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Isabel Coixet (“Trois adieux”) : « Il y a beaucoup de choses dans le sac à dos d’une cinéaste » 

Dernière modification le 01/09/2026 à 22:44
Par Vincent RAYMOND Publié le 01/09/2026
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Temps de lecture : 13 min.
Isabel Coixet à Avignon / Photo : © Vincent Raymond

Peu après sa séparation, Marta apprend qu’elle est condamnée par la maladie. Passé le choc, elle décide de savourer pleinement ce qui lui reste à vivre. Dans “Trois adieux”, Isabel Coixet renoue avec des thèmes qu’elle avait déjà explorés dans “Ma vie sans moi”. Conversation lors des Rencontres du Sud.

Est-ce le lieu qui a inspiré l’histoire ou l’histoire qui vous a demandé de tourner à Rome ?

Isabel Coixet : À l’origine, l’histoire est ce livre de l’écrivaine italienne Michela Murgia, qui est morte à 50 ans, deux ans avant la sortie du livre Il se trouve que Riccardo Tozzi — un producteur italien que je connais depuis une éternité et qui a toujours voulu travailler avec moi — m’envoyait depuis des années des livres, des sujets… Je lui avais toujours dit non. Il a acheté les droits de ce livre et m’a appelé : « C’est Michela Murgia —Mais elle vient de mourir. —Oui, mais on avait acheté les droits avant. —C’est un peu de délicat, non ? C’est un peu tôt. Et puis c’est l’histoire d’une femme, une maladie… »

Or, il y a vingt ans, j’avais fait Ma vie sans moi ; donc je ne voulais pas le lire. Pendant 6 mois, Riccardo m’appelait toutes les semaines, et je lui disais : « non, pas encore, pas encore ! » Finalement, j’ai lu le livre — ce sont de petites histoires qui se passent à Rome, au Trastevere, l’endroit où elle vivait.

Justement, vingt ans après Ma vie sans moi, votre regard sur la maladie, sur le deuil (et le deuil que l’on fait de soi-même) est-il différent, d’autant qu’il s’agit ici d’un territoire européen et non pas américain ?

Oui, il y a quelque chose de différent. Je crois que l’histoire de Ma vie sans moi, c’est : quand tu sais que tu vas mourir, que se passe-t-il avec ceux qui restent — en l’occurrence les filles de Anne, la protagoniste. Ici, c’est l’histoire d’une femme toute seule, très différente. Ce que j’’aime beaucoup dans ce personnage de Marta, c’est son truc d’être un peu asociale, de ne pas être une femme qui aime les énamorations, les vernissages etc. Elle est un peu refermée sur elle-même.

Après, il y a deux trucs qui se passent dans le film : son mec la laisse et la découverte de la maladie qui amènent Marta à changer. Dans Ma vie sans moi, Anna ne changeait pas : elle voulait faire des choses qu’elle n’avait jamais faites. Ici, je crois que c’est un changement plus intérieur, plus subtil peut-être.

L’ami imaginaire coréen de Marta figurait-il dans le livre ?

Dans mon bureau à Barcelone, j’ai une figurine en carton grandeur nature d’Agnès Varda et je parle beaucoup avec elle (rires). Avec le scénariste, on a travaillé dans trois endroits : à Paris (parce que j’étais en train de faire une série pour Arte), à Rome mais aussi à Barcelone dans mon bureau. Et tout le temps, quand on écrivait, on demandait à Agnès ce qu’elle en pensait. Donc c’est venu comme ça, et aussi parce que Michela Murgia était une fan de la culture coréenne. C’est une espèce d’hommage à elle. Et à Agnès, aussi.

Au moins, il n'est pas contrariant / Photo : © Nour films
Au moins, il n’est pas contrariant / Photo : © Nour films

Agnès Varda est donc un peu une figure tutélaire pour vous. Puisque vous citez dans le film la phrase de Feuerbach, « nous sommes ce que nous mangeons », diriez-vous que les cinéastes sont ce qu’ils voient ?

Les cinéastes sont les choses qu’ils voient, les choses qu’ils ne voient pas, les choses qu’ils savent ne pas voir… C’est aussi le théâtre, la danse, la peinture, c’est la vie ; c’est les conversations qu’on écoute dans les cafés.… Il y a beaucoup de choses dans le sac à dos d’une cinéaste et surtout d’une cinéaste de mon âge —des choses dont j’essaie aussi de me délester ! Je crois maintenant que, pour moi, il y a une volonté d’ajouter toutes les choses qui m’ont marquée dans ma vie, dans mes films.

Vous avez cette particularité de tourner dans de nombreux de pays différents, de signer des documentaire, des fictions, des séries ; d’avoir donc un regard le plus large possible sur ce qu’est le cinéma. En quoi cela a-t-il nourri votre vision et votre regard sur ce film précis ?

J’ai compris une chose : c’est la liberté. Cette liberté que j’ai dans ma tête et dans mon cœur. Je n’ai jamais écouté les choses qu’on est censé aimer, vivre, filmer… Quand j’ai fait mon premier film aux Etats-Unis, tous mes amis disaient : « mais pourquoi tu veux faire un film aux Etats-Unis ? — pourquoi pas ? » Ce “ pourquoi pas“, maintenant, c’est tout le temps, même sans effort. « En Italie ? Pourquoi pas ? » Et je le fais : je n’ai aucun problème pour travailler avec les équipes. J’ai fait huit films avec un chef-op’ français, Jean-Claude Larrieu — que j’adore, c’est ma famille aussi. Ce film à Rome, il ne pouvait pas le faire donc je l’ai fait avec Guido Michelotti, un jeune jeune chef-op’ que je ne connaissais pas.

Je peux travailler avec Jean-Claude qui a 85 ans et avec Guido ; avec des équipes japonaises canadiennes, américaines, espagnoles… Je trouve toujours la manière de m’entendre avec les gens, des acteurs différents. Mon italien n’est pas génial mais l’opportunité de faire ce film a été aussi une manière de dire : « OK, je me mets à Duolingo tous les jours pendant 8 mois, et je vais apprendre l’italien ». Finalement, j’ai même écrit le scénario italien avec Enrico Audenino, un jeune scénariste.

Est-ce parce que vous aviez déjà dirigé Francesco Carril dans Un Amor (2023) que vous l’avez à nouveau choisi ici ?

À la fin du tournage de Un Amor, on avait été avec Francesco dans un karaoké et il avait commencé à chanter en italien. J’ai lui avais dit : « écoute, mais tu parles très bien italien ! » Je croyais qu’il s’appelait Francesco parce que ses parents aimaient le prénom italien. Mais non : sa mère est italienne, il a étudié en l’Italie et il parle couramment italien. Donc, quand on a écrit le scénario, j’ai écrit ce personnage pour lui, parce que dans les histoires de Michela Murgia, le personnage d’Agostino était très secondaire et pas aussi intéressant.

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Quelles indications avez-vous données à Alba Rohrwacher dans la séquence où Marta se pose des questions sur la vie et la mort ?

J’ai toujours eu la chance de travailler avec des bons acteurs — Ben Kingsley, Penelope Cruz, Tim Robbins, Sarah Polley —… mais je n’ai jamais l’impression de les diriger. Je sais que je sais les choisir : pour moi, c’est une question de savoir qui est cette personne devant moi ; de quoi elle ou lui a besoin au moment du tournage… Je déteste les répétitions, j’essaye tout le temps de les abolir ! J’ai fait le cadre sur tous mes films, je suis dévouée à la caméra, tout le temps : pour moi, ça construit un rapport avec les acteurs très physiques, disons.

Alba est une actrice formidable ; elle est d’une élégance, d’une délicatesse, d’une intelligence à tomber. Donc le dialogue avec elle a été très facile. Elle comprenait qui était Marta ; on a discuté on a vu des films, on a aussi essayé d’évoquer des actrices — pas forcément d’italiennes — et des choses que j’aimais dans des films très particuliers. Et on se comprenait très bien.

Une glace parfum métaphysique / Photo : © Nour films
Une glace parfum métaphysique / Photo : © Nour films

Pour moi, la scène la plus importante du film — et qui n’était pas dans le livre —, c’est quand elle mange une glace. C’est le moment où elle décide : « il me reste peut-être 3 ou 6 mois mais je ne peux pas gâcher ce temps qui me reste en pleurant chez moi ». Ce que j’ai donné à Alba comme indications, c’est : « Ça, c’est la première glace que tu manges dans ta vie. Mais c’est aussi la dernière. Tu as 8 ans et 90 ans. OK ? action ! » C’est exactement ce que j’ai dit.

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Tous les personnages semblent subir des aléas d’existence : l’ex-compagnon de Marta était dans la finance, il est devenu cuisinier ; sa sœur voulait être comédienne, elle fait autre chose. Et idem pour le personnage de Galatea Bellugi… Seule Marta, alors qu’elle est aux portes de la mort, donne l’impression d’être dans une forme de sérénité et de connaître son destin…

Elle sait où elle va, elle a reçu les nouvelles sur ce qui va se passer. Mais je trouve que cette démarche est un peu notre démarche à tous. Quand j’avais 5 ans et qu’on me demandait « qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grande ? —Je veux faire des films » Ça a été une espèce de force dans ma vie — et encore je me demande si, peut-être, il y a une autre vie parallèle que j’ai ratée, je ne sais pas…

Pour moi, c’est une chose très normale. Même les gens qui ont une vocation d’artiste, de médecin ont des doutes sur leur parcours : « qu’est-ce que je veux, qu’est-ce que je fais ? » Il y a aussi une chose que j’apprise — merci à ma fille. Elle me dit : « tu es toujours dans le “faire” et moi je suis dans l’“être”. » Pour moi, c’est une dichotomie que je ne sais pas encore comment maîtriser. Parce que ma vie a été toujours sur le faire : faire des choses, voyager… Peut-être est-ce lié à notre manière de vivre…

N’avez-vous pas été aussi dans l’être à travers les vies parallèles que vous avez vécues grâce aux histoires et aux personnages que vous avez racontés, dans tous les autres films que vous avez faits ?

Je voudrais avoir cette certitude, parce que ça serait à un soulagement, mais je ne sais pas. Je suis contente, très heureuse des choses que je fais. En même temps, j’oublie tout le temps. Parfois, je me promène dans mon quartier à Barcelone en rêvant, en pensant. Et à un moment je me dis : « le jour où je ferai des films… » C’est comme si j’oubliais tous les films que j’ai faits ! Mais je trouve que c’est salutaire…

Trois adieux (Tre ciotole) de Isabel Coixet (It.-Esp., 2h) avec Alba Rohrwacher, Elio Germano, Galatea Bellugi, Silvia D’amico, Francesco Carril, Sarita Choudhury… Sortie le 2 septembre 2026.

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Vincent RAYMOND 01/09/2026 01/09/2026
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