Deux visions de la bienveillance dans un EHPAD — avec un double prix d’interprétation cannois à la clef — et dans un lycée catholique se retrouvent sur les écrans cette semaine. Entre autres…
Soudain de Ryūsuke Hamaguchi
Marie-Lou dirige un EHPAD à Paris où elle souhaite convertir les personnels à “l’Humanitude”, une approche plus respectueuses des résidents. Non sans peine : certains professionnels se montrent réticents à cette démarche. Par hasard, elle rencontre Mari, une metteuse en scène de théâtre japonaise avec qui elle engage de profondes discussions socio-économiques, philosophiques mais aussi intimes. Chacune a besoin de parler et aussi d’être écoutée…
Soudain : un titre bref pour encapsuler une expérience de cinéma fleuve. Il ne s’agit pourtant pas d’un saga homérique à la Nolan ; plutôt d’une tranche de vie akermanienne racontant tout à la fois une rencontre, plusieurs vies, le monde tel qu’il est… mais aussi tel qu’il pourrait (devrait) être. Un idéal d’existences et de relations interpersonnelles dont ce film essaie de montrer qu’il n’a, en fait, rien d’une utopie.
Un pont entre deux rives
Ryūsuke Hamaguchi ne craint pas les gageures — Drive my car l’avait prouvé. Pour Soudain, il offre une enveloppe fictionnelle à Quand la vie prend un tournant inattendu, correspondance entre la philosophe Makiko Miyano et l’anthropologue Maho Isono alors que la première se bat contre un cancer. Le cinéaste n’en tire pas pour autant un biopic : il extrait de l’ouvrage les concepts et théories développés par les deux intellectuelles pour les placer quasiment in extenso dans la bouche de ses personnages. Cette démarche rappellera la grande époque du début des années 1970 d’un cinéma épris de discours et de dialectique (Godard, Eustache, Rivette…) où le support-film se fait véhicule des idées-messages communiqués au public.

Dans Soudain, l’échange revêt une dimension supplémentaire puisque les deux protagonistes, Marie-Lou et Mari, issues de deux cultures différentes, sont chacune locutrices de la langue de l’autre. Leur bilinguisme commun accroît la sensation qu’elles se trouvent à une position équidistante, favorisant une transmission bijective durant la longue nuit conversationnelle scellant leur véritable “rencontre”. Et la balade permettant cet discussion mène du théâtre (domaine de Mari) à l’EHPAD où œuvre Marie-Lou… en passant par une longue déambulation sur les quais de Seine.
Empathiquement vôtre
Au-delà de son élégante forme, Soudain n’habite pas le temps en vain. Aidé par le jeu réaliste du tandem Virginie Efira/Tao Okamoto, il aborde frontalement des sujets perçus comme austères : la maladie et le grand âge, on l’a dit, qui amènent à la problématique de la fin de vie et donc à la manière de considérer différemment le rapport à l’accompagnement des personnes vulnérables, aux soins palliatifs. En parallèle, il s’agit d’un film sur l’apprentissage du management de la bienveillance… par la bienveillance, puisque l’on suit les difficultés rencontrées par Marie-Lou pour promouvoir un nouveau protocole (l’Humanitude) auprès de personnels éreintés par le sous-effectif, comme d’une hiérarchie moins sensible à la plus-value humaine qu’à la rentabilité économique.

L’intérêt, si l’on ose dire, de Soudain est d’illustrer la théorie par la pratique ; de métaphoriser cette question de l’Humanitude et de ses quatre piliers — le regard, la parole, le toucher et la verticalité — au-delà du monde professionnel pour démontrer son efficience en tant que principe de vie, applicable… et appliqué. Ainsi Marie-Lou, modèle de résilience et d’abnégation, en vient-elle à croiser la route de Mari parce qu’elle prend soin d’un de ses comédiens, jeune autiste dont elle a compris qu’il s’était égaré dans les rues parisiennes. L’Humanitude ne serai-elle pas, en définitive, le nom institutionnel de l’empathie ?
Cannes pour mieux marcher ?
Parangon de l’objet cinématographique ambitieux — tant du point de vue artistique, sensible que sociétal —, Soudain est une œuvre dont l’existence est conditionnée à la présence de longue date de son auteur dans le circuit des festivals internationaux. La quasi-certitude de sa sélection a garanti sa faisabilité et lui a permis de se doter d’une production/distribution internationale ; l’inscription dans la compétition cannoise lui fait bénéficier de l’aura médiatique nécessaire à son existence sur les écrans. Les grands rendez-vous ont ce rôle d’autant plus essentiel de rampe de lancement que les films portent des messages d’utilité publique et ne sont pas emballés de papier rose.

Lauré d’un double prix d’interprétation saluant la parfaite communion d’esprit entre les personnages, mais aussi l’intelligence du partage opéré par Virginie Efira et Tao Okamoto (en phase avec le sujet), Soudain peut attirer des spectateurs à faire fi de ce qui les aurait rebutés. Et ainsi vivre une singulière expérience en humanité…

Soudain de Ryūsuke Hamaguchi (Fr.-Jap.-All.-Bel, 3h15) avec Virginie Efira, Tao Okamoto, Kodai Kursaki, Gabriel Dahmani, Marie Bunel, Jean-Charles Clichet… Sortie le 12 août 2026.
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Tombé du ciel de Mohamed Hamidi
Bon gars mais pas trop bosseur, Ilyes ne compte plus ses échecs au bac, au grand dam de ses parents qui lui ont fixé un ultimatum. Injustement accusé d’un incendie au lycée, il est renvoyé et ne trouve pour point de chute qu’un internat catholique bourguignon : Saint-André-le-Grand. En proie à de nombreux préjugés lors de son arrivée, il découvre de nouveaux codes et finira même par devenir le sauveur de l’établissement. Amen !
Comment ce sujet a-t-il échappé à Thomas Gilou ? Coutumier de ces histoires de “pièces rapportées” au sein d’une communauté, le réalisateur de La Vérité si je mens n’aime rien tant que montrer combien les différences entre individus ne sont qu’apparences. Apparences qui s’estompent dès lors que l’on consent à s’intéresser à son prochain. Un air de déjà-vu ? Bien davantage, même, en vérité je vous le dis…
Messe courte ou messe longue ?
Tombé du ciel n’est rien moins que a version film du sketch qui a révélé, Ilyes Djadel sur scène, 🔗Le Lycée catholique. Soyons honnête : ce n’est pas la première fois qu’un sketch se métamorphose, à force de dilatations, en long métrage. Un bon demi-siècle avant Dujardin et son Brice de Nice (2005), 🔗Robert Lamoureux faisait déjà se gondoler le public sur l’air de Papa, Maman, la Bonne et moi (1954). Tombé du ciel se distingue peut-être par le substrat autobiographique revendiqué par le scénariste et interprète… qui va jusqu’à donner son prénom au personnage. Comme une sorte de transposition et d’idéalisation des souvenirs façon parabole, le tout conclu par une jolie morale d’évangile — voilà qui tombe à pic.

Seulement, tout cela manque un peu d’ambition, notamment scénaristique : les poncifs s’enfilent comme des perles, les personnages stéréotypés répondent tous présents et les gags éculés se recyclent à la pelle. Prenons la scène où Jamel Debbouze met en garde Ilyes contre les mœurs de cathos : à peu de choses près, c’est le décalque de la séquence de Bienvenue chez les Ch’tis où Galabru terrifie Kad Merad en lui parlant du « Nooord ». On retrouve par ailleurs des échos à Neuilly sa mère ou aux Aventures de Rabbi Jacob mais en moins féroce.
Timoré du ciel
D’ailleurs, est-il encore possible d’oser une comédie reposant sur des différences de classes, de cultures ou de religions sans que le trait ne soit über-forcé ? L’ambiguïté du second degré risquant d’être prise pour offensante, on préfère gommer tout ce qui pourrait froisser des susceptibilités de plus en plus exacerbées. En découle un robinet d’eau tiède sur le vivre-ensemble, une sorte de fable déréalisée montrant une France profonde de prime abord méfiante vis-à-vis de l’étranger avant que de révéler sa vraie nature généreuse. Mouais. Presque aussi crédible que le méchant de dessin animé cachant (mal) sa félonie et sa vénalité. Et pourtant, avec la distribution dont ce film dispose (Balasko, Debbouze…), il y avait de quoi s’aventurer dans le corrosif sans fléchir du genou.

Notons enfin que, par un prodigieux hasard (!), Tombé du ciel est sorti le jour où débute le Grand Pèlerinage National menant les malades en quête de miracle et leurs accompagnateurs vers Lourdes… là où précisément l’histoire trouve sa conclusion. D’aucuns y verraient un miracle ! Les voies du marketing sont impénétrables…

Tombé du ciel de Mohamed Hamidi (Fr., 1h32) avec Ilyes Djadel, Josiane Balasko, Fred Testot, Jamel Debbouze, Max Baissette de Malglaive, Meriem Serbah… Sortie le 12 août 2026.

