À travers le portrait d’une comédienne courant les figurations dans l’espoir d’obtenir enfin un rôle à la mesure de son talent, Marc Fitoussi égratigne dans “Ni vue, ni connue” certaines vanités et hypocrisies du 7e Art. Rencontre.
Votre travail sur la série Dix pour cent vous a-t-il donné envie de revenir à ce que vous faisiez déjà à l’époque d’Illustre inconnue (2003), à savoir vous intéresser aux galères des acteurs ?
Marc Fitoussi : En fait, je me rends compte que je creuse toujours un peu le même sillon. Illustre inconnue racontait l’histoire d’une actrice de doublage qui tentait d’être vue sur un écran. Par la suite, j’ai fait La Vie d’artiste (2007) qui représentait des artistes un peu en mal de reconnaissance : il y avait aussi cette actrice de doublage, mais aussi un écrivain en panne d’inspiration et une chanteuse qui était surtout animatrice de bar-karaoké. J’avais aussi fait un documentaire sur les figurants en 2009, Des figurants (2008), suivant différents profils de figurants. C’est un milieu qui m’avait vraiment intéressé ; trottait dans ma tête l’idée d’en faire une fiction mais je ne trouvais pas vraiment l’angle pour parler de ce métier en fiction.
J’ai fait les saisons 3 et 4 de Dix pour cent et de tout ça, j’imagine, m’est venue l’idée de ce film puisque je cherchais à retravailler avec Isabelle Huppert en lui proposant un rôle qu’elle n’avait pas déjà joué — ce qui n’est jamais simple quand on voit sa filmographie. Finalement, le rôle qu’elle n’a jamais joué, n’est-il pas celui d’une actrice qui ne jouerait pas ? Avant même d’écrire, je l’ai appelée pour savoir si l’idée pouvait la tenter. Ce pitch l’amusait beaucoup.

J’ai donc réfléchi à une histoire en sachant que ce personnage de figurante serait forcément confrontée à des gens plus connus. Mais depuis Dix pour cent, je trouve un peu bizarre d’essayer de fictionnaliser le monde du cinéma français : aujourd’hui, le spectateur s’est habitué à voir des personnages jouant leur propre rôle. Par exemple, en voyant Sandrine Kiberlain dans ce film, on comprend qu’elle joue une sorte de version plus caricaturale et aussi plus éloignée de ce qu’elle est vraiment.
Qu’est-ce qui vous intéresse autant dans la figure du figurant ?
Déjà, c’est un prisme intéressant pour parler du cinéma en général mais surtout pour en parler d’en bas : à travers un personnage pouvant se sentir injustement déconsidéré et à travers un angle, finalement, peu traité. En cela, je m’éloigne vraiment de Dix pour cent qui ne s’est vraiment jamais intéressé aux gens déclassés du cinéma. Dix pour cent ne fait pas cas des techniciens : on essaye surtout de glamouriser le monde du cinéma. Là, il y a forcément du glamour parce qu’on a affaire à des actrices connues, qui vivent dans des maisons sublimes ou qui participent à des tournages merveilleux. Mais le film fait surtout le choix de s’intéresser à ces gens dont on parle peu, qui pourtant sont très présents sur des plateaux et font aussi le cinéma.
J’ai fait le choix d’être le plus honnête possible sur la vision que j’ai, moi, du cinéma, de ce milieu que je côtoie — et qui me fait vivre. Je ne cherche pas du tout à cracher dans la soupe, mais à être aussi juste que possible sur ce qu’est ce monde-là. Et ce monde du cinéma est fait effectivement de privilèges, de hiérarchies… On l’avait un peu mis de côté dans Dix pour cent parce qu’on s’était dit que le téléspectateur avait envie de rêver devant son écran.
Dans Ni vue, ni connue, vous montrez que cette hiérarchie entre acteurs et figurants se matérialise à chaque instant sur le tournage, y compris sur l’approvisionnement de la table régie ou à la cantine…
J’ai commencé en faisant des courts métrages où personne n’était payé. On était tous bénévoles et c’était assez merveilleux. Ça paraît fou, parce que je ne sais pas comment on était assurés : s’il y avait eu un accident, je ne sais pas comment ça se serait passé. C’était une époque où, c’était un peu tacite, on travaillait tous, ravis d’apprendre — même des comédiens plutôt connus : Noémie Lvovsky, Marilyne Canto… Personne n’était payé. Depuis, tout ça a été beaucoup plus réglementé — et c’est très bien.
Quand je suis arrivé sur mon premier long La Vie d’artiste, j’ai soudain découvert ce choc que je cherche à raconter : toute cette hiérarchie, tout ce truc des heures sup’ — qui doivent être rémunérées, évidemment — et cette injustice des figurants à qui on me disait de ne pas parler sinon c’est des acteurs qu’il fallait payer plus…
C’est-à-dire ?
Je me souviens par exemple d’une une séquence sur un film que j’avais fait se passant dans le monde de l’entreprise, Maman à tort. À un moment, il y avait un exercice alarme incendie et je devais filmer tous ces gens qui descendaient de leur bureau pour se retrouver dans la cour et qui râlaient parce qu’on les avait interrompus alors qu’ils étaient soit en réunion, soit sur leur ordi, en train de travailler, etc. Forcément, j’avais dit à ces figurants de parler entre eux — parce que quand on réagit avec ses collègues, qu’on est contraint de descendre, qu’en plus il fait froid dehors, on parle…
Le soir, j’avais été convoqué par la prod qui m’avait dit : « mais tu es fou ! Tous ces figurants qui parlent dans l’escalier se sont dits désormais acteurs parce qu’ils ont dit plus que cinq mots ! » Cette journée a fait exploser le budget mais je n’allais quand même pas faire descendre des gens comme des automates sans se dire un mot. Ça a été une sorte de guéguerre avec la prod mais j’ai assumé mon choix. Et les figurants étaient ravis.
Avez-vous donné des indications de jeu aux acteurs censés jouer ici leur propre rôle ?
Oui, oui, complètement que ça soit Sandrine Kiberlain, par exemple, ou Vincent Dedienne. Il avait même peur de jouer. C’est lui qui inaugure le bal : il est affreux avec cette Corinne Maclou [que joue Isabelle Huppert, NDR] ; il lui parle extrêmement mal. Donc c’est quand même un rôle de composition. Après, ce qu’il y a de très plaisant, forcément, c’est de se retrouver à traiter Isabelle Huppert de « bouffonne » quand on l’admire, quand on est Vincent Dedienne et qu’on joue sous son propre nom ! Mais tous ces gens avaient réellement un rôle à jouer, dans le sens où Sandrine Kiberlain joue cette actrice complètement hors sol, dans sa tour d’ivoire — en cela, il y a vraiment de la composition !

Ça vient aussi quand même de l’école Dix pour cent : sur chaque épisode, on recevait des guests et j’ai appris à ajuster l’écriture avec eux. En fait, ma méthode était d’aller très loin dans la première version et de voir finalement jusqu’où je pouvais aller, ce qui était un peu censuré… Finalement — et je ne le regrette pas du tout — là où il a fallu un tout petit peu édulcorer, c’est que dans ma première version, ces acteurs parlaient de leurs “concurrents”, c’est-à-dire de celles et ceux qui font du cinéma comme eux et qui ont droit à plus, qui ont eu la couv’, qui ont décroché tel rôle… Je trouve qu’entre acteurs il en est beaucoup question. C’est la petite chose qu’on n’assume pas encore complètement de dire dans un film pareil.
Vous jouez avec tout ce que le public fantasme sur chacune des actrices. Il en est une dans votre film dont on ne sait pas forcément grand chose et qui en plus est réalisatrice, c’est Emmanuelle Bercot. Le personnage qu’elle interprète s’inspire-t-il de ce que vous saviez d’elle, de ce que vous supposiez d’elle ou bien est-il purement imaginaire ?
Alors, pour être très précis, j’avais besoin de quelqu’un qui pouvait plausiblement réaliser un film historique — et elle vient d’en tourner un. J’ai pensé à elle parce que j’avais besoin d’une réalisatrice qui pouvait aimer les accidents de tournage et les imprévus. Ils ne sont pas si nombreux à aimer ce principe de tournage : avoir recours à de l’improvisation, être surpris par un décor et soudain intégrer quelque chose — et je savais ça d’elle.
En tout cas, Emmanuelle Bercot pouvait accepter d’avoir soudain une apparition sur son plateau et être intéressée. Très franchement, si ça m’était arrivé, j’aurais dit « coupez » au bout de trois secondes en me disant : « qui vient foutre le bordel sur mon plateau ? ». Je savais qu’Emmanuelle est de ces réalisateurs et réalisatrices qui peuvent aimer ses imprévus. Et puis, je devais avoir un réalisateur ou une réalisatrice à l’écran qui pourrait jouer — et je trouvais l’actrice formidable. Bercot a tout de suite dit oui ; par contre, c’est la seule dont je n’ai pas voulu orienter le jeu.
Comment avez-vous procédé ?
Dans Dix pour cent, J’avais déjà dirigé Cédric Kahn sur l’épisode d’Isabelle Huppert en tant que réalisateur et là, pour les besoins de ma fiction, il avait totalement joué un rôle de réalisateur qui s’appelait “Cédric Kahn” mais qui n’était pas du tout le Cédric Kahn sur un plateau. Il me disait à chaque fois « mais jamais je ferais ça ! » et en même temps, il était très partant pour le faire, ça l’amusait de faire précisément ce qu’il ne ferait pas. Au contraire, avec Emmanuelle, comme on partait de quelque chose de plausible — c’est-à-dire ces accidents, cette manière de tourner —, je voulais essayer presque d’aller en mode documentaire sur son plateau.
Donc, par exemple, quand elle dirige ses actrices, je n’ai pas écrit sa direction. Je lui disais ce que je voulais qu’elle puisse dire, et elle le disait avec ses mots, à sa manière. C’est une séquence qu’on a donc tournée un peu, je crois, “à la Lelouch” : je dis et puis derrière je laisse la personne le redire, mais à sa sauce.
Le titre s’est-il imposé d’entrée ?
Non, le premier titre, d’ailleurs provisoire, était celui du court métrage Illustre inconnue. On a longtemps vécu avec ce titre-là, que j’aimais beaucoup, quand bien même, je l’avais déjà employé. Et je dois avouer que c’est le distributeur qui s’est opposé à ce titre, le trouvant peut-être un peu trop lettré — en tout cas pas assez vendeur alors que j’aimais bien l’opposition entre les illustres et l’inconnue. Finalement, on est partis sur Ni vue, ni connue, qui est effectivement un peu plus comédie, un peu plus accessible mais qui fonctionne bien lorsqu’on voit ce personnage de Corinne Maclou figurante. C’est vrai qu’elle est ni vue ni connue et qu’elle attend tout le contraire. Donc pourquoi pas.

Ce que je n’aime pas dans le “ni vu, ni connu”, c’est qu’il y a une sorte de notion de partie de cache-cache, d’arnaque, de tour de passe-passe… Après, pourquoi pas ? La rencontre avec Sandrine Kiberlain pourrait donner lieu à une sorte de rivalité. Je ne cherche pas du tout à me comparer à Mankiewicz, mais on pense forcément à All About Eve : il y a quand même une sorte de rivalité et de volonté, finalement, presque de nuire à l’autre et de prendre sa place. Sauf que je n’en avais pas du tout envie. Je pense que Corinne Maclou veut juste jouer, mais pas du tout voler la place de Sandrine. Il n’y a pas du tout cette idée-là, qui d’ailleurs est même impensable en réalité.

Ni vue, ni connue de Marc Fitoussi (Fr., 1h55) avec Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Anne Marivin, Emmanuelle Bercot, Diane Kruger, Ana Girardot, Vincent Dedienne, Thomas Jolly, Hugo Becker… Sortie le 7 octobre 2026.


