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Valentin Musso (“Le Domaine aux secrets”) : « La culpabilité est un très bon moteur quand on écrit un roman »

Dernière modification le 27/07/2026 à 22:20
Par Vincent RAYMOND Publié le 27/07/2026
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Temps de lecture : 29 min.
Valentin Musso, sur le point de livrer ses secrets / Photo : © Vincent Raymond
Valentin Musso, sur le point de livrer ses secrets / Photo : © Vincent Raymond

Tout ce que vous n’avez jamais osé demander à Valentin Musso sur les coulisses de son écriture… À l’occasion de la sortie du Domaine aux secrets, son nouveau roman mêlant histoire et thriller intime, l’auteur antibois livre les clefs de ses multiples inspirations…

Le Domaine aux secrets est un roman à “emboîtements” se déroulant durant trois, voire quatre époques différentes. S’il débute de nos jours, son “temps présent” se situerait plutôt pendant les années 1980, tout en renvoyant aux années 1960 et à la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi ce thème, auquel tout semble nous renvoyer aujourd’hui dans l’actualité ?

Valentin Musso : Je n’avais pas prévu que le roman fasse écho à l’actualité. Il faut savoir que quand on écrit, on peut avoir plusieurs projets en cours. J’avais écrit une première version de ce roman il y a déjà 2-3 ans, que j’avais un petit peu mise de côté, pour privilégier une autre histoire parue l’an dernier, Voici demain. C’est donc un peu un hasard éditorial.

Ce roman m’a demandé pas mal de travail, à cause de ces époques qui s’entrecroisent, avec le prologue et l’épilogue qui se passent de nos jours. Alors, ce n’est pas la première fois que je m’intéressais à la guerre : j’avais déjà écrit Les Cendres froides qui portait sur les Lebensborn — les maternités nazies qui avaient éclos en Europe. Et j’avais écrit d’autres romans historiques qui se passaient dans les années 1920 ou 1960. Donc il y a à la base un goût pour l’histoire.

D’où vous vient-il ?

Sans doute de la littérature, d’abord. Pour ce roman, je citerai au moins deux livres qui m’ont particulièrement marqué : Le Silence de la mer, de Vercors et L’Armée des ombres de Kessel. Deux romans très particuliers car publiés pendant la guerre — clandestinement, évidemment. Ce ne sont pas des récits rétrospectifs mais véritablement des récits sur ce qui se passait dans la résistance. On sait que pour L’Armée des ombres, De Gaulle avait demandé à Kessel de faire presque un documentaire sur la résistance : il y a donc un côté un peu journalistique, puisque Kessel était journaliste. Ce sont des exemples de livres qui m’ont marqué en tant que lecteur et que j’ai relus pour l’écriture de ce roman.

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Ce goût pour l’histoire me vient aussi de ma famille. J’avais un grand-père qui a vraiment traversé le siècle : né au début du XXe, il est mort à 104 ans au début du XXIe siècle. Il habitait près de Nice, qui fut un territoire occupé par les Italiens et puis ensuite par les Allemands. Et il me racontait des anecdotes pas seulement de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi des années 1910 et 1920 qu’il avait connues. Il m’avait inspiré Le Murmure de l’ogre, un roman qui se passe dans le milieu de l’aviation. au début du XXe siècle.Mon grand-père est donc aussi pour beaucoup dans ce bout de l’histoire.

Le question de l’écriture se prolonge au sein du roman puisque le protagoniste est journaliste de profession et qu’un autre personnage lui remet un manuscrit décisif. Au fond, le livre tourne autour du rapport à la vérité à travers l’écrit…

Oui, absolument. J’avais besoin d’un narrateur dont la profession lui permette de mener une enquête. Quand il revient dans la région lyonnaise et ce domaine de la Vénerie [celui qui donne son nom au titre, NDR], vingt ans après y avoir passé sa jeunesse, c’est pour découvrir des secrets de famille. Ça m’est arrivé plusieurs fois d’écrire des romans dont le narrateur est carrément un écrivain — c’est une astuce narrative assez fréquente en littérature. 

Ici, il y a surtout le phénomène de mise en abyme dans le livre, puisque au cœur du roman, le propriétaire de ce domaine va confier un manuscrit à Adrien, le narrateur : c’est à travers ce manuscrit qu’on va avoir ces flashbacks, qui nous ramènent durant la période de la Guerre, entre les années 1940 et 1944, essentiellement à Lyon et dans la région lyonnaise.

Pour rester dans la littérature, cela rappelle le principe de Manuscrit trouvé à Saragosse : on entre dans une histoire racontée, qui en amène à une autre, et ainsi de suite…

Absolument, parce que ce récit, comme tout récit, contient sa part de vérité et de mensonges. C’est très intéressant dans un roman de pouvoir utiliser les points de vue : celui du narrateur qui raconte son histoire ; celui de ce propriétaire des lieux qui a raconté sa jeunesse et son entrée dans la résistance dans le manuscrit… J’ai parlé des livres, mais j’ai été aussi marqué par les films.

N’y aurait-il pas un peu de Rashomon là-dedans ?

Très bonne référence ! Kurosawa, évidemment, mais aussi le Nouvel Hollywood qui adorait Kurosawa et qui a beaucoup travaillé sur le point de vue — comme Brian de Palma par exemple ; évidemment Hitchcock aussi. Raconter une histoire dont on ne sait pas si elle est vraie ou fausse, ou si elle n’a pas été déformée par celui qui la rapporte…C’est le côté twist que j’aime beaucoup au cinéma. Peut-être plus d’ailleurs qu’en littérature, parce que j’ai beaucoup plus d’exemples de retournements de situations vraiment impressionnants au cinéma qu’en littérature. Je pense que c’est un procédé qui passe souvent par le visuel.

En parlant de twist, il y en a un majuscule dans ce livre. Il débute comme un roman d’apprentissage amoureux empreint de légèreté avant de basculer brutalement du rose au noir en traversant des nuances de plus en plus grises…

C’est complètement un roman d’éducation ! J’avais en tête deux livres qui m’ont beaucoup impressionné à l’adolescence : Le Blé en herbe de Colette et Bonjour, Tristesse de Sagan, qui portent les deux sur les premiers émois amoureux, la découverte du désir, de l’amour pendant l’adolescence. Effectivement, on passe d’un roman presque d’amour à quelque chose de plus policier, de plus thriller, de plus noir. C’est quelque chose que j’aime beaucoup et que j’ai toujours fait — d’où la difficulté, parfois, d’être classé dans un rayon — en littérature, en policier, en thriller ? — parce que c’est un peu tout cela à la fois. Et il y a aussi le côté saga familial : on va traverse deux voire trois générations, à travers le lieu du domaine de la Vénerie, ce château où se déroule l’histoire. 

Quand j’écris, je ne pense pas en termes de genre ; je ne me dis pas : « Allez, ce matin, je vais écrire un thriller. » Ça ne fonctionne pas comme ça ! On a une histoire en tête, on la raconte, et le genre s’en fiche un peu au moment de l’écriture. Ces réflexions viennent après, une fois que le roman est publié : il y a une réflexion éditoriale pour essayer de trouver un titre quand je ne l’ai pas — souvent, j’ai le titre quand même très en amont. C’est une couverture, une quatrième de couverture qui vont entraîner l’histoire vers un genre plutôt qu’un autre.

Cela doit être d’autant plus difficile de le réduire à une “boîte”, surtout comme ici lorsque le récit est gigogne…

Mais cela peut être quelque chose de très amusant, en fait. J’aime beaucoup la phase éditoriale qui suit, quand il y a un travail de réécriture. J’essaie de rendre mes manuscrits à mon éditeur assez tôt ; on a ensuite plusieurs mois où je vais reprendre le texte. Ce n’est pas seulement l’améliorer au niveau du style, c’est aussi la structure, le rythme… Vous allez avoir des retours des personnes qui ont lu le livre (du milieu d’édition ou dans votre entourage) ; elle peuvent trouver par exemple que le début est trop lent : « Ouais, mais on a un peu de mal à rentrer dans l’histoire, c’est trop descriptif au début. » Donc là, on va essayer de rendre le texte beaucoup plus nerveux, avec plus de tension à l’intérieur.

Un auteur doit essayer de s’impliquer dans les deux aspects du métier : le texte et le travail éditorial ou de couverture. C’est un ensemble.

Valentin Musso

Ensuite, il y a tout ce travail sur la couverture, le travail avec les commerciaux aussi dans la maison d’édition, qui peut rebuter certains auteurs. Certains détestent cette phase ; moi, je l’aime beaucoup. Je pense que ça fait partie du livre et qu’un auteur doit essayer de s’impliquer dans les deux aspects du métier : le texte et le travail éditorial ou de couverture. C’est un ensemble.

Revenons à la dimension saga familiale du Domaine au secrets. Qui dit saga familiale, dit maison ; or la maison est un élément structurant de votre œuvre — souvent comme lieu maudit mais en tout cas comme un personnage…

Je ne le fais pas exprès, vraiment. Quand on écrit, on ne part jamais de thématiques ni de concepts. On ne se dit pas : « je vais écrire sur un lieu ou une maison. » On part d’une histoire et des personnages. C’est donc quelque chose sans doute d’inconscient. Et c’est ensuite, a posteriori, quand on a déjà écrit plusieurs livres, que l’on voit des motifs, des thèmes qui émergent. Mais vous avez raison, j’avais fait Une vraie famille qui se passait dans une longère en Bretagne ; je me souviens très bien, j’avais passé un été dans une maison très isolé, près de Quimperlé. Elle me fascinait, je l’adorais — et c’est là que j’ai commencé à écrire Une vraie famille. J’avais vraiment envie d’en faire un personnage à part entière. 

Et il y a d’autres romans par exemple Qu’à jamais j’oublie, où il y a une institution en Suisse : là aussi, le lieu est très, très important. Mais j’en ai pas conscience. Je pense que c’est toujours des réminiscences de lecture. En fait, je crois vraiment à ça, plus qu’à des éléments autobiographiques, puisque la maison, c’est quelque chose de très commun. Mais pour Le Domaine aux secrets, il y a sans doute le château du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. Je me suis d’ailleurs rendu compte que le titre anglais du Grand Meaulnes, c’est Le Domaine perdu donc vous voyez…

Ce lieu dans Le Grand Meaulnes me fascinait parce que Augustin Meaulnes tombe dessus par hasard en s’enfuyant du village et passe ensuite des mois et des mois à essayer de retrouver ce lieu dans lequel il est tombé amoureux. Dans mon livre, Adrien tombe amoureux de Clara, cette jeune fille qui est la fille du propriétaire de la Vénerie. Et il va vivre un été magique qui va durer deux mois et se terminer par un drame. Il mettra toute une vie à essayer de revenir dans ce lieu pour essayer de d’exorciser le passé, comprendre ce qui a pu se passer et reprendre la main sur sa vie, d’une certaine manière.

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Au départ, il arrive dans ce domaine du côté de la domesticité mais il va très vite être incorporé à cette famille, dans une position intermédiaire. Au fond, c’est un livre sur un transfuge de classe…

C’est un peu un livre sur les classes sociales, le désir d’appartenir à un monde qui n’est pas le sien sans voir le danger qui vous guette. C’est une thématique que j’ai utilisée dans beaucoup de livres. Adrien est effectivement fils de gouvernante, issu d’un milieu très pauvre. Sa mère va avoir la chance d’arriver dans ce domaine et il va être fasciné par les Mallet, de très riches bourgeois — le père est député, ancien résistant. C’est une famille qui s’est enrichie dans le négoce, notamment.

Adrien va avoir envie d’appartenir à ce monde… et il en éprouve une culpabilité. Un dimanche, il est invité à table des Mallet. Il est fasciné par cette vie légère où les gens n’ont pas de problèmes d’argent… mais il culpabilise de laisser sa mère déjeuner seule le même jour — il est donc tiraillé entre deux mondes. C’est toujours intéressant dans le roman, et en particulier dans le roman policier, de travailler sur cette idée de transfuge de classe, parce que vous entrez dans un monde qui vous est interdit. On le retrouve aussi évidemment dans beaucoup de livres, beaucoup de films…

Cette culpabilité ne le lâchera jamais. Même des années plus tard, ses relations avec sa mère demeurent compliquées…

Je pense que la culpabilité est un très bon moteur quand on écrit un roman. J’aime bien partir de personnages assez lisses au départ. Adrien, on découvre en 1962 précisément, il a 15 ans, il est timide, un peu maladroit, en retrait ; sa rencontre avec les Mallet et leur fille Clara change sa vie. On le retrouve vingt ans plus tard, il n’a pas réussi à régler ses problèmes, il a véritablement des failles et il éprouve des culpabilités vis-à-vis de choses qui se sont passées durant cet été 1962. 

J’appelle ça “la litanie des si” : « et si j’avais fait tel truc à tel moment, ça ne serait peut-être pas arrivé… » L’être humain vit souvent comme ça dans le regret, dans l’obsession du passé. Notre drame est de ne pas arriver à vivre l’instant présent : soit en se projetant dans le passé, soit dans le futur. Mon personnage est clairement enfermé dans son passé.

Pour l’écrivain que vous êtes, l’obsession du passé peut être d’arriver à concilier une écriture contemporaine tout en écrivant sur quatre époques différentes. Une période en particulier vous a-t-elle réclamé davantage de travail ?

Les années 1940, ce n’est pas la partie la plus difficile. J’écris un peu par mimétisme : quand on a beaucoup lu — je parlais de L’Armée des ombres, par exemple — on arrive à retrouver le vocabulaire, à essayer de ne pas faire d’anachronisme. J’ai toujours un dictionnaire en ligne qui permet de remonter les versions et savoir exactement en 1942 quel mot était utilisé ou pas. 

Les années 1960, ce n’était pas compliqué non plus parce que j’ai beaucoup de références culturelles de cette époque-là. Ma mère, qui était adolescente dans ces années-là, m’en a beaucoup parlé. C’était un peu plus compliqué pour les années 1980. Je les ai connues mais comment marquer dans le style une époque encore aussi proche de nous ? C’est plus dur que d’écrire les parties sur les années 1940. Et il faut faire très attention sur le vocabulaire qu’on emploie.

Ainsi que tout ce qu’il faut arriver à suggérer culturellement, tout ce qui fait l’habillage de fond…

Mais sans trop en faire… Le gros problème, c’est de vouloir caser plein de références. Évidemment, on fait des recherches. Mais qu’est-ce qui se passe ? On veut mettre plein d’objets du quotidien de l’époque sur laquelle on est en train d’écrire et là c’est la catastrophe parce que la première version est très lourde. Donc pendant la réécriture, on essaie de couper notamment des mentions de marques. Cela suppose vraiment de s’imprégner d’une époque.

Mais je n’ai pas eu trop à me forcer, parce que j’aime l’histoire du XXe siècle d’une manière générale et la littérature du XXe siècle. Donc quand on écrit comme ça, on va relire des livres qui nous ont marqués. Ce n’est pas tellement un travail de recherche pour trouver des livres qui se passent à la même époque, mais essayer de mobiliser des souvenirs de lecture et se dire : « je vais relire tel livre qui va peut-être me permettre de prendre conscience de comment on vivait à cette époque ».

Et pour les parties sur la Guerre ?

J’ai fait très peu de recherches historiques à proprement parler. Peu de livres d’histoire mais énormément de romans et de mémoires de résistants que j’avais déjà lus. Je pense aux mémoires de Lucie Aubrac pour tout ce qui est la partie évasion dans mon roman. Et un livre très connu aujourd’hui, Alias Caracala de Daniel Cordier, qui était le secrétaire Jean Moulin. C’est un objet vraiment incroyable parce qu’il raconte au jour le jour tout ce qu’il a vécu de son entrée dans la résistance à la fin de la Guerre.

C’est évidemment une mine d’informations incroyables qui permet surtout d’avoir un regard sur la Guerre qu’on n’a pas dans les livres d’histoire. En relisant L’Armée des ombres de Kessel, en revoyant le film de Melville, on se rend compte que les résistants étaient un peu des têtes brûlées : ils étaient exaltés, très heureux de ce qu’ils faisaient. Il n’y avait pas ce phénomène de peur parce qu’ils étaient engagés dans une expérience qui les dépassaient complètement.

J’ai aussi été frappé dans ce livre de voir avec quelle facilité les contacts se faisaient. Parfois, quelqu’un rencontre un ami qu’il n’a pas vu depuis des années : « alors, qu’est-ce que tu fais? —Je suis dans la résistance. » On met ça dans un film, on n’y croit pas tellement que c’est grossier. Mais ça se passait comme ça : c’était des conversations du quotidien. Évidemment, il y avait toujours le danger, mais ils étaient tellement en permanence dans l’action — je l’ai repris dans le livre — que ce danger, ils ne l’éprouvaient pas.

Ce qui est aussi très étonnant, au-delà de cette fraternité au moment de l’action pendant la Guerre, c’est le mutisme total de nombreux résistant sur ce qui s’est passé — et cela pendant des années…

Alors il y a plusieurs explications, plusieurs causes. D’abord la volonté, notamment de De Gaulle, de réunifier le pays. Il y a aussi le fait que les survivants des camps ont raconté, quand ils sont entrés en France, et que personne n’a eu envie d’entendre ce qu’ils avaient vécu. J’avais demandé à mon père, qui est né vraiment au tout début des années 1940, quand il avait entendu parler pour la première fois des camps de concentration. Il m’avait dit avoir vu une enquête dans Paris Match à l’époque, bien après la Guerre. Mais sinon on ne lui en avait jamais parlé, alors qu’il avait un parrain communiste, engagé dans la résistance, qui ne savait pas ce qui s’était passé pendant la guerre.

Ce grand silence après la guerre a arrangé beaucoup de monde. Des gens qui avaient eu une action héroïque n’ont pas obtenu de postes particuliers parce que ce n’est pas ce qu’ils recherchaient. D’autres ont essayé de se refaire une virginité et réussi dans cette période trouble de l’épuration, à passer d’un camp à l’autre — avec parfois même des cartes de résistants, distribuées très facilement à la fin de la guerre, à des gens qui n’avaient pas du tout résisté. Ça m’a permis de développer un peu le cœur de l’intrigue du roman.

Une très grande partie du livre se déroule à Lyon — on peut d’ailleurs suivre à la trace certains de vos personnages de Perrache à la rue des Archers. Comment, à l’écriture, se projette-t-on dans le Lyon de l’époque ?

Le choix de Lyon, d’abord. Une partie de ma famille vit dans la région : je la connais un peu. Quand j’ai voulu écrire sur la résistance et la collaboration, il m’a semblé que c’était la ville qui s’imposait puisque De Gaulle disait que c’était « la Capitale de la résistance ». On sait qu’à partir du moment où la zone libre est envahie, il va y avoir une phase de répression terrible à Lyon, avec des épisodes dont le plus connu est l’arrestation de Jean Moulin à Caluire dans la maison du docteur Dugoujon. Donc, je m’inspire de tous ces lieux réels.

Le roman, sur les lieux de son Histoire / Photo : © Vincent Raymond
Le roman, sur les lieux de son Histoire / Photo : © Vincent Raymond

Pour le trajet, ce qui est marrant, c’est que je l’avais refait un peu sur Internet. Il faut faire très attention, car on doit retrouver les bâtiments qui existaient. À un moment, mes personnages s’arrêtent devant un internat qui n’existe plus… et que j’avais retrouvé sur des plans d’époque. 

Lyon est une ville fascinante ; je l’ai découverte à travers Lucie Aubrac par exemple, des biographies très très nombreuses sur Jean Moulin et sur cette fameuse arrestation qui moi me passionne depuis longtemps — je crois que j’ai lu tous les bouquins qui existent sur qui a dénoncé Jean Moulin. On ne saura sans doute jamais avec certitude qui…

Qui est-ce, pour vous ? René Hardy ?

C’est l’hypothèse qui revient le plus souvent mais on n’en est pas sûr à 100%. Cette arrestation m’a beaucoup inspiré dans le roman ; j’ai inventé pour les besoins de l’intrigue un réseau de résistance, Coclès, qui n’a pas existé. Parce que j’étais un peu mal à l’aise à l’idée de reprendre un mouvement comme Combat ou Franc Tireur puisque certains de mes personnages sont numéro 2 ou 3 de l’organisation. Je trouvais ça franchement déplacé de reprendre des mouvements qui avaient vraiment existé.

Il y a quelques lieux emblématiques dans le roman qui ont été très importants : la prison de Montluc où étaient incarcérés les résistants et les juifs ; le centre Berthelot qui était l’ancienne école de santé militaire où les résistants étaient amenés et se faisaient torturer dans les caves par Barbie. Ces lieux reviennent comme des marqueurs évidemment de réel parce que quand on écrit sur une période aussi complexe, il faut quand même toujours partir de la réalité et de ce dont on est sûr.

Parmi les autres lieux, vous évoquez les anciennes archives ainsi que la Bibliothèque de la Part-Dieu, à qui vous n’adressez pas que des éloges…

(rires) Je dis qu’elle est moche, voilà ! Non, je suis méchant, parce que c’est juste pour les besoins de l’intrigue. Je sais pourquoi j’ai dit ça : parce que ma mère était bibliothécaire, directrice de la bibliothèque à Antibes — ma ville natale. Et la bibliothèque était dans un ancien hôtel de luxe, place de Gaulle, un magnifique bâtiment… Je me souviens des boiseries, des parquets, etc. Et quand ma mère est partie à la retraite, elle a été remplacée par une médiathèque. Qui est bien, je ne peux pas dire le contraire, super moderne, très grande, aérée, etc. Mais aucun charme, en fait : un open space géant. Et c’est pour ça que moi, je suis attaché à ces vieux lieux de mon enfance, notamment pour tout ce qui est livre et atmosphère de bibliothèque.

Valentin Musso, Le Domaine aux secrets, Julliard, 392 p., (5h de lecture), 21,50€.

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