Une seconde Palme d’Or et l’ombre d’un doute viennent rafraîchir les écrans de cette semaine aux faux-airs de rentrée. Entre autres…
Fjord de Cristian Mungiu
Famille mixte norvégio-roumaine, les Gheorghiu quittent l’Europe centrale avec leurs cinq enfants pour le pays natal de la mère, Lisbet. Installés dans un petit village, ils sympathisent avec leurs voisins les plus proches, et leurs filles deviennent amies. Mais quelques jours après la rentrée des classes, des marques suspectes sont découvertes sur le corps de leur aînée, Elia. Une procédure de signalement pour suspicion de maltraitance est alors déclenchée : très religieux, les Gheorghiu pratiquent en effet une éducation stricte. Les conséquences s’avèrent redoutables : durant tout le temps de l’enquête, les parents se voient retirer la garde de leurs cinq enfants — dont un bébé. La mesure est-elle excessive ou motivée par des craintes légitimes ?
Après 🔗Les Dimanches de Alauda Ruiz de Azúa à l’hiver dernier, Le Pacte est à nouveau distributeur d’un film mettant en scène des personnages dont la dévotion ou la pratique se trouve en butte à l’hostilité ambiante. Pas n’importe qu’elle religion — le catholicisme — et pas à l’autre bout du monde — en Europe. À ce stade, il s’agit sans doute d’une coïncidence mais elle suggère beaucoup de choses ; par exemple, si l’on grossit le trait, que des États laïcs mais de tradition chrétienne (l’Espagne, la Norvège) semblent désormais persécuter des fidèles pour leurs croyances comme jadis Rome les premiers apôtres !
Le piège de la “neutralité”
Autre point commun troublant : l’ambiguïté cultivée par le cinéaste autour de l’histoire racontée. Se retranchant derrière une neutralité fort commode, Mungiu laisse à ses spectateurs toute latitude d’interpréter ce qui leur est donné à voir et à entendre, comme si au fond ils examinaient librement les pièces à charge et décharge d’un procès. Vœu pieux (si l’on ose) ou suprême lâcheté de l’auteur ? Car d’absence de parti-pris de l’auteur, il ne peut y avoir au cinéma : l’acte de prendre une caméra est consubstantiel d’une intentionnalité. Alors, laquelle est-elle ici ?

S’agit-il de montrer que le principe de précaution qui prévaut dans la société norvégienne est disporportionné ; que son administration, kafkaïenne, est aux mains de délateurs zélés, insensibles (et pourquoi pas un tantinet xénophobes) ? Que l’État soi-disant libéral tout puissant se révèle digne des pires régimes communistes ? Peu compatible avec l’issue du film. Au contraire, est-il question de mettre en lumière les tentations rétrogrades ou sectaires des familles traditionalistes ? Mungiu semble plutôt leur donner le Bon Dieu sans confession, puisqu’aucune séquence ne les incrimine. Et si un vague soupçon peut naître à leur encontre, alors on en revient à la situation précédente… et le film penche du côté d’un procès contre l’État.
Et Popper alors ?
Donc si l’idée est de montrer un raidissement symétrique de la société civile (devenue moins tolérante, intrusive et procédurière) comme des individus, enclins à se réfugier dans un fondamentalisme religieux rigoriste, la chose est loin d’être claire. Elle s’avère même plutôt floue — et « quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup » dirait Martine Aubry. Fjord se complaît dans une tiédeur majuscule sur le mode “comprenne qui pourra… et ce que voudra“. Une certitude: on est à mille lieues de l’esprit de concorde vanté par La Rose et le Réséda d’Aragon — « Celui qui croyait au ciel/Celui qui n’y croyait pas » — ou de l’opposition folklorique entre Don Camillo et Peppone dans la série bon enfant tirée de l’œuvre de Giovannino Guareschi !

On ne peut s’empêcher de voir dans la “neutralité” de Mungiu des similitudes avec le discours ambiant filant la métaphore du “bonnet-blanc et blanc-bonnet” en comparant des tendances politiques diamétralement opposées. Fjord apporte de surcroît de l’eau au moulin de tous ceux qui estiment leurs libertés individuelles rognées par l’État — ah, la visite domiciliaire des travailleurs sociaux, avec en fond le drapeau norvégien claquant au vent mauvais ! Si nulle démocratie n’est jamais l’abri d’une dérive liberticide, n’oublions jamais le 🔗paradoxe de Popper.
Palme molle
Au-delà de cet ensemble turbide, d’autres sous-thèmes surgissent mais semblent plantés comme de la décoration ; ils parlent pourtant de grands sujets tout aussi radioactifs pour la société : grand âge et choix de fin de vie, amours du même sexe contrariées… On en parle sans en parler vraiment, histoire d’ouvrir les perspectives, en somme. Malgré la joliesse de la photo coutumière aux films de Mungiu, pas de quoi pavoiser devant cette Palme sentant le consensus mou et le pétard humide, à l’instar de celles ravies par Östlund (Triangle of Sadness) ou August (Les Meilleures Intentions). Elles aussi attribuées à des cinéastes déjà récipiendaires de la prestigieuse récompense cannoise ; comme si le jury se rabattait sur des “valeurs refuges” au lieu de prendre un risque. En art, le doute doit pourtant profiter à l’audace.

Fjord de Cristian Mungiu (Rou.-Fr.-Nor.-Dan.-Suè, 2h26) avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli, Henrikke Lund-Olsen, Vanessa Ceban, Christian Rubeck, Markus Scarth Tønseth… Sortie le 19 août 2026.


