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Charline Bourgeois-Tacquet & Marie-Christine Barrault (“La Vie d’une femme”) : « On peut être heureuse sans avoir d’enfant » 

Dernière modification le 08/09/2026 à 16:11
Par Vincent RAYMOND Publié le 08/09/2026
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Temps de lecture : 14 min.
Marie-Christine Barrault et Charline Bourgeois-Tacquet : l'avis de deux femmes / Photo : © Vincent Raymond
Marie-Christine Barrault et Charline Bourgeois-Tacquet : l'avis de deux femmes / Photo : © Vincent Raymond

Après “Les Amours d’Anaïs”, Charline Bourgeois-Tacquet signe un nouveau portrait de femme contemporaine à la croisée des chemins. Rencontre avec la cinéaste et l’une de ses interprètes, Marie-Christine Barrault…

Vous êtes-vous spécifiquement documentée sur le métier de chirurgienne ?

Charline Bourgeois-Tacquet : J’ai fait un stage à la Pitié-Salpêtrière, j’ai passé plusieurs semaines dans un service de chirurgie maxillo-faciale dirigé par une femme, la professeure Chloé Bertolus. J’avais fait une espèce de casting pour arriver jusqu’à elle, parce que je voulais suivre une femme chirurgienne, cheffe de service dans l’hôpital public, et il n’y en a pas tant que ça. D’ailleurs, j’ai aussi rencontré des hommes, puisque je n’avais pas beaucoup de possibilités, et finalement quand je l’ai trouvée, elle, je me suis dit « c’est la bonne ». Il se trouve que par hasard, elle avait aussi dans sa personnalité des points communs avec moi et avec le personnage. Je pouvais m’identifier à elle ; au-delà du métier, il y avait quelque chose qui m’intéressait dans sa personnalité. 

Donc, je suis allée au bloc opératoire, dans les réunions d’équipe — le staff — tous les matins ; évidemment en consultation — ce sont les moments qui m’ont peut-être le plus passionnée. Et j’ai assisté à tout ce qui constitue leur quotidien, ce qui dépasse largement l’exercice de la médecine et de la chirurgie puisque quand on est cheffe de service, on tient le service comme on peut, malgré la pénurie le manque de personnel, de matériel, de tout… On se retrouve parfois à vérifier s’il reste bien du papier dans les toilettes de l’étage… C’est vraiment aussi trivial que ça ! Je ne m’y attendais pas ; j’ai trouvé ça fou. Sans avoir un discours biologique trop souligné, j’ai essayé de nourrir les scènes avec cela, et qu’on le perçoive dans le film.

Léa Drucker a-t-elle aussi effectué un stage ?

CBT : Oui. Pour moi, c’était évident qu’il fallait qu’elle le fasse. Je lui ai proposé d’aller passer un peu de temps avec cette chirurgienne. D’abord, je les ai fait se rencontrer, en amenant Léa dans le bureau du Pr. Bertolus un matin, très tôt et le Pr. Bertolus lui a dit : « Au fond, pourquoi vous voulez venir ? À quoi ça va vous servir ? » Elle avait besoin de comprendre en quoi consistait son travail d’actrice ; pourquoi diable elle allait squatter sa consultation. Elle disait : « Léa Drucker, elle commence à être connue, ça va peut-être un peu perturber des patients… » Léa a expliqué pourquoi elle pensait que c’était une bonne idée. 

Finalement, elle est allée un matin au bloc opératoire pendant 2-3 heures, puis une matinée en consultation — c’est tout. Et puis le professeur Bertolus est venue sur le tournage, au moment de la scène d’opération. Elle était un peu notre conseillère technique — parce que je ne n’avais surtout pas envie de me tromper dans quoi que ce soit : les gestes, le matériel, le vocabulaire… Donc il fallait qu’elle soit là.

Chirurgiens autour d'une table d'apérotion / Photo : © Pyramide distribution
Chirurgiens autour d’une table d’apérotion / Photo : © Pyramide distribution

Il y a un côté presque documentaire…

CBT : À force de les suivre tous à l’hôpital, j’ai eu très envie de faire un documentaire sur eux, tellement j’étais passionnée, admirative et exaltée par ce que je voyais. Je pense qu’en effet, ils se reconnaissent bien et qu’ils reconnaissent bien leur quotidien.

Comment avez-vous choisi vos comédiennes ?

CBT : Très facilement. Léa Drucker, avec qui j’avais absolument envie de travailler pour ce film, a accepté. Elle était juste très, très occupée ; il a donc fallu l’attendre pendant une année. Ensuite, j’ai construit la distribution autour d’elle et j’ai eu la chance qu’on me dise oui. Marie-Christine [Barrault, NDR], elle a tout de suite compris le personnage et sa versatilité, liée à sa maladie — je vous jure, c’était impressionnant. 

Marie-Christine Barrault : Parce que le scénario de Charline est très écrit — et très bien écrit, ce n’est pas le cas de tous les scénarios sur lesquels on travaille. Il y a une vision générale et puis, surtout, une qualité littéraire dans les dialogues. Il m’arrive souvent de changer un peu les dialogues pour les rendre plus personnels ; les siens, on n’a pas envie d’en changer une virgule. Ça se retrouve au tournage, on est vraiment dans un écrin.

Justement, le film est le portrait d’une femme, mais également un portrait de l’écriture, puisqu’on y suit en parallèle une autrice, Frida, qui transforme Gabrielle en personnage ; il y a aussi la présence à l’écran d’Erri de Luca sans parler du chapitrage. En somme, c’est un film totalement contaminé par la littérature…

CBT : Je suis moi-même très contaminée par la littérature (sourire).

MCB : On est tous très contaminés !

CBT : En même temps, je sais que ça peut faire peur au public quand on dit qu’un film est littéraire — donc il faut faire attention. Je ne crois pas que ce soit quelque chose qui puisse mettre à distance le spectateur. Simplement, moi je suis nourrie de littérature depuis toujours en tant qu’être humain, et probablement aussi en tant que scénariste et que cinéaste. J’ai fait de longues études de lettres par ailleurs, j’ai travaillé dans l’édition… La plupart de mes amis sont soit profs de lettres, soit écrivains, soit les deux — ou éditeurs. C’est un milieu que je connais très bien.

Le personnage de Frida était là aussi pour apporter à Gabrielle une nouvelle perspective sur la vie, parce qu’elles n’ont vraiment pas le même rapport au temps. Gabrielle est enfermée dans un quotidien frénétique ; enfermée au sens où elle est vraiment à l’hôpital toute la journée, toute la semaine, tous les mois, toute la vie, alors que Frida n’a aucune contrainte. Gabrielle travaille en équipe ; Frida est solitaire : elle peut travailler d’où elle veut. 

Dans le chapitre à la montagne avec Erri de Luca, on voit que Gabrielle, en les écoutant dialoguer, prend conscience tout d’un coup de ces autres existences possibles. À mon avis, cela fait partie de ce qui va la déplacer à l’intérieur de son existence, qui était tellement bien construite, bien verrouillée ; à cet âge-là, où elle était tellement accomplie. Peut-être qu’il y avait des questions qu’elle ne se posait pas et peut-être que la rencontre avec Frida va lui ouvrir des perspectives.

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Vous décrivez précisément Gabrielle au travail, mais ne montrez quasiment jamais Frida dans l’exercice de son métier d’écrivaine…

CBT : Pour moi, film est un portrait de Gabrielle : on ne perçoit les autres qu’à travers elle. Et je n’avais pas la place de toute façon de faire un film sur chaque personnage — même si j’aurais adoré. Mon credo dans ce film, c’est que quand on regarde quelqu’un vivre de l’extérieur, c’est difficile de comprendre exactement qui on a sous les yeux, quelles sont les relations qui unissent les gens. On ne perçoit que des bribes. Si nous on est dans la roue de Gabrielle, on ne peut pas avoir accès à tout l’arrière-plan de chaque individu de son entourage.

Vous avez fait de Gabrielle quelqu’un qui n’a pas enfanté. Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas maternante ni maternelle vis-à-vis de tout le monde…

CBT : C’est absolument vrai, elle a choisi de ne pas avoir d’enfant pour plein de raisons ; c’est un choix libre, assumé, qu’à mon avis, elle ne regrette pas. Mais c’est quelqu’un qui s’est beaucoup consacrée aux autres — déjà par le choix de ce métier-là. Par le fait d’avoir, en plus, accepté d’assumer la chefferie de service qui consiste à porter les choses et les gens, à prendre des choses en charge. Dans sa vie privée, elle dit à un moment qu’elle a été beaucoup « la mère de sa mère » ; elle a probablement aidé sa sœur, puisqu’elle vient plutôt d’un milieu modeste ; elle aide encore son neveu. Avec son neveu, il y a quelque chose de l’ordre de la transmission, puisque lui aussi fait médecine et s’appuie un peu sur elle. Et puis elle a aussi, à moitié ou un peu élevé les enfants de son mari.

Je ne sais pas si c’est de l’ordre de la maternité, mais en tout cas de la transmission : on peut trouver ça dans des relations qui sont autres que juste avoir soi-même mis au monde des enfants. Et on peut être heureuse sans avoir d’enfant.

Comment avez-vous filmé les scènes intimes entre Gabrielle et Frida ?

CBT : Mon envie était d’être dans la sensation et jamais dans la description. Je ne voulais pas que ce soit trop large — d’où les morceaux, les fragments de Gabrielle au début en train de faire l’amour. Ça donne d’ailleurs le ton du film, je pense. Et pour la scène d’amour entre Gabrielle et Frida, l’enjeu véritable pour moi, ça a toujours été de montrer Gabrielle dans sa maladresse et même dans sa timidité. Parce que jusqu’à présent, on l’a toujours vu, tout maîtriser. C’est un personnage de femme quand même très forte, très puissante. Et on a l’impression que peut-être rien ne peut la déstabiliser.

Cette rencontre amoureuse est nouvelle pour elle, puisque a priori, elle a toujours eu des histoires avec des hommes, alors qu’on comprend que Frida a l’habitude d’avoir des histoires avec des femmes. Quand elle se retrouve dans sa chambre, Frida sait à peu près comment ça peut se passer ; Gabrielle, elle; ne sait rien. Et ça m’intéressait vraiment de la mettre dans cette situation.

"Toute première fois" (Jeanne Mas)/ Photo : © Les Films Pelleas
« Toute première fois » (Jeanne Mas)/ Photo : © Les Films Pelleas

Donc toute la direction de la scène, pour moi, c’était vraiment de demander à Léa d’être maladroite, timide, émue… Quelque chose de l’ordre de la fragilité. Ensuite, avec mon chef-opérateur, on voulait que ce soit à la fois assez beau dans la lumière, mais pas non plus magnifier les actrices comme si c’était une intelligence artificielle. Filmer les corps qu’elles ont — notamment le corps d’une femme d’une cinquantaine d’années, sachant que j’avais quand même la chance d’avoir deux femmes très belles, qui se sont laissées filmer avec grande confiance. Et moi j’aime beaucoup ce moment dans le film.

MCB : C’est quand même formidable de se dire qu’avec tout ce qu’elle a fait dans sa vie — la réussite de son existence et tout ça — elle est dans une situation où elle fait quelque chose pour la première fois. Ma grande phrase en ce moment, c’est un médecin gériatre qui me l’a dite et qui demande à ses patients : « quelle est la dernière fois que vous avez fait quelque chose ou la première fois ? » Je trouve cette question extraordinaire. On peut tous se la poser, même avant d’avoir un âge vénérable. Parce qu’il y a énormément de gens qui ne font plus rien pour la première fois. 

La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet (Fr.-Bel., 1h38) avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, Laurent Capelluto, Marie-Christine Barrault, Erri de Luca… Sortie le 9 septembre 2026.

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Vincent RAYMOND 08/09/2026 08/09/2026
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