Quadri-amputé après un accident, Philippe Croizon est devenu à force d’obstination un sportif de haut niveau, traversant la Manche à la nage. Son histoire a inspiré “Pour le meilleur”, film qu’il évoque avec sa compagne Suzana Sabino, celle qui l’interprète Lily-Fleur Pointeaux et la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar. Conversation animée aux Rencontres du Sud.
Qu’est-ce que cela fait de se voir au cinéma ?
Philippe Croizon : C’est assez impressionnant. Parce que c’est notre histoire, à Suzana et moi. Une grosse peur, au début : comment est-ce que ça va être écrit, réalisé ? Et à la fin, une joie incroyable. En même temps, on rassurés parce que c’était Marie-Castille et que je connaissais sa filmographie.
Marie-Castille Mention-Schaar : J’ai fait tellement de films inspirés d’histoires vraies et de faits réels, je suis vraiment très respectueuse des personnes dont je m’inspire ; il avait vu ça dans mes films.
Comment vous-êtes vous rencontrés ?
M.-C M.-S. : Eh bien, j’avais découvert un jour un reportage sur France Télé. Et j’étais très étonnée qu’il n’y ait pas eu de film encore inspiré de sa vie, de ses exploits, etc. Alors je l’ai contacté et il était d’accord pour que j’aille le rencontrer à Angoulins. Quand je suis arrivé chez lui, j’ai découvert Suzana. J’ai plusieurs jours avec eux pour apprendre leur histoire et j’étais absolument fascinée ; c’était ça l’angle de mon film : ce que Suzana avait fait — son amour son aide —, c’était absolument inspirant.
Le choix de l’interprète pour le personnage principal était ici déterminant, ne serait-ce que pour des questions de crédibilité…
M.-C M.-S. : Je trouvais que, par rapport aux spectateurs, c’était très important. J’espérais trouver un acteur amputé des 4 membres, malheureusement nous n’en avons pas — on en a un maintenant. Alors j’ai cherché sur Internet s’il y avait un profil proche de celui de Philippe : un homme amputé des 4 membres et qui nage. Et j’ai découvert Pierre Rabine. Alors je l’ai contacté sur Instagram, il m’a répondu et il a été d’accord pour que je vienne le rencontrer à la Roche-sur-Yon.
J’ai trouvé qu’il était très beau, j’aimais beaucoup sa personnalité. Il a été d’accord pour lire le scénario, il m’a raconté son histoire ; c’est là où j’ai découvert en plus qu’il avait été électrisé comme Philippe dans un accident du travail. Il m’a raconté sa passion pour la pour la nage : il faisait des compétitions, des entraînements tous les matins… Je me suis dit : « formidable ! » J’étais persuadée que je pourrais le diriger.
Bien sûr, je lui ai fait faire des essais ; par hasard et par chance, j’avais demandé à Lily-Fleur avec qui j’avais fait mon premier film de venir pour lui donner la réplique. Quand je les ai vus ensemble, c’était un coup idéal ; je me suis donc vraiment battue pour que ce soit Lily-Fleur avec Pierre.
Pour vous, l’exploit amoureux était plus important que l’exploit sportif…
M.-C M.-S. : C’était fondamental par rapport à toute la force que ça avait donné à Philippe. Et pour moi, c’est essentiel par rapport à tous les aidants et aidantes, aimantes que nous avons dans notre pays. Mettre en lumière cet amour, ce courage, je trouvais ça vraiment extrêmement émouvant et inspirant.
Dans votre filmographie, n’est-ce pas l’exploit amoureux au sens large que vous essayez de raconter davantage que que les histoires vraies ?
M.-C M.-S. : Pas dans Bowling, qui était inspiré d’une histoire vrai à Carhaix en Bretagne ; j’avais tellement admiré toutes ces personnes qui s’étaient battues pour que leur maternité ne ferme pas et qu’il puisse encore y avoir des accouchements. Pareil : j’étais allée là-bas, j’avais rencontré plusieurs personnes… Il y avait quelques petites histoires, mais c’était pas du tout comme celui-là.
A Good Man bien sûr, sachant qu’il est inspiré de faits réels, pas d’une histoire en particulier. Et de plein de recherches que j’avais faites aux Etats-Unis sur tous les hommes trans qui portaient leur enfant. Je trouvais ça vraiment incroyable, je voulais le partager et faire changer le regard du public. D’ailleurs, j’ai très envie de faire un remake de A Good Man aux Etats-Unis parce que ce qui se passe là-bas en ce moment avec les personnes trans, c’est terrible. Et cette fois-ci, avec un acteur trans. Sachant qu’il y en avait un, Jonas Ben Ahmed, mais qui ne jouait pas une personne trans. Parce qu’il me disait toujours que son métier n’était pas d’être trans mais d’être comédien. Depuis, d’ailleurs, il est dans tous mes films.

Et vous Suzana, comment vous avez vécu toute cette expérience, entre la préparation et le fait de se voir à l’écran après ?
Suzana Sabino : Pour la traversée de la Manche, la préparation c’était deux ans avant. Deux ans très durs parce qu’on ne fait que ça : nager, manger, dormir etc. On a donc mis un peu la famille de côté pour pouvoir entraîner Philippe. C’est sûr que pendant cette période, je ne me suis pas trop occupée des enfants et je culpabilisais parce que je n’étais pas à leur spectacle comme on le voit dans le film, d’ailleurs. Quand Marie-Castille est arrivée et qu’elle voulait faire un film sur notre vie, c’était magique : on ne s’imagine pas un jour que quelqu’un s’intéresse à nous pour faire un film.
Je ne connaissais pas du tout Marie-Castille — ni sa filmographie du coup. J’ai été voir tous ces films et je me suis dit : « elle fait des films bienveillants qui ont beaucoup d’espoir, beaucoup d’amour… Les gens repartent avec le smiley quand ils regardent ses films. Donc il n’y a pas de raison que ça ne passe pas » Je lui ai entièrement fait confiance ; en plus, elle a trouvé Lily-Fleur pour jouer mon rôle. Il n’y a pas mieux, franchement !
Ph.C. : C’est quand même une actrice incroyable : elle porte le film, c’est juste trop beau. L’émotion qu’elle dégage… elle pleure tout le temps (sourire) C’est vraiment chouette !
Justement, Lily-Fleur, comment se sont passées l’expérience pour vous et la rencontre avec Pierre Rabine ?
Lily-Fleur Pointeaux : Je l’ai rencontré aux essais et c’est vrai qu’on a tout de suite eu beaucoup d’affinités ensemble : on a rigolé, on a fait les scènes… Après on s’est échangé nos numéros et on a beaucoup parlé en visio : j’avais plein de questions, forcément, sur le handicap, sur son quotidien ; en échange, je lui ai raconté comment se passait un film. Après, pour préparer le rôle j’ai lu tous les livres de Philippe — il y en a pas mal — et le livre de Suzana, Ma vie pour deux, qui m’a beaucoup aidé. J’ai pu voir aussi les documentaires, les interviewes sur Youtube etc et ensuite Marie-Castille nous a dit avec Pierre qu’il fallait qu’on aille rencontrer Philippe et Suzana.
Moi, j’en mourrais d’envie bien sûr : c’est très important pour préparer le rôle. On a donc passé une semaine chez eux, on dormait là-bas, on a passé beaucoup de temps ensemble… Quand Philippe et Marie-Castille partaient, j’en profitait pour parler à Suzana. Ça m’a beaucoup aidée parce que c’est quand même une pression énorme de jouer quelqu’un qui existe. Souvent, dans les films inspirés de faits réels, les gens sont souvent morts ; on n’a pas la chance de les rencontrer. C’est une pression parce qu’on a envie de les rendre fiers.
La première semaine de tournage, il étaient là parce que la maison du décor était juste à côté de chez eux. ils m’ont dit : « on dirait qu’on voit Suzana, c’est assez fou ». Du coup la pression est redescendue : je me suis dit que j’était sur la bonne voie et ça m’a aidée pour tout le reste du tournage.
Comment vos enfants ont-ils réagi quand ils ont vu leur histoire portée à l’écran ?
S.S : Ils ont aussi pleuré parce que c’est aussi un film sur eux aussi, finalement : ça raconte comment ils ont fait partie de l’histoire. Maintenant, ils sont grands, ils sont chacun chez eux mais au début, ils étaient tout petits donc ils ont un petit peu enduré cette histoire parce que leur maman leur manquait. Moi, je culpabilisais et eux ils croyaient que je leur préférais Philippe : c’est des enfants donc ils voient les choses différemment. Quand j’ai écrit mon livre, d’ailleurs, c’était un peu pour remettre les choses à niveau et qu’elles comprennent que je souffrais aussi de mon côté de ne pas les voir, de pas pouvoir être avec elles… Quand elles ont vu le film, elles étaient contentes que cette histoire sorte comme ça ; que leur maman soit mise en lumière… et que Philippe aussi. Elles ont adoré.

Philippe, avez-vous participé au scénario, en corrigeant certaines situations ?
Ph.C. : On a écrit tout le scénario Marie-Castille, n’a absolument rien fait (rires) Non, on lui a entièrement donné les clefs de la maison, de notre histoire. Marie-Castille est bienveillante donc à chaque fois, elle nous envoyait le scénario et les modifications. Même sur le tournage, elle venait nous voir pour nous demander notre avis. Je pense qu’elle a besoin d’être rassurée aussi, comme nous. Il n’y avait rien à dire, rien à rajouter. C’était tellement limpide.
De votre combat personnel initial à ce film, quel message pensez-vous porter ?
Ph.C. : Le film n’est pas que pour les personnes qui ont un handicap ,c’est pour tout le monde. C’est dire : « tu es propriétaire de ta vie, arrête de te plaindre ; arrête d’être une victime, prends toi en main vas-y ! Ose demander des coups de mains ! » On le voit dans le film combien l’acteur ose demander des coups de main : il interpelle les gens, il va voir, il essaye, il ne s’arrête jamais… Le film, c’est ça : offrir de l’énergie et dire que tout est possible dans la vie, mais c’est à toi de jouer, à toi de mener ton combat. Si tu attends que les gens viennent vers toi, tu vas attendre longtemps;
On le voit dans le film, j’ai attendu sept ans à glander, à dire il va se passer quelque chose dans ma vie. Et non, rien, jusqu’à temps que je rencontre Suzana et qu’elle me réveille. Là mon parcours de vie a littéralement changé. Là, l’impossible devient possible. Et le film, c’est la continuité de ce qu’on fait.
Il faut lire son livre Ma vie pour deux : dans l’ombre du héros. Après les cinq continents, elle me dit : « chéri, je ne sais plus qui je suis ; je me suis perdu dans nos aventures ». Elle vient de se faire opérer d’un fibrome d’1,5kg — c’est un pamplemousse qu’on lui a enlevé dans le ventre — et puis elle est partie en me disant : « je ne t’appellerai pas, je ne te donnerai pas de nouvelles, tu me laisses tranquille. ». Elle a pris des bâtons, des chaussures de marche et elle a marché pendant pratiquement quatre semaines de Fatima jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. En rentrant à la maison, elle m’a dit : « maintenant, je me suis retrouvée ; tu ne me demandes plus rien » (rires)
S.S. : j’avais besoin de ça pour me retrouver parce que c’est vrai qu’un aidant se perd beaucoup dans ses rôles : on fait un peu tout. D’ailleurs, on est 11 millions en France en France et personne n’en parle. Les aidants sont essentiels au bon fonctionnement de notre société ; d’ailleurs, merci Marie-Castille de les avoir joliment mis en lumière dans ce film. Et merci à Lily d’interpréter ce rôle avec beaucoup d’amour.
L.-F. P. : C’est un de mes plus beaux rôles, d’ailleurs.

La traversée de la Manche a-t-elle été difficile à tourner ?
M.-C M.-S. : On n’était pas dans la Manche mais en Méditerranée parce qu’on tournait fin mars début avril, la Manche était bien trop froide. Mais la Méditerranée n’était pas du tout chaude : il faisait 14°C. 9 jours de tournage pour les 13h26 de traversée de la Manche, ce n’était pas ce qu’il y avait de plus simple…
Cela veut donc dire que Pierre Rabine a dû se conditionner pour nager en eau froide pour les besoins du film…
M.-C M.-S. : Oui, bien sûr. Et même dans le lac aussi. quand on faisait les scènes, l’eau n’était pas chaude.
Et vous, Philippe, quels souvenirs gardez-vous de cette traversée ?
Ph.C. : L’arrivée. Marie-Castille a ajouté dans le film des rêves que Suzana avait. On est deux nageurs à être arrivés à peu près au même horaire, mais à deux endroits différents. Toute ma famille et mes amis sont tous partis vers le nageur valide — au bout deux ans d’entraînement, on peut dire que c’est un peu énervant (sourire). Mais il y en a deux qui sont partis à l’envers de tout le monde, c’est mes deux garçons et c’est mes fils qui m’ont trouvé. C’était fou. On l’aurait écrit, c’était pas possible. Marie-Castille l’a très bien mis quand on entend les enfants qui hurlent en haut de la falaise ; après ils sont pas descendus. Marie-Castille a rajouté la descente et les rêves de Suzana.
S.S. : Moi, je n’ai pas vu la fin de la traversée parce que la tempête se levait et pour des raisons de sécurité, je suis restée sur le gros bateau d’accompagnement. Dans le film, Lily-Fleur monte dans le bateau avec l’huissier et va jusqu’au bout. Au bout de deux ans d’entraînement, je n’ai pas vu la fin. Et puis, mes trois filles n’étaient pas là en réalité alors qu’elles le sont dans le film.

L’humour et la dérision vous caractérisent depuis toujours…
Ph.C. : Je pense que je suis né comme ça. Marie-Castille dit qu’elle a fait le film pour ses grands-parents ; et ma grand-mère est dans le film parce que Marie-Castille m’a fait la joie de mettre une photo d’elle quand je suis à l’ordinateur. C’est ma grand mère m’a élevé quand j’étais petit, dans le dur avec énormément d’amour ; ma mère, elle, m’a toujours élevé dans la connerie. donc ça fait le personnage que je suis devenu aujourd’hui : très sérieux dans mes aventures mais dès qu’il y a une connerie à faire, je ne suis pas loin. Et j’adore l’autodérision, on le voit dans le film : Marie-Castille l’a très très bien mis parce que c’est important.
Même si l’on voit davantage un personnage têtu, le film insiste sur votre mauvais caractère. A-t-il été atténué pour les besoins du film ?
L.-F P. : il est impatient !
Ph.C. : Impatient, c’est bien. Dans le film, c’est vraiment moi : j’ai vraiment ce trait de caractère. Tout le monde me connaît jovial sympa dans les médias mais quand je suis dans un objectif, il faut que tout soit carré. Quand Suzana prend les ravitaillements, tout est écrit à la demi-heure, tout est préparé. On ne peut pas dire le jour J : « je vais essayer ça ou ça ou ça » ; on a eu deux ans pour se préparer. Quand je pars en conférence, mes feuilles de route sont hyper serrées, avec les taxis, les numéros de téléphone… Et s’il y a un grain de sable qui se met dedans… Suzana avant m’aidait à préparer mes trucs ; maintenant, elle me dit : « tu te démerdes ! Comme ça, si tu as quelqu’un engueuler, c’est toi, c’est pas moi ! » (rires)
S.S. : C’est angoissant parce que la logistique est très importante. Ce sont des prothèses très précises : si on les met mal au début de la traversée, ou qu’il manque un boulon, on ne peut plus intervenir. Donc il ne faut rien oublier.
M.-C M.-S. : C’est en passant du temps avec eux que j’avais découvert la personnalité et le caractère de Philippe. Et ses exigences…
Ph.C. : J’aurais pu être contre en disant : « mais non, il faut garder le personnage que tout le monde connaît » Mais ça aurait été dégueulasse, et horrible vis-à-vis de Suzana,. Donc il fallait vraiment que ce soit le vrai personnage qui apparaisse à l’écran.
L.-F P. : Comme dans le livre de Suzana.
Ph.C. : Exactement.
Le film vous montre parfois avec des prothèses de jambes et de bras. Dans quelles circonstances choisissez-vous de les porter ou non ?
Ph.C. : Je les mette quand je monte sur scène pour faire ma conférence-spectacle. Mais sinon, je ne les mets jamais. Ça me saoule.
S.S. : C’est handicapant. (rires)
Ph.C. : Ceux qui ont leur coude ont des prothèses de bras, c’est nickel. Le mien, on l’a bloqué à 90 degrés pour que je puisse conduire une voiture avec une emboiture. J’ai un genou mais pas l’autre donc ce n’est pas confortable avec des prothèses. Donc je ne les mets que sur scène pour paraître encore plus beau et là je fais le coq (rires).
L.-F P. : Et au début, tu voulais de plus grandes prothèses pour être plus grand…
Ph.C. : Ils s’étaient trompés : ils m’avaient fait des prothèses à 1m84, alors que je fais 1m76…
Est-il vrai que vous avez envie d’aller sur la lune ?
Ph.C. : Oui, c’est une histoire un peu bizarre. J’avais fait un tweet à l’époque à Elon Musk disant : « je suis un aventurier français, je n’ai pas de bras ni de jambes, envoie-moi dans l’espace ». Quelques heures plus tard, il m’a répondu : « ok, on pourra le faire ». Et il nous a invité à Cap Canaveral avec Suzana, on a passé 12 jours là-bas, il y a 4-5 ans. Ma réponse aujourd’hui, c’est que le personnage ne correspond pas à mes valeurs, donc ça ne va pas être possible. Mais j’ai trop envie d’y aller et Suzana dit : « chéri, si tu y vas, je ne t’accompagne pas mais c’est moi qui appuierai le bouton : 3, 2, 1, 0, partez. Au revoir chéri ! » (rires)

Pour le meilleur de Marie-Castille Mention-Schaar (Fr. ; 1h57) avec Pierre Rabine, Lilly-Fleur Pointeaux, Sandrine Bonnaire, Corinne Masiero, Pierre Deladonchamps, Zinedine Soualem, Lolita Chammah… Sortie le 22 avril 2026.

