Un représentant en gazon synthétique, qui partage son existence avec une poupée, découvre un matin qu’elle a pris vie. Tel est le point de départ du conte moral moderne “La Poupée“, premier long métrage de Sophie Beaulieu croisée aux Rencontres du Sud et aux Rencontres de Gérardmer…
Pensez-vous, comme l’un de vos personnages, qu’il y ait « un dieu pour les connards cisgenres et un dieu pour les poupées » ?
Sophie Beaulieu : Ce serait bien qu’il y en ait un pour les poupées… Il y a dû y en avoir un longtemps pour les connards, qui veille encore sur eux. (rires) C’est une bonne question…
Est-ce à cause de ce dieu un peu trop omniprésent que vous avez eu envie de porter une contradiction en créant cette poupée ?
Disons que c’est pousser un stéréotype à l’extrême que de mettre en scène une poupée, littéralement un objet ; de la faire devenir vivante me permettait de la faire arriver sans histoire, sans jugement sans biais, sans construction, sans mémoire transgénérationnelle… En tout cas, ça permet de rendre compte de certains schémas patriarcaux, auxquels les femmes participent aussi. C’était l’objectif. Et, en tout cas, de dire stop à ce Dieu. Mais gentiment, en même temps…
Les poupées sont un motif récurrent dans l’histoire du cinéma. Certaines vous ont-elles inspirée ?
En général, les poupées, c’est film d’horreur. Je voulais faire un film d’horreur au départ. Comme dans Pygmalion : la statue prend vie, mais personne n’a jamais demandé son avis à la statue. Là, je me suis dit, cette poupée, elle va devenir vivante et puis elle va se venger d’avoir été forcée à aimer ce garçon, à être d’accord avec lui — à vivre avec lui, même.
Mais ces garçons qui possèdent des poupées, je ne les juge pas : il y a une forme de détresse. J’ai plutôt voulu ancrer ça dans l’amour parce qu’ils sont vraiment amoureux de leur poupée ; ils croient sincèrement à quelque chose, à défaut d’être dans une vraie relation. Ils se sont convaincus que ces poupées sont leur femme et on ne peut pas juger ça. Du coup j’ai préféré réhabiliter mon personnage à l’amour plutôt que de le tuer.

Mais c’est quand même assez intriguant que les hommes — parce que c’est la majorité d’hommes qui ont des poupées femmes — aient la possibilité de vivre, de tomber amoureux, ou en tout cas de posséder une poupée, c’est-à-dire un objet. C’est pas une femme, c’est un objet. Ça raconte quand même des choses sur l’objetisation de la femme. Vous avez des sites internet où vous pouvez acheter une poupée réaliste avec des fonctionnalités physiques que vous choisissez. Ça existe, ça !
On me demande souvent si ça serait possible à l’inverse. Oui, tout est possible, il y a des femmes qui pourraient avoir des poupées hommes, mais c’est très minoritaire. C’est aussi dans notre construction : dans l’hétérosexualité, je pense que les femmes envisagent l’homme comme un être humain, relié à quelque chose qui relève de l’esprit, de l’intelligence humaine. Et il y a un endroit un peu dégénéré chez l’homme qui fait qu’il arrive à imaginer une femme strictement objet.
Est-ce un film féministe ?
Humaniste, parce que je crois que le féministe concerne tout le monde — les hommes aussi. L’idée n’est pas de me mettre les hommes à dos : d’abord parce que j’adore les hommes et que ça ne serait pas très stratégique, en plus. Il y a évidemment une vocation féministe : mettre en avant certains comportements contradictoires, certains schémas du quotidien dont on n’est pas forcément conscient parce qu’on perd parfois un peu de vue le bon sens. Et tout ça en riant, quand même.
En plus d’avoir une femme synthétique, Rémi, votre héros, travaille dans une entreprise qui vend du gazon synthétique…
La métaphore est poussée jusqu’au bout, c’était le but, plus qu’une sorte de pamphlet féministe ou politique Je n’ai pas envie de faire de la comédie qui ne raconte pas quelque chose sur le monde, sinon c’est du divertissement pur… et je pense que je serais nulle, dans le sens où je ne serais pas portée sur le côté artisan de la fabrication. Ce qui me porte, c’est le message.
L’idée c’était de faire un film sur un retour au vivant, presque sans m’en rendre compte au départ. Que ce garçon se reconnecte au vivant, à la vie, à l’amour d’un être humain — qui a une pensée, un corps avec un ventre qui gargouille, par exemple. Il y a tout un truc dans mon film sur l’artificiel : il travaille dans une entreprise de gazons synthétiques dans le Jura, là où il y a plein de vaches dans les prés… Pour faire cohésion, ils font ce qu’on appelle du team building (parce qu’ils adoptent un vocabulaire de startupper) dans un endroit avec des néons où on saute sur des trampolines et du baby foot dans le bureau. Il n’y a pas de fenêtre dans cet endroit alors que ces gens habitent dans le Jura. Il y avait de quoi dénoncer l’artificiel.
La mère de Rémi est aussi un personnage artificiel, à sa manière…
Tout à fait : elle ne supporte pas de vieillir et elle est très refaite. Ça rejoint un petit peu la femme-objet carrément instrumentalisée, parce que c’est son mari chirurgien esthétique qui l’a opérée….

Revenons au Jura : était-il dans le scénario ou bien est-il arrivé grâce à des opportunités de production ?
Pour être honnête, c’était le Jura ou les Alpes parce que je suis originaire de Lyon et du Jura — mais de sa partie Rhône-Alpes. Et nous avons été aidés par la région Bourgogne-Franche-Comté, merci à eux. C’était parfait parce que c’était le même genre de paysage : je voulais des montagnes et des lacs pour faire opposition à ce qu’ils vendent et à comment ils vit — avec une poupée dans un chalet un peu enfermé.
Et puis parce que j’aime bien l’idée que quand on est spectateur ou spectatrice, on se projette un peu ; on a envie d’être dans cette maison, au bord d’un lac, en été, à deux doigts de se dire : « je mangerais bien la chipolata ». Il fallait que ce soit un paysage fort qui donne envie. Quand je vois Paris filmé, c’est rare que j’ai une vraie projection romantique ; j’aime bien l’idée de la nature, des couleurs, d’un moment un peu fort.

Vous avez choisi des couleurs aux tonalités flashy, un peu fluo, parfois très lumineuses. Aviez-vous un mood board spécifique ?
On avait un mood board, avec des influences — les frères Farrelly, tout ça.…Mais je voulais qu’on soit toujours à la limite. C’est-à-dire que cet environnement, il existe. Les costumes que porte Rémi, ils existent. La maison rose qu’on voit au début, où il passe l’aspirateur, elle existe. Telle quelle. On n’a même pas poussé la saturation. Tout ça existe. Il y a quelque chose qui est très joyeux, ça participe aussi de cette projection romantique pour qu’on soit dans un univers réel, mais quand même à la limite. Il y a une sorte de fantaisie, c’est ce que nous permet de faire le cinéma. J’aurais pu me mettre dans un univers qui n’existe pas, avec des faux trucs etc. Là par exemple, c’est ancré quand même : il parle de Picard. Fleury-Michon !
L’univers de bureau, sinon, c’est cafard. L’objectif n’est pas d’avoir un espace hyper joyeux, hyper coloré ; juste un espace où on travaille et où on se concentre. Il fallait qu’on rende le bureau un peu plus joyeux que ça aurait été. À la limite du réalisme, mais ça doit rester réaliste.
Le personnage de Domi, la sœur de Rémi est très gender fluid et a contrario de la femme-objet…
Elle prône ce qu’on appelle une non-binarité, qu’on ne soit pas déterminé par son genre. Ce que j’aime surtout chez elle, c’est qu’elle incarne justement une sorte de progressisme : elle a intégrées certaines choses — et pas son frère, qui est arrivé trop tôt, ni ses parents. Pour moi c’est le futur, Domi. Elle n’est pas dans le jugement ; c’est presque un peu le seul personnage vraiment sensé. Elle est très authentique, juste, au bon endroit… C’est la nouvelle génération qui arrive, qui ne se veut pas déterminée par son genre sans être non plus radicale.
Son prénom est mixte…
Bien sûr, c’était le but.
Donc, il se peut que son prénom l’ait prédestinée à être gender fluid…
Ah peut-être… J’étais en train de réfléchir aux Dominique que je connais. Je n’en connais pas ou alors dans la génération de mes parents et il n’y a pas de gender fluid…
Comment avez-vous fait pour avoir des comédiens aussi rares que Marianne Basler et Gilbert Melki ?
Marianne Basler, c’est grâce à notre directrice de casting qui nous l’a suggérée. En plus, elle n’avait jamais fait de comédie Je l’ai rencontrée et c’était super, elle est très drôle. Donc elle a été très contente de faire ça. C’était vraiment une joie à la fin du tournage. Elle m’a dit j’ai qu’elle avait envie de faire de la comédie maintenant. Quant à Gilbert Melki, je pense que c’est un peu mon idole ! Il m’a tellement fait rire que je lui ai écrit une lettre, comme on jette une bouteille à la mer. Le film était déjà un peu lancés, il y avait le casting… Et il m’a appelé : « oui, je vais le faire, ça me fait rire ton truc » J’étais trop contente de l’avoir.
Tout le monde dit c’est dur de faire de la comédie ; je ne m’en rends pas bien compte parce que je crois que pour moi ce serait très dur de faire du drame. Mais j’aime tellement travailler avec des acteurs qui ont ce talent très particulier, très ténu, qui s’appelle le talent comique. Il y a des acteurs exceptionnels qui ne l’ont pas — ils ont en plein d’autres choses. Moi, j’adore quand ils ont ce petit truc. Marianne, on ne le savait pas, et elle l’a et Gilbert, même s’il ne parle pas, il l’a.

La Poupée de Sophie Beaulieu (Fr. ; 1h20) avec Vincent Macaigne, Cécile de France, Zoé Marchal, Adèle Journeaux, Gilbert Melki, Marianne Basler… Sortie le 22 avril 2026.

