un Rastignac influenceur et essayer de raconter quelque chose de la jeunesse contemporaine ». D’où en effet la comédie sociale sur le conflit de classe : qu’est-ce que c’est de ne pas avoir les codes d’un lieu auquel on va accéder — ce qui permettait aussi de faire la satire de la jeunesse dorée à travers le personnage de Félix.
AW : J’avoue que ce n’est pas comme ça que j’ai travaillé mon rôle trop. Au contraire, je trouve que le film est au goût du jour. On était vraiment au XXIe siècle.
Felix Lefebvre : Et c’est la force du film, justement, d’avoir un portrait générationnel. D’ailleurs, je pense que ça se que le réalisateur à 27 ans, qu’il parle des jeunes de 20-25 ans, que nous aussi, on a ces références en commun. Ce n’est pas si commun de voir des films où le point de vue est raconté par celui qui le vit en temps présent. En cela, je pense que le film a quelque chose de très ancré dans notre époque et dans nos troubles personnels, dans ce qu’on est en train de vivre. C’est aussi une forme de générosité envers les générations un peu au-dessus qui ne comprennent pas forcément ce qu’on traverse avec les réseaux sociaux. On leur donne accès à ce qu’on est en train de vivre d’une manière assez impudique, assez ouverte et sincère.
Raïka Hazanavicius : Comme dans toutes les bonnes histoires, il y a des thèmes universels depuis la Grèce antique : les amitiés toxiques, l’ambition, l’histoire d’amour, la romance… Ce qui fait une bonne histoire, c’est qu’on s’accroche à des choses qui parlent à tout le monde et on l’a transposé dans notre époque — comme Les Illusions perdues. Cette quête est en fait de toutes les époques.
Les rares référents parentaux que l’on voit sont loin d’être des références pour cette génération…
LK : Ils sont un peu à côté. Je voulais parler de la honte dans le film — les complexes physiques — et ce que c’est que d’avoir honte de sa famille, même si à la fin le personnage que joue Fred Tousch est l’une des seules personnes avec le personnage de Raïka ayant des interactions un peu désintéressées : il n’est pas en parade nuptiale. Fred amène le côté un peu décalé, il nous sort des décors de Félix où tout le monde est beau et dans opulence. C’est un acteur très bon, qui vient du théâtre d’impro et très drôle, aussi. Il dégage quelque chose qui contraste avec le reste. Et son personnage est extrêmement touchant à la fin, je trouve.
FL : Léopold a réussi à trouver une structure narrative intéressante pour chacun de ses personnages, même les plus petits rôles, de Michael Zindel à Fred Tousch, à Maddie Kulicka ou à Louise Cachat qui joue ma petite sœur… En fait, il y a plein de personnages secondaire qui apportent à la comédie du film.
Et cependant, vous avez dû composer avec un budget serré, ce dont on est loin de se douter à l’écran : déjà parce qu’il se déroule dans un univers d’opulence et d’extraversion mais aussi beaucoup de nuit…
LK : Tant mieux, c’est ce qu’on voulait. Et ça, c’est parce qu’ils ont accepté d’être payés une misère. On pourrait vous dire ce que c’est que de faire un film en quatre semaines, d’être payé au SMIC, de devoir tourner quatre à cinq minutes utiles par jour…
AW : On peut faire des très bons films avec moins d’argent. Les meilleurs films se font justement avec des moyens plus modestes parce qu’on resserre à l’essentiel et qu’on fait vraiment des choix au lieu de s’éparpiller et de diluer le propos.
RH : La contrainte amène de la créativité. Et puis sur le plateau, on ne s’est retrouvé qu’avec des gens qui avaient vraiment envie de faire le film, que le sujet touchait. Ils avaient envie de participer à ce projet, on avait tous envie de suivre Léopold. Ça a donné je pense une énergie à tout le projet, alors que parfois sur d’autres où il y a beaucoup d’argent, tout le monde n’est pas ravi d’être là pour l’art — et c’est très bien, il n’y a pas de problème avec ça. Mais là, il y avait quelque chose d’assez joyeux où on racontait l’histoire d’un mec de 27 ans, tout le monde sur le plateau avait cet âge-là et traversait ce moment de la vie où on passait tous au long. Et c’était un truc un peu émouvant à ce niveau-là.
FL : Il faut féliciter aussi le travail des producteurs Topshot et La Mancha Films, qui ont réussi à tout budgétiser en ciblant les endroits où on pouvait lâcher. C’est eux qui ont géré le budget.

On voit dans Microstar un réalisateur théoriser ce moment-clef où l’on peut passer à côté de sa vie si l’on prend le mauvais chemin. Diriez-vous que vous avez pris le bon chemin ?
LK : C’est un truc qui m’animait pendant l’écriture : cela va très vite entre le moment du collège où l’on dit « tu peux tout faire dans la vie, tu as tellement de choix possibles… » et quatre ans après où, en fait, on t’a trouvé trois métiers…C’est un âge compliqué, où il y a plein de choses qui changent. Je voulais parler de ce moment-là de désillusion où les rêves d’enfance sont un peu en train de s’effriter.
Après, je suis extrêmement chanceux déjà de faire un film et de le faire relativement jeune. Mais c’est vrai que c’est long le parcours d’écriture d’un film et quand on se prend beaucoup de refus, on peut à un moment douter : est-ce qu’on existe ou pas ? Au-delà des carrières artistiques, c’est beaucoup de questionnements qu’ont les jeunes. C’est un peu bizarre, on vit beaucoup plus longtemps maintenant : on se dit qu’on ne va faire qu’un seul métier toute la vie, pour lequel on a étudié trois ans et un choix qu’on a fait à 18 ans… Ça parle cette mélancolie-là, de se dire que le champ des possible s’est réduit…
FL : À mon époque, sur l’application pour choisir les métiers, le métier de comédien n’existait même pas… parce que ce n’est pas un “métier” (sourire). Du coup, c’est une sorte de courage quand même de se lancer dans un truc comme ça quand à l’école, en fait ça n’est même pas considéré comme une option par l’ordinateur qui dicte la loi. Je m’en souviens, je l’ai refait en boucle 10 fois et chaque fois j’essayais de trouver comment il allait me dire, « vous devez être comédien ». Et ça n’est jamais arrivé.
RH : Je crois que ça change, maintenant…
LK : Je crois que c’est pire ParcourSup : je vois les trucs passer, j’ai l’impression que c’est la catastrophe…
Dans quelle mesure le dialogue entre les personnages de Raïka et Abraham sur les nepo babies a-t-il été écrit ou adapté pour eux ?
LK : Alors, je ne savais pas que c’est eux qui allaient jouer ; c’était les meilleurs acteurs que j’ai vus en lycée, donc c’était eux évidemment ensuite. C’est quand même un sujet important, un truc qu’on connaît. Faisant un film sur un mec qui va être acteur, qui n’a pas les codes, qui monte à Paris, je ne pouvais pas ne pas en parler : c’’est tellement central — surtout parce que ça correspond à une réalité — que j’étais obligé d’en parler. Grâce à son intelligence et à son autodérision, c’est même Abraham qui m’a dit : « mec, viens, on rajoute un truc là-dessus, est-ce que je peux faire la ligne de dialogue : “Oh, je veux être acteur parce que maman elle est actrice“… » Ça montre qu’ils ont du recul, je trouve que c’est marrant… et j’aime bien cette scène….
On vous a en effet souvent renvoyés à votre situation d’enfant de la balle…
AW : En tout cas on nous en a déjà parlé. C’était déjà dans le scénario et comme le disait bien Léopold, c’est un sujet, il ne faut pas qu’il y a de tabou à ce propos — et c’était une manière marrante de briser le quatrième mur en parlant de moi, Abraham Wapler, je sois un nepo baby. Je trouve que ça montre surtout la dure réalité qu’est le métier d’acteur.

RH : Gabriel Rose va surtout au final se retrouver confronté à tous les tous les obstacles qu’un jeune acteur va rencontrer — c’est un obstacle parmi tant d’autres dans le film, de même qu’il se retrouve face à Félix méga blindé d’oseille. En fait, c’est toutes les strates de privilèges qui sont abordées.
AW : Félix disait tout à l’heure qu’être acteur n’était même pas écrit sur son site d’orientation. Moi, je pense que je ne me suis même pas posé la question: comme ma mère était comédienne, je savais que c’était possible et je savais que c’était ça que j’avais envie de faire. Et je n’avais pas un ordinateur pour me déjouer de mon objectif. Donc c’est sûr que j’avais un peu d’avance avance en tant qu’enfant de la balle.
FL : Hormis tout cela, je pense que le plus important, c’est juste d’avoir des parents qui t’accompagnent. Un de mes meilleurs amis, avec qui faisait de la musique quand on était jeune, aurait voulu être musicien. Mais toute sa vie ses parents lui ont dit qu’il fallait ramener de la nourriture dans l’assiette ; du coup il ne s’est jamais lancé dans la musique parce qu’il n’a pas eu des parents qui lui ont dit : « on t’encourage, on te suit ». C’est ça le plus important : avoir la chance d’avoir des parents qui aussi te disent : « on croit en toi et on va t’aider financièrement si on peut le temps que tu gagnes ta vie »
RH : Les privilèges sont partout, tout le temps… Rien que le fait de pouvoir se projeter en tant qu’acteur, c’est déjà un privilège. Le fait de pouvoir venir à Paris pour exercer le métier dont tu as envie… La société est constituée de privilèges partout, tout le temps. On n’est pas dans une méritocratie, c’est comme ça. S’éveiller à cela est déjà un pas et puis ; si on peut les abolir à terme, ce serait fantastique.
FL : Léopold montre le personnage que je joue dans une forme de népotisme grâce la richesse de son père mais il montre aussi son absence : tu peux avoir un père millionnaire hyper blindé et absent qui te laisse à toi même dans une forme de détresse totale. Je pense que la présence et l’amour sont plus importants.
Considérez- vous que Microstar s’achève par une happy end?
LK : Je voulais éviter le côté “fin de mauvais films français où tout le monde applaudit, tout le monde est content, tout le monde il est beau. D’où le fait que le stand-up de Gabriel ne soit pas un 10 sur 10, c’est pas un strike, c’est un 6,5-7. En fait, je voulais qu’on soit plus heureux qu’il le fasse plutôt que le stand-up soit une franche réussite. C’est logique : je me raconte qu’il y a une ellipse, il fait son cinquième ou dixième passage sur scène et c’est logiquement le niveau qu’on a à cette fréquence-là de stand-up.
Si le film continuait, je ne suis pas certain qu’ils auraient une histoire d’amour absolument fusionnelle classique, où ils seraient ensemble tout le temps. Ce que je voulais avec ce personnage, c’est qu’il ait enfin rencontré quelqu’un et passe d’un truc de narcissisme qui le coupait du monde vers la vulnérabilité. Qu’il ait compris que ce qui était intéressant dans la relation humaine et artistiquement, c’était de parler de la honte, du refoulé ; grâce à ça, il a enfin une connexion humaine. Après, on comprend qu’il aura plus ou moins une histoire de plus couple libre, que ça sera un peu fragile, mais il aura un peu connu quelqu’un.
AW : Il s’est surtout rencontré lui-même. Mais le mot que j’utiliserais ce serait : « il y a de l’espoir ».
Le personnage de Pauline en tout cas semble témoigner d’une forme de renoncement en abandonnant les idéaux de son sujet de thèse…
RH : Oui, c’est vrai. C’est marrant parce qu’au scénario, il y avait un peu toute une histoire autour du fait d’être un peu perdue, du truc qui s’effondre… Pauline, c’est le seul personnage du film qui pense à la planète, qui pense tout sauf à elle. Et j’aimais bien qu’à la fin, cet égocentrisme qu’elle a vu en Gabriel et le fait de penser qu’à eux, ça apaisait aussi quelque chose.

C’est quelque chose que j’ai pu ressentir : je suis née en 1999, j’ai grandi avec l’idée que la fin du monde était proche, qu’on allait mourir asphyxiés ; que le droit au rêve n’existait déjà plus sur l’avenir. Je crois que ça nous met une grosse culpabilité tout le temps : il y a de l’éco-anxiété dès que tu laisses trop couler la douche et que tu te mets à chanter, t’es en panique…
J’aimais bien l’idée de se dire qu’on ne peut pas tout contrôler, qu’il faut être un petit peu indulgent et que si tu n’as pas le financement pour ta thèse, que tu es en galère, et que tu dois aller travailler dans une grosse firme pour gagner un peu d’argent, ça ne fait pas toi un monstre. Je crois qu’elle apprend ça aussi du personnage de Gabriel, qui ne pense qu’à lui (sourire)
LK : Pendant longtemps, Pauline a été mon regard sur les personnages. J’ai plutôt tendance à écrire des personnages masculins un peu nuls, un peu ridicules et qui sont drôles ; Pauline, avec son côté un peu plus terrien, je pense que c’est la personne la plus intelligente du film. Mais il faut quand même montrer qu’elle est paradoxale et que le monde, la vie, ont plus d’imagination que nous. Là où le capitalisme est quand même très sournois, c’est qu’en effet, qui va mieux parler d’écologie que des chercheurs pour aider à faire greenwashing ?

Microstar de Léopold Kraus (Fr., 1h27) avec Abraham Wapler, Félix Lefebvre, Raïka Hazanavicius, Maddie Kulick, Fred Tousch, Michael Zindel, Louise Cachat… Sortie le 8 juillet 2026.


